CHAPITRE X
DE BOUSSA A LA M i; R . — FIN DU VOYAGE.
Le 3 octobre, toute la matinée, nombreuses visites de gens plus ou moins apparentés au chef; on me prévient dans l'après-midi que Sa Majesté peut enfin me recevoir.
Nous Erancliissons un marais qui sépare la berge du village et arrivons à Bous sa.
La ville n'a rien de bien majestueux; elle a été récemment détruite par un incendie. Nous nous arrêtons à la porte d'une grande case ronde de douze à quatorze mètres de diamètre, réellement très bien construite. Après un court instant, on nous dit d'entrer.
Le chef de Boussa se tient accroupi sur un banc en terre durcie haut de cinquante centimètres; il porte un boubou d'une propreté douteuse et est coiffé de ce bonnet d'eunuque de Molière signalé dans le Dendi. Sur le batic est étendu un
tapis, le tapis rouge avec un lion hérissé déjà vu à Tenda. Le sabre du chef est à côté de lui; fichée en terre, une canne ornée de cuivre et d'ai^ent lui sert de sceptre. Une reine, alTreuse guenon, tète rasée, visage couturé de cicatrices, partage le trône royal, tandis que les courtisans demeurent accroupis sur le sable du sol. En entrant, chacun commence
par s'agenouiller à la porte, répète cette cérémonie devant le chef et se couvre la tête de poussière.
On nous donne pour siège un banc de bois, et j'étale le fort beau présent que j'ai apporté.
Échange de salutations. Remerciements au nom du chef des Français, pour l'aide donnée l'an dernier au capitaine Toutée par les pirogues de Boussa. Je glisse alors un mot sur les facilités de transport que je désire.
La réponse est évasive, le chef a l'air, d'ailleurs, d'une intell^ence fort peu développée. Nous retournons à bord.
Le lendemain, visites de plus en plus nombreuses. Ayant montré le phonographe à diverses personnes, la nouvelle de l'existence de cet instrument merveilleux est parvenue aux oreilles du chef, qui me fait témoigner son désir de l'entendre à son tour.
Seulement, il prétend ne pas se déranger, et veut que je
l'apporte chez lui. Partout ailleurs qu'à Boussa je l'aurais snvoyé au diable, le transport du phonographe, surtout à travers le marais qui coupe la route, étant chose fort délicate. Mais je suis résolu à toutes les concessions pour me con- :ilier le chef et avoir son concours quand je franchirai les apides. Quatre vigoureux laptots portent donc l'instrument ]ui, heureusement, arrive sans avarie.
La séance est intéressante : tandis que les servantes du iheE ne cachent pas leur surprise, lui veut rester digne, et la ligure Bgée n'en exprime que plus de sottise. II nous offre
un mouton, ■ parce que, dit-il, maintenant qu'on s'est bien amusé, il faut bien manger ». Profitant de ces bonnes dispositions, je reviens sur la question qui me tient à cœur : le passage. 11 paratt qu'on n'avait pas, la veille, compris ma demande; on me le dit, du moins. Je précise, me répétant suffisamment pour être certain, cette fois, d'être entendu.
Je voudrais que les pirogues de Boussa chargent tout ce que nous avons à bord et le transportent en dessous du dernier rapide, au village d'Aourou, comme elles font des marchandises du village. Nous passerons, nous, complètement lèges, avec des guides que je réclame également. On me promet enfin.
Le 5, pas de pirogues; mais à quatre heures, le chef m'envoie chercher : la question est, m'affirme-t-on, complètement traitée et arrangée, et, de fait, je l'entends donner
des ordres à deux individus qu'on me dit être les chefs pir(^uiers. Nous faisons prix pour deux cent mille cauris. Croyant que, cette fois, tout va marcher, je donne au chef mon propre fusil de chasse et un petit revolver de poche.
Dans la journée, de grosses pirogues de neuf à dix mètres de long ont chargé à côté de nous. Elles portent du riz et
du karitc. Les Anglais échangent, me dit-on, à Leba, deux sacs de sel contre un de riz; quant au karité, il vient de Roupia et est acheté très cher dans les factoreries.
Et je note en passant combien peu nous savons tirer parti de ce que nous possédons dans nos colonies. Voilà un produit, qui le karité, matière grasse extraite du fruit du Bassia Parkii, existe en énorme abondance au Soudan français. On en a fait des analyses, de beaux travaux de revue lui ont été sans doute consacrés, mais pas un kilogramme n'en est exporté.
Je me suis fixé mentalement la journée du 7 comme date
de notre départ de Boussa, coule que coûte. Depuis trois jours que nous sommes ici, les Anglais doivent avoir eu vent de notre arrivée. Quelle va être leur conduite? Je sais la Compagnie du Niger peu scrupuleuse sur le choix de ses moyens. Les exemples connus ne manquent pas. C'est Mizon torturé par M. Flint, à Akassa , après avoir été blessé dans un combat avec les Patanîs, peut-être poussés
contre lui; c'est VArdeni, échoué, privé de vivres frais, voyant son équipage se fondre, sans qu'un sentiment d'humanité émût les agents de la Compagnie, en mesure cependant de lui porter secours.
Exciter contre nous les gens de Boussa ou d'autres, ce serait, pour eux, de bonne guerre; mais, bah! nous avons des canons, des fusils, trente mille cartouches, et, bien qu'enlre tes mains des indigènes se voie un certain nombre de fusils à tir rapide, nous en aurions sans doute raison.
Ce que je crains plus que l'hostilité de la Comp^nie, c'est
précisênwnt une bienveillance affectée. Venir à notre ^secours, nous prêter assistance, même malgré nous, voilà de la politique habile et redoutable pour nos intérêts.
Je sais que les Anglais ont un poste à Leba, à soixantedix kilomètres en aval environ. S'ils y ont du monde en
quantité suffisante, ils peuvent envoyer un détachement, avoir l'air de vaincre des difficultés qu'ils ont peut-être créées, et crier bien haut qu'ils nous ont sauvé la vie.
En ce cas, je ne doute pas qu'on soit assez simple [en France pour les croire, — le fait s'est vu déjà, — etlje parie qu'on les remercierait chaudement. Restant sur place après notre départ, ils hériteraient, en outre, de tout l'effet moral
qu*a produit notre arrivée par le haut du fleuve. Les indigènes font peu de différence entre nations blanches ; il serait trop facile aux Anglais de nous représenter comme des compatriotes établis plus haut.
Donc, dussions-nous y rester, dût la mission hydrographique périr au port, nous passerons au plus tôt avec ou sans l'assistance des indigènes. Telle est la résolution prise, entre nous cinq, dans un petit conseil de guerre.
Le 7, à quatre heures du soir, pas la moindre pirogue. C'est le moment de se décider. Nous avons quantité de choses dans nos cales, dont l'utilité et la valeur sont moindres. Je prends la résolution d'en débarrasser les chalands , tant pour les alléger et diminuer leur tirant d'eau que pour rendre les fonds plus accessibles et permettre de boucher plus faciA^^* ment une voie d'eau possible.
D'abord, les munitions : à part quelques-unes dépens ^^^ aux exercices de tir ou pour tuer des caïmans, nos tre«n^^ mille cartouches sont intactes. J'en sacrifie vingt-deux mi^k Digui reconnaît un point où le fleuve est assez profond j^^ur ne pas venir à sec à la maigre, et notre pirogue va jeter I^s caisses à l'eau une à une. Les habitants de Boussa accour^^nt stupéfaits; les caisses en cuivre étincelantes au soleil e:^citent leur cupidité.
Puis, les munitions noyées, à l'eau les flacons ^ huile ^Jfttique et les pots de pommade! Au feu les bracelets de cel/wloïd , les colliers , les bagues ! Le désespoir des vw trains grandit, atteint son comble, et pour finir, plus pour augmenter leurs regrets que parce que le besoin s'en fait véritablement sentir, nous brûlons deux ou trois douzaines d'ombrelles multicolores. C'est une vraie désolation. Tant mieux! Ça leur apprendra la complaisance envers les étrangers.
Un Peul, envoyé du sultan deGando, m'a-t-il dit, se jette à mes pieds, me supplie d'arrêter la destruction. Le chef de Boussa, il le promet, reviendra à de meilleurs sentiments.
Je lui réponds par un proverbe de son pays : a 11 est vraiment temps de remettre le poisson dans l'eau quand il est cuit. » Arrive un envoyé du chef qui me fait demander. J'ai assez fréquenté la cour de ce monarque; je n'ai pas le temps de recommencer, sans doute en vain, les palabres de la veille et de l'avant- veille, et je m'abstiens.
L'eau baisse d'ailleurs; nous avons remarqué une décrue
de dix centimètres en vingt-quatre heures, et, bien que les indigènes s'accordent à dire qu'elle est momentanée, je ne veux pas courir le risque de me trouver bloqué.
Je remarque dans la foule un diavandou d'igga qui cherche à l'ameuter contre nous et aussi quelques-uns de ses compatriotes, reconnaissables à leurs boubous plissés à broderies vertes que vend la Compagnie du Niger.
On m'assure que le chef a fait mettre ses piroguiers aux fers; malheureusement, un instant après, je les reconnais sur la rive.
Je copie sur mon journal cette phrase, écrite sous l'impression du moment :
0 Décidément, depuis l'an dernier, les Anglais n'ont pas perdu leur temps, non point, comme je le craignais, en poussant leurs possessions effectives vers l'amont, mais en faisant donner la cavalerie de Saint-George. Le plan est simple : nous retarder, nous retarder jusqu'à ce que les rapides soient devenus infranchissables pour nos embarcations. Il faudra alors prendre la route de terre par le Bourgou, qu'ils savent dangereux et où ils ont sans doute semé les obstacles. Un coup de fusil bien ajusté, une flèche empoisonnée bien placée, et voilà la mission et ses résultats enterrés.
« Autrement, il ne nous restera plus qu'à descendre sur Leba et à demander leur concours aux Anglais.
« C'est bien la politique qu'a signalée d'Agoult, mais Inch allah! nos rivaux n'auront pas le dernier. Que nous passions les rapides d'une façon ou d'une autre, et je me promets de signaler l'odieux d'une pareille conduite, même et surtout à la partie honnête de la nation anglaise. Maintenant, il faut passer. »
De guerre lasse, l'envoyé du chef, me voyant bien décidé à ne pas retourner au village, s'en est allé. Notre vieux guide est positivement navré : il nous avait tant vanté son influence sur le chef de Boussa ! « Je suis donc devenu aveugle ou fou maintenant, que mes yeux le voient mentir! »
J'essaye de lui persuader de nous accompagner. Il me confesse qu'il a bien, en effet, passé les rapides, mais il y a de cela vingt ans. Pourtant il n'ose pas me refuser carrément. Il va à terre, il verra.
La nuit est entièrement tombée ; un quart d'heure après le départ de notre guide, nous entendons des cris, un bruit de gens qui courent. Nous sautons sur nos armes. C'est notre vieil Amadou qui revient essoufflé. On lui a volé
quatre ou cinq pièces d'étoffe que je lui avais données en payement; des gens l'ont saisi et entraîné jusqu'à mi-chemin du village.
Là, voyant qu'on en voulait à sa vie, ou du moins à sa liberté, il a tiré son sabre, — un vieux morceau de cercle de barrique, — résolu à se défendre. Les braves de Boussa, cinq contre un vieillard armé de cette façon, se sont sauvés d'abord; il en a profité pour jouer des jambes, et, bien que poursuivi ensuite, il a pu rejoindre le bord sans autre aventure.
Voilà ces imbéciles qui, en forçant la note, nous procurent un guide sur lequel je ne comptais plus : Amadou ne veut pas quitter nos bateaux. Je lui demande s'il désire redescendre jusqu'à Leba. « Dolé » — par force — - me répond-il.
Durant toute la nuit, pendant laquelle nous nous gardons soigneusement, je rumine le parti à tirer de la situation. Ma première pensée est de bombarder au petit jour le village de Boussa, et de lui infliger ainsi une leçon sévère. En somme, il y a eu agression flagrante, effective, sur la personne d'un individu appartenant à la mission.
La réflexion me conduit à un parti opposé. Je ne sais, en effet, où en sont les questions de délimitation avec les Anglais, ils réclament Boussa en vertu, disent-ils, de traités passés avec la Royal Niger Company. Le commandant Toutée nie que ces traités soient sérieux. Qui a raison? Qui a tort? Je l'ignore. Le chef de Boussa s'est prétendu devant moi indépendant de qui que ce soit, c'est peut-être lui qui dit la vérité.
Si toutefois on supposait les affirmations des Anglais exactes ou admises comme telles, il en résulterait qu'un de leurs protégés a commis contre nous une agression dont la responsabilité et l'odieux leur demeurent. Ou bien ils ont un pouvoir effectif, une influence réelle à Boussa, et ils sont
complices; ou bien ils n'en ont pas, et alors leurs affirmations sont mensongères. Le dilemme me parait difficile à éluder, et je laisse aux diplomates français le soin d'en déduire les conséquences pratiques.
Je crois avoir eu du flair en ne me rendant pas à la dernière invitation du chef. C'est du moins l'opinion de notre
guide; il est en outre convaincu que, quant à lui, s'il ne s'était pas dég^é la veille, sa tète ne serait plus sur ses épaules à l'heure actuelle.
J'ai su depuis qu'à l'attaque subie à Yangbassou par l'administrateur Fonssagrives , les gens de Boussa avaient envoyé du renfort aux assaillants. Une fois de plus le hasard nous a fait côtoyer un grand danger sans que nous tombions dans le piège dressé sous nos pas.
Les journées du 7 et du 8 resteront dans notre esprit
Dt: BOUSSA A LA MER. 431
comme deux des plus émouvantes du voyage. Précisément parce qu'elles marquaient la fin des dangers que nous courions, de la part de la nature du moins, l'anxiété qu'elles nous ont causée s'est trouvée portée à son comble.
Nous partons d'abord sur un fleuve facile, jusqu'à un premier rapide que nous franchissons heureusement, le Davoust d'emblée, VAuèe après avoir mouillé au-dessus du passage, où Digui va le chercher avec un renfort d'équipage.
Nous mouillons à Malali pour déj( aner. Digui reconnaît le rapide. qui est en dessous du village. Nous achevions notre repas lorsque arrivent des envoyés du chef de Boussa. Encore!
Quoique roi, nous expliquent-ils, c'est le chef qui commande le moins dans son village. Il a fait tous ses efforts pour vaincre l'inertie de son entourage, mais sans y parvenir. Nous sommes parents (?), et il ne veut pas nous voir partir fâchés contre lui. — A cela je réplique qu'un de mes hommes avant été volé et molesté, je refuse de répondre une seule syllabe tant que les objets dérobés n'auront pas été restitués et les coupables punis. Les envoyés me jurent que le chef ignore ce méfait. Après tout, c'est possible : ce pauvre demi-dieu déchu n'est entouré que de gens vendus; dès à présent, si nous n'y mettons ordre, Boussa est une proie marquée pour les grandes dents de la perfide Albion.
Digui rç vient trempé. Il a essayé de passer le rapide , mais sa pirogue s'est emplie, et il n'a eu que le temps d'aller l'échouer à la berge. Il est impossible de reconnaître, comme nous l'avons fait jusqu'ici, la route autrement que des rives. La violence du courant, l'étroitesse des passes, causent des remous si violents, des lames si fortes, que les pirogues ne franchissent le rapide qu'en se glissant par des chenaux où nous ne pouvons nous engager, leur largeur étant insuffisante pour donner passage à nos chalands.
Triste perspective! Une seule voie s'ouvre à nous, et elle est inconnue de tous, même des indigènes. Nous descendons à pied le long du fleuve, et une discussion s'engage au sujet de chaque remous : sont-ce des écueils ou de simples tourbillons? Enfin, à la grâce de Dieu! Il n'y a plus à s^arrêter.
Nous passons : c'est réellement effrayant, plus effrayant que dangereux même, car il y a de l'eau en abondance sur la plupart des roches. Dans une passe d'une cinquantaine de mètres de large, resserrée entre deux écueils puissants, une bonne moitié des eaux du Niger se précipite en hurlant.
Montant le long des berges en vertu de la vitesse énorme qu'elle possède, l'eau du fleuve n'offre plus une surface horizontale. 11 lui arrive une chose paradoxale : son niveau est plus élevé d'au moins un mètre près des rives qu'au centre, où se trouve ainsi tracé un sillon.
C'est là le chenal, et on a cette sensation absolument terrifiante que les masses d'eau qui surplombent à droite et à gauche vont se réunir pour vous engloutir.
Digui adresse un discours bien senti à son équipage : (c Maintenant, attention! que personne ne regarde, que tout le monde souque ; le premier qui regarde hors du bord, je lui casse la gueule. »
Un éclair, trente secondes d'angoisse mortelle, et le courant attrape le chaland, l'étreint ; la coque craque sous l'effort des masses d'eau qui reviennent vers le milieu du fleuve renvoyées par les berges. C'est fini; la passe est franchie.
J'estime à douze ou quatorze milles la vitesse du courant. Si, par malheur, le bateau touchait un caillou inaperçu, il serait, on le sent, fendu de la proue à la poupe.
Sur la droite du passage est un fouillis de petites îles, c'est par là que passent les pirogues, profitant d'un courant brisé, atténué; mais, comme je l'ai dit, les passes sont trop étroites pour nous.
Nous tombons bientôt dans un deuxième rapide, moins majestueux, moins redoutable d'aspect, mais peut-être plus dangereux encore. 11 faut en eFfet, pour le franchir, gagner d'abord sur la gauche, puis appuyer à droite tant qu'on peut, pour éviter que l'eau repoussée par l'écueil de droite, et qui lui fait comme une moustache, ne renvoie les embarcations sur un banc de cailloux, vers la rîve gauche. Manœuvre plus délicate à faire qu'à expliquer!
Au delà, le fleuve est ^ité comme l'eau d'une chaudière en ébullîtion ; tourbillons, lames, s'y entre-choquent; même entre les rapides, dans les endroits calmes, une houle sensible soulève les bâtiments et les fait rouler.
Nous mouillons à Garafiri. Au-dessus, en dessous, le rapide rugit.
Le lendemain, 8, nous partons de bonne heure, et, passant sans difficulté le rapide de Kandji, relativement facile, nous déjeunons à Konotasi. C'est du moins ainsi, ce me semble, que les indigènes prononcent le nom du vill^e marqué Kpatachi sur les cartes.
Digui va reconnaître et revient avec sa figure des mau-
vais jours. Les pirogues de commerce parties de Boussa durant notre séjour sont encore là, en train de décharger. Elles prennent un petit bras à droite, mais encore une fois trop étroit pour nous. D'ailleurs, il n'y a pas assez d'eau pour permettre, même aux embarcations indigènes, de naviguer, et elles attendent une crue. Il faut encore suivre le grand fleuve, et nous allons, des rives, chercher le passage.
Malali n'est rien à côté. On dirait, en beaucoup plus grand, l'écluse ouverte d'un canal. Le fleuve entier y tombe. « Passerons-nous, Digui? — Peut-être, si Allah veut. » — Rassurons-nous avec cela, et en route !
Lorsque notre vieux guide nous voit nous diriger vers la gauche, prendre cette route impratiquée et impraticable pour les indigènes, il est terrifié. « Laol alla! Laol alla! Il n*ya pas de passage! » Je lui serre le cou pour le faire taire. Alors, se laissant tomber sur le pont, il s'enveloppe la tète de sa couverture.
J'ai préparé mon appareil photographique, a Pas la peine, dit Digui. — Pourquoi? — Parce que tu ne pourras pas regarder, tu auras peur. »
Digui cependant m'avait vu regarder en face des passages pas commodes.
Je lui ai donné tort en partie : j'ai pris, au vol, deux photographies des berges défilant devant nous. Quant à dire que je n'ai pas senti un petit frisson, la vérité me le défend. Je ne crois pas cependant être plus poltron qu'un autre.
Une sensation curieuse que nous ne connaissions pas encore : lorsque le bateau traverse les tourbillons qui en tous sens entre-croisent leurs spirales , il semble qu'il est alternativement aspiré et rejeté par la masse d'eau.
Un instant de calme, second rapide, et mouillage dans une petite anse. Digui va chercher VAubCy que suit le Lt Dantcc, et nous voilà une fois de plus réunis.
Nous franchissons encore deux rapides, le premier facile, le second plus dangereux, par suite d'un courant violent qui porte dans un bras à gauche, encombré de cailloux.
D'après les cartes, nous pouvons marcher quelque temps en fleuve caUne ; je compte donc mouiller au-dessus du passage d'Aourou, le dernier, et le tenter demain.
A Aourou, le Niger décrit sur la droite un coude brusque de 90 degrés. Le grand chenal est tellement encombré de roches, hérissé d'écueîls, il y règne un courant d'une telle violence, qu'il ne faut pas songer à le descendre; mais, à droite, un bras, qui coupe le coude, quoique encore tiès difficile, permet cependant de franchir le rapide.
Tout à coup, tandis que nou^ cheminons doucement, il me semble que devant nous le fleuve tourne brusquement à droite.
J'ai, l'intuition que les cartes sont inexactes et que nous
sommes à Aourou, bien plus rapproché que je ne l'ai cru. Pourtant, j'hésite un instant. Un petit bras à droite, une colline sur laquelle est perché un village : c'est bien là. Pris par le courant qui subitement augmente, nous allons être précipités dans le grand bras et engloutis : a Digui, à la berge ! à la berge ! vite ! » Bon ! il essaye d'arracher une explication à notre guide qui ne s'y reconnaît plus. Dix secondes de discussion, il est trop tard : le bras praticable est dépassé.
« Mouille ! mouille ! » Ouf ! les ancres tiennent : pour le moment, nous sommes sauvés.
A tribord de nous, la rive est composée de cailloux immergés, recouverts de petits arbres aquatiques. C'est précisément cette végétation qui a trompé notre guide. Quand il y est venu il y a vingt ans, elle n'existait pas.
Il s'agit maintenant de gagner contre le courant considérable du fleuve et de retourner au confluent de la bonne route. A l'aviron, impossible. La seule manœuvre à tenter est d'élonger des amarres, de les fixer aux arbres et de nous haler, de proche en proche, sur elles. II est environ trois heures et demie.
Tant bien que mal, plutôt mal que bien, nous réussissons la manœuvre avec le D avons t et Y Aube ,
Le Le Dantec a mouillé derrière nous; peu chargé, marchant bien, il me semble qu'il sera plus court pour lui, au lieu de recommencer notre pénible besogne avec les amarres, de traverser le fleuve et de remonter le long de la rive gauche, où le courant est moins violent.
Malheureusement, la manœuvre ne s'exécute pas aussi vivement qu'il aurait fallu. Le Z,^ Dantec dérive beaucoup en traversant; il a toutes les peines du monde à étaler.
Nous amarrons les deux grosses embarcations à des arbres, et Digui va reconnaître. Il faut, maintenant, nous
glisser à travers les étroits canaux que laissent entre eux les cailloux avant d*aborder le rapide lui-même.
Nous aurions le temps de passer avant la nuit, mais je ne veux pas laisser derrière nous le Le DanteCf et j'envoie dans la pirogue Digui à son secours avec du renfort. Nous nous amarrons sur les arbres et, heureusement, trouvons un petit coin de terre à peu près sec pour faire du feu.
Nous avons vu d'abord le Z,^ Dantec remonter très lentement, puis il nous a été caché par les arbres. Deux mortelles heures se passent, la nuit est tout à fait tombée. Nous hélons sans réponse au milieu du bruit du rapide. Tout à coup on entend des voix ; c'est Digui : « Nous avons coulé! » Impossible d'avoir d'autres explications. Un instant d'apaisement dans le rugissement du fleuve nous a permis d'entendre cette phrase peu rassurante, mais la suite s'est perdue dans la nuit. Le chaland est-il au fond? Que font nos laptots? noyés ou accrochés à quelque brousse? Nul moyen, d'ailleurs, de leur porter secours, puisque la pirogue est avec Digui. Moment d'émotion cruelle pour tout le monde. Elle redouble quand nous voyons arriver la pirogue avec seulement trois hommes dedans.
Explications données, tout est sauf, gens et bateau.
Le Le Dantec^ en remontant, a embarrassé son mât dans les branches d'un arbre. Il s'est incliné, a rempli, a coulé; mais un fouillis de racines l'a retenu, et nos laptots ont réussi à le vider et le renflouer. Il ne peut rejoindre, mais il est tout près de nous amarré sur les arbres.
Cette nuit-là n'est agréable pour personne : nous sommes trempés; l'anxiété du lendemain nous tient en éveil; enfin, le bruit de l'eau qui gronde sur les roches et dans les troncs d'arbres produit une illusion très spéciale, très singulière et d'une tristesse inouïe : on croirait par moments des plaintes, les plaintes des esprits du fleuve, prétendent les indigènes.
Les rapides d'Aourou, nous a dit notre guide, sont habités
par des démons dont on entend les voix durant la nuit. Ces esprits ont même ceci de particulier qu'ils aiment passionnément tout ce qui est rouge. Aussi les navigateurs qui tentent le passage doivent-ils soigneusement cacher tous les objets de cette couleur qu'ils possèdent à bord, sinon les démons engloutissent leurs barques pour s'en emparer.
Je n'ai pas vu les diables d'Aourou, mais je puis dire que je les ai entendus, que nous les avons entendus. Toute la nuit durant, les uns et les autres, nous nous sommes relevés à mainte reprise, percevant de la façon la plus distincte des bruits de voix.
Dans notre disposition d'esprit, sans communication avec le I.e Dantec, nous pensions chaque fois qu'il lui était arrivé un malheur, que les voix étaient celles de ses laptots cramponnés aux arbres, appelant au secours, se concertant pour se sauver.
Le jour arrive enfin. Nous achevons de déhaler le Le Dantec, où nous trouvons nos gens transis, mais bien portants tout de même. On tient conseil : le Davoust passera d'abord; il mouillera sur la pointe de l'île comprise entre les deux bras du fleuve. De là, Digui et des laptots de renfort viendront prendre V Aube et le Le Dantec pour les faire traverser.
Nous nous faufilons à travers les roches pour rallier le chenal, et nous tombons dans le rapide. Moins de houle, moins de lames qu'à Garafiri et surtout qu'à Konotasi, mais je crois aussi moins de fond. A droite, à gauche, c'est un semis de rocs où le fleuve se brise en écumant. Nous ne pouvons mouiller sur la pointe de l'île, et le courant nous emporte jusqu'au village d'Aourou inférieur, sur la rive droite.
Je renvoie, par terre, Digui avec du monde. Nous attendons deux heures , sans rien voir. Enfin , accourt un des
laptots : en voulant traverser le petit bras pour prendre notre second maître, la pirogue a chaviré, et VAube se trouve sans communication possible avec la terre. Baudry me fait dire de demander une embarcation au village. J'y vais, et, par l'intermédiaire de notre guide Amadou, j'expose ma requête. Grande mauvaise volonté d'abord, puis refus formel ; on a défendu de nous porter aucun secours. Qui, on? Je ne puis le savoir. Il faut en finir : je tire mon revolver et l'applique sur le front du chef. C'est la première et la seule fois que j'ai recours à cet argument, mais il produit son effet. Une pirogue du village part avec deux piroguiers. Je me rends par la rive en face du mouillage de Y Aube.
Quand j'y arrive, je trouve notre pirogue renflouée. Plongeant en plein rapide, s 'accrochant aux racines immergées, nos laptots sont parvenus, par trois mètres de fond, à passer des cordes sous sa coque et l'ont remise à flot. Dieu! les braves gens ! Ils peuvent avoir leurs défauts : être gourmands, menteurs, paresseux souvent; mais, au moment du danger, on tire de cette vaillante race saracolaise des efforts inouïs, un dévouement à toute épreuve.
En revanche, Baudry me crie que le gouvernail du Le Dantec est brisé et qu'il ne peut manœuvrer : « Embarquez l'équipage et abandonnez-le. — Non! j'espère l'emmener à la remorque. »
Je lui vois disposer tout pour sa manœuvre. Le Z^ Dantec s'avance d'arbre en arbre jusqu'à la marge du grand rapide; derrière lui est la pirogue , et il se tient sur une amarre passée en double à une souche, tandis que son avant plonge dans Técume. Sur l'arrière de XAube, Samba Demba, notre meilleur laptot, porte dans ses bras une corde lovée qu'il va jeter au passage au Le Dantec, Une seconde d'hésitatioa peut tout faire manquer; je suis sur le point de crier à Baudry de renoncer à son plan ; mais c'est tellement beau
d'audace, tellement marin, que je me retiens. Pour la dernière fois, nous terminerons sur un vrai bouquet de feu d'artifice. A Dieu vat !
h^Aube largue son amarre, le courant l'entraîne doucement d'aboi d, puis plus vite, plus vite; il croise le Le Dantec, Bravo! l'amarre est tombée en plein sur son avant. Larguez tout! et VAube et le Le Dantec dégringolent ensemble dans le rapide. Pourront-ils manœuvrer? Les cris des laptots qui s'excitent me parviennent, malgré le bruit des eaux. Le docteur et Bluzet ont pris un aviron. Un moment, je crois bien nos embarcations drossées sur les écueils de gauche, et ce serait la fin; mais elles gagnent peu à peu à droite. Enfin les voilà passées !
XJAube^ entraîné, ne peut s'arrêter à côté de nous; il y a bien encore sous le village un petit rapide, mais très anodin; il le franchit sans peine et va mouiller quelques centaines de mètres au-dessous. Nous ne tardons pas à le rejoindre.
Finis les rapides ! Nous sommes tous au complet, les bateaux aussi. Nous nous serrons les mains sans parler.
Mais ça creuse, les émotions. — « Fily! le déjeuner. Et tâche de te distinguer. »
Nous partons vers deux heures. Une demi-heure après, nous sommes devant Leba, où flotte le pavillon de la Compagnie du Niger : blanc avec le yacht anglais et un cercle divisé par trois rayons où se lisent : Pax^ J^^, Ars, Voilà le dernier danger. Que vont faire les Anglais? Je les attends de pied ferme; c'est nous qui tenons le bon bout maintenant. Et, pour commencer, pour bien prouver que je n'entends pas me voir imposer de relâche forcée, nous passons sans nous arrêter devant Leba. Gros remue-ménage dans le poste : onze tirailleurs en sortent et viennent se ranger sur la berge. Parfaitement, c'est de l'occupation effective, il n'y a pas à le nier; seulement, on voudra bien admettre avec moi
qu'elle ne s'exerce pas plus haut. Mon dilemme de Boussa peut être renouvelé, et avec plus de force encore. Aourou inférieur est à trois kilomètres de Leba. Ou bien les Anglais y commandent, ou ils n'y commandent pas. Dans le premier cas, c'est eux le on qui a donné l'ordre de nous refuser toute aide, alors que deux de nos embarcations étaient dans le plus grand péril. Dans le second, elle est bien précaire et limitée au seul point où se trouvent des troupes, cette occupation ; à plus forte raison , elle ne saurait atteindre Boussa, qui demeure, au point de vue européen, res nullius.
Une tornade nous force à mouiller vers quatre heures sur la rive gauche; nous veillons comme nous ne l'avons jamais fait en pays touareg. Attention à nous garer du coup des PataniSj qui réussit si bien avec Mizon.
Pour ceux qui ont oublié cet incident, je rappelle que mon camarade Mizon fut attaqué aux bouches du Niger par des Patanis, alors qu'il y rentrait avec son bateau le René Caillé. Lorsqu'il se plaignit, la Compagnie répondit : « Nous ignorions votre présence. » Les mêmes Patanis, ses ennemis la veille, vinrent, sur l'injonction d'un agent anglais, lui apporter du bois de chauffe le lendemain.
Le 10 octobre, nous passons vers huit heures devant Badjibo, ou plutôt Gouadjibo. C'est là que le capitaine Toutée avait construit son fort d'Arenberg. Après l'évacuation, les Anglais s'y sont installés et ont trouvé le travail tout fait. Il est certain que, comme la Compagnie possédait déjà, au moins comme poste commercial, le point de Leba au-dessus de Gouadjibo, l'occupation française de ce dernier était discutable.
J'ai suscité une polémique qui a paru devoir un moment s'envenimer, en citant, dans une conférence à la Sorbonne, le mot du ministre de la marine, d'Haussez, sous Charles X,
comme base de la ligne politique à suivre avec les Anglais. On sait que, dans une conversation avec l'ambassadeur anglais, d' Haussez, irrité du ton tranchant que prenait lord Stuart, prononça les paroles suivantes : « Si vous désirez une réponse diplomatique, M. le Président du Conseil vous la fera. Pour moi, je vous dirai, sauf le langage officiel, que
nous nous f de vous (i). »
Le mot, en effet, n'est pas diplomatique. La règle de conduite est cependant la seule à tenir. Mais, pour l'appliquer, il faut rester strictement dans son droit. Si une imprudence, au début, vous expose dans la suite à un pas en arrière, nos rivaux savent en profiter pour vous faire reculer de dix.
Le village de Gouadjibo est situé sur la rive gauche. Fort d'Arenberg, que la Compagnie Royale du Niger a débaptisé pour en faire Fort Taubman-Goldie, lui fait face, sur la rive droite. Une garde de tirailleurs vient nous rendre les honneurs au passage; puis, quelques minutes après, deux pirogues se détachent du rivage comme pour nous suivre, mais nous les gagnons rapidement.
Sans nous être arrêtés aux deux premiers ports anglais, nous atteignons Geba. C'était affirmer notre droit à la navigation sur le fleuve, sans relâche forcée, sans aucune ingérence de la Compagnie.
A mesure qu'on s'approche de Geba, la route devient plus pittoresque. Des pics, élevés d'une centaine de mètres, dominent des collines verdoyantes à pentes très raides, dont le pied baigne dans le fleuve. Enfin, à quatre heures, tournant cap pour cap de l'ouest à Test, nous sommes en présence de magnifiques rochers déchiquetés en clochetons, et, plus loin, des constructions en tôle ondulée, des fûts empilés sur le bord, le pavillon de la R. N. C. annoncent le poste.
(i) Louis Blan'c, Histoire de dix ans.
A Geba, comme à Aourou, il y a dans le Niger de mauvais diables qui aiment le rouge. Aussi notre guide ne voulait-il pas prendre le chenal profond , dans une coupure étroite de rochers, mais nous faire passer dans le rapide même où se perdit le Morning Star^ le bateau de Richard Lander, le premier explorateur qui ait franchi Boussa.
GEBA.
A son grand désespoir, nous nous engageâmes, ce qui n'offre aucun danger, entre deux énormes piliers de roches, cachant tout le rouge du bord. Seul, flottait celui de notre pavillon.
Successivement, nos embarcations vinrent mouiller à la berge, près du poste de Geba.
Un noir, Sierra- Léonais, agent commercial, se mit à notre disposition en attendant le capitaine du poste, parti, nous dit-il, à l'intérieur, dans la brousse, et qui ne reviendrait que vers la nuit. Je refusai, naturellement, toute offre de service jusqu'au retour du capitaine.
Une heure après, nous vîmes arriver, descendant le fleuve à force de pagaies, deux pirogues, dont une paillottée. Nous les reconnûmes. C'étaient celles qui nous suivaient depuis Gouadjibo. Elles portaient des tirailleurs et le commandant du poste, le capitaine Carrol, des troupes anglaises de la Compagnie.
Averti, à Lokodja, nous dit-il, de notre arrivée prochaine à Boussa, il s'était mis en route sur-le-champ avec une forte escorte, et, à marches forcées, avait remonté les bords du fleuve, fourbu deux chevaux, gagné la fièvre, pour nous venir en aide, au nom de la Compagnie. Et... il rentrait bredouille ! A Leba, il avait appris notre passage, était revenu sur Fort-Goldie, ayant couvert cent dix kilomètres en vingtquatre heures, et nous y attendait pour déjeuner. N'ayant pas vu de blancs, nous avions passé outre, et, grâce au hasard sans doute qui fait bien les choses, je venais, de Tombouctou, sur la berge de son port... lui souhaiter la bienvenue : « How do y ou do? »
Ce fut certes un des épisodes les plus amusants du voyage. Un pince-sans-rire y eût trouvé une occasion unique.
La situation, tout en étant originale, restait cependant tendue.
Et je dois avouer que, dans l'état d'esprit où m'avaient mis les difficultés répétées trouvées à Boussa et à Ilo, difficultés qui, normalement, auraient dû se traduire par la perte de nos bateaux, je ne fis rien pour aider à la détendre.
« Avant toutes choses, dis-je à Carrol, voici ce qui m'est arrivé à Boussa et à Aourou, à quelques milles de votre poste de Leba. Je n'accepterai pas les offres de service de la Compagnie, ni de ses agents, ni de ses officiers, avant de savoir que vous n'y êtes pour rien. »
Très ému, il m'engagea sa parole, sa parole de soldat, qu'il ignorait complètement la chose. La même assurance
me fut donnée plus tard par le major Festing, commandant des troupes, par M. Drew [exccuting officer du district), par M. Wallace (agent général).
La glace était rompue, et nous pûmes dès lors, inter poculUf nous livrer au plaisir de causer des choses d'Europe avec le capitaine. C'était le premier Européen que nous voyions depuis près d'un an. Ah! si c'eût été un Français!
Carrol, Irlandais, parlait correctement notre langue, et nous prêta des journaux anglais et français. Il nous apprit, en outre, sans plus de détails, la mort de Mores et le massacre d'une mission française dans l'Ouest, du côté de Nikki. Immédiatement nous rapprochâmes les dates. C'étaient peut-être des camarades envoyés vers nous pour apporter les fameux ordres que nous avions attendus cinq mois et demi à Say. Dès lors , l'idée me poursuivit de hâter ma marche, pour rendre compte au Dahomey de l'état troublé du pays de Say. Taburet, plus tard, à Lokodja, reconnut, à la lecture attentive des journaux anglais, qu'il s'agissait de la mission Fonssagrives.
Le capitaine Carrol, qui sut se montrer tout à la fois charmant camarade et bon Anglais, mit à notre disposition tout ce qu'il possédait. C'était énorme pour nous. De fait, c'est peu de chose. Si la R. N. C. loge spacieusement ses officiers, elle les traite médiocrement et leur fait payer cher le petit confort qu'elle leur donne.
Nous répondîmes à Carrol en l'invitant à dîner pour le lendemain soir. Le chef d'Ilo n'avait, fort heureusement, pas bu tout le Champagne de nos caves. Il nous restait aussi suffisamment de vin de ration, devenu, de par tous ses voyages, un excellent « claret ». Avec des moutons, que nous achetâmes fort cher, — par principe, — cela faisait un dîner très confortable. Et ce ne fut pas une des moindres
surprises pour les officiers anglais de nous voir si bien munis de tout.
On en était au café, quand un coup de sifflet annonça l'arrivée d'un vapeur de la Compagnie. On attendait le Soudan, vieux cargo qui devait amener à Geba Mr. Drew, executing officer du district de Geba à Lokodja. Ce n'était pas le Sou^ dan, mais simplement un launch, le Bargou.
Carrol lui envoie un mot par une pirogue, et, quelques moments après , nous voyons arriver , très correct , linge immaculé, tenue de soirée des colonies, lé major Festing, commandant des troupes de la Compagnie.
Nous prenons ensemble un verre de Champagne, rapidement, car il est sur les dents. Comme Carrol, il affirme n'être pour rien dans l'affaire de Boussa, — et je le crois sans peine.
Je conserve toutefois quelque défiance vis-à-vis des agents de la Compagnie, et je crois devoir décliner l'offre que me fait Festing de remorquer nos bateaux jusqu'à Lokodja avec son Bargou. Je préfère auparavant m'expliquer catégoriquement avec les agents proprement dits de la Compagnie. Précisément, on m'annonce l'arrivée très prochaine de M. Wallace, agent général. 11 remonte le fleuve, et, d'un jour à l'autre, nous allons le rencontrer.
Mais cela ne nous empêche pas de fraterniser avec Carrol et Festing; ils parlent français, nous baragouinons l'anglais; Taburet seul s'en tire à peu près convenablement. Dans la matinée, arrivent deux nouveaux officiers : Tun pour remplacer à Leba un lieutenant qui vient de mourir, l'autre pour Geba ou Gouadjibo. Tous deux ont été blessés dernièrement, dans un engagement, par des flèches empoisonnées. Ils font un rude métier, les officiers de la R. N. C.
Taburet passe la visite des malades du poste. Il ne s'v
trouve ni médecin, ni pharmacie. Enfin, au moment du départ, nous voyons arriver des noirs chargés de bière et de whisky. Cette délicate attention de Festing et de Carrol nous fit d^autant plus grand plaisir que, depuis Kayes, nous étions sevrés de toutes ces bonnes choses.
Nous laissions en retour, à Geba, le petit orgue qui faisait notre joie à Say; aujourd'hui, ce doit être celle du successeur de Carrol, car notre ami, espérons-le, est rentré sain et sauf dans sa patrie, tiré enfin des mains de la Royal Company.
Le 12, vers une heure du soir, nous quittâmes Geba, en échangeant avec le poste le salut du pavillon. Notre guide, le vieux Amadou, restait là; mais le major Festing avait tenu à nous en donner un autre de la Compagnie, qui nous fut d'ailleurs parfaitement inutile : la navigation , difficile pour les grands bateaux, était, à cette hauteur des eaux, sans le moindre danger pour nous. Nous n'avions qu'à nous laisser aller, et nous allions vite.
Aussi, le même jour, vers cinq heures, sommes-nous à Rabba, factorerie sans importance, semblc-t-il. Ce point du Niger est le plus rapproché de Bidda, la capitale du Noupé, que nous savons être en pleine hostilité avec la Compagnie.
La factorerie de Rabba n'a pas de blanc pour la gérer. Nous n'eûmes aucun rapport avec le Sierra-Léonais qui la dirige.
No.us étions mouillés depuis une heure, quand passa le launch Bargou, avec Festing. Ces launchs — il nous en faudrait beaucoup comme cela sur le Niger — sont de gentils petits bateaux à vapeur, armés d'une mitrailleuse Gardner. Ils portent une dizaine de tirailleurs et un officier, servent uniquement à la policé du fleuve — ce n'est point une sinécure — et pas du tout aux transports commerciaux.
Le voyage devient dur pour nos hommes. Ce n'est pas qu'ils fatiguent beaucoup, maïs la pluie s'en mêle; elle tombe toute la nuit, souvent même dans la journée, et il faut disposer les tentes sur les bateaux. Elles ne sont plus étanches; l'espace pour dormir, sur le pont humide, est bien limité.
Enfin les noirs arrivent tout de même à se caser, en se
superposant avec art; j'aurais cependant préféré un temps meilleur pour les remettre des fatigues, du surmenage de Boussa. On se rattrape le matin en retardant le réveil. Toutefois, cela ne nous empêche pas de faire, sans nous presser, de bonnes routes, portés que nous sommes par un gros courant. Le 13, nous couvrons quarante-cinq milles, en marchant jusqu'à huit heures du soir; quand nous arrêtons, c'est juste à temps pour recevoir une tornade, et Dieu sait laquelle. Heureusement, bien à l'abri dans un petit golfe du fleuve, nous en sommes quittes pour la pluie.
Le 14, le courant augmente encore, si j'en juge par le chemin parcouru : cinquante milles ; nous passons la nuit tout près d'Igga, où nous arrivons le 15, à huit heures du matin .
De Geba à Igga, le pays est sans intérêt. Pas ou peu de villages, pas de cultures. L'aspect des rives est à peu près
le même que celui entre Say et Boussa. On voit çà et là, sur les bords, quelques karités. De rares pirogues remontent. Les palmiers à huile que nous avons rencontrés dès notre départ de Say, peu fréquemment il est vrai, commencent à se multiplier. Mais le pays semble désert.
A Igga, dans une grande plaine, est une factorerie tenue par un blanc. Avant d'y arriver, on longe un grand bateau, le Nigritian, qui fut autrefois le ponton de Yola. La Compagnie Royale venait d'être chassée de la Bénoué, de l'Adamaoua; elle avait dû retirer ses agents commerciaux et le
ponton sur lequel elle était autorisée à faire la traite. Cela a dû lui porter un rude coup, car la plus grosse part de l'ivoire qu'elle exportait venait de TAdaniaoua et du Mouri.
Le Ribago, assez joli cargo de six à sept cents tonneaux, est aussi mouillé à Igga. C'est le meilleur bateau de la Compagnie. Il charge d'huile de palme en fûts, de noyaux de palme dont on fait de l'huile plus fine, de karité et de tous les produits exportables. C'est le Ribago qui, selon toutes probabilités, doit nous emporter, à la remorque ou autrement, si tout s'arrange avec la Compagnie, au sujet des affaires de Boussa et de Aourou.
L'agent d'igga pense que nous trouverons M. Wallace à Lokodja. Je suis assez pressé de le voir, car c'est avec lui seulement que prendra fin le malentendu, si malentendu il y a. C'est sur sa parole seulement, dégageant la Compagnie, tout en l'engageant, que je pourrai accepter ses bons offices.
Après une heure passée au mouillage d'igga, nous appareillons pour Lokodja à la recherche de l'insaisissable M. Wallace. Le courant force, heureusement pour nous; mais la navigation devient encore plus fatigante; dans les rives inondées, difficile de trouver la terre ferme parmi les hautes herbes. Tard dans la soirée, nous mouillons enfin sur la rive gauche, et nous nous apprêtons à faire un dîner rapide. Fili, les laptots de cuisine débroussaillent un coin, allument le feu, lorsque, tout à coup, nous les voyons tous se précipiter à bord, en criant comme des écorchés : « Fa manians! Va manians ! ïi Les grosses fourmis noires goulues, les manians, les avaient envahis, et commençaient à les dévorer. Dieu sait si leur morsure est cruelle. Donc, pas de cuisine ce soirlà, pas de popote, si rudimentaire qu'elle soit. Et pas de sommeil non plus pour nos hommes, car la pluie se met de la partie. Bien mieux, voici les manians qui montent, par la
chaîne de l'ancre, par l'aussière du grappin, par tout ce qui nous relie à la terre, à l'assaut de nos chalands. Les amarres sont noires de fourmis grouillantes. Nous ne pouvons arrêter cette invasion d'un nouveau genre qu'en laissant traîner le mou des amarres à l'eau.
Cette mauvaise nuit passée, le ventre à peu près creux, nous nous remettons en route. Le fleuve est joli; mais, bien que l'eau soit haute, on sent le rocher à fleur d'eau. La navigation ne doit pas y être toujours facile.
La végétation s'épaissit. Le palmier oléifère devient plus fréquent. Peu, très peu de villages, du moins sur le bord. Enfin, dans la soirée, le pilote nous annonce Lokodja. De jolies montagnes, hautes de deux cents à trois cents mètres, bordent la rive droite. A gauche, des inondations très étendues décèlent la large embouchure de la Hénoué.
Vers six heures, on aperçoit, dans le lointain, des cases étagées sur une colHne. Leur toiture de zinc s'éclaire du soleil couchant, au milieu de la verdure. C'est Lokodja.
La nuit presque tombée, nous venons mouiller le long du bord.
Là nous trouvons V executïng ofjicer de la section Lokodja- Geba, M. Drew, que nous avions vainement attendu à Geba, et un autre agent parlant français.
Réception très correcte, invitation à dîner. On cause du fleuve. M. Drew, qui ne laisse percer aucun étonnement de notre passage, a cependant lieu d'en être surpris. Il a, par lui-même, fait la dure expérience des rapides. Avec un seul homme dans une pirogue légère , il a voulu prendre pour descendre de Boussa le chemin que suivent les indigènes. Il y a même chaviré. Entraîné, il n'a dû la vie qu'à son jriroguier, qui l'est allé chercher au fond. Il porte encore, nous dit-il, la cicatrice d'une blessure qu'il s'est faite en roulant sur les cailloux.
Festing, qui arrive au dessert, nous invite tous pour le lendemain. Vraiment, avec nos costumes de brousse, nos vieux galons, nos pantalons rapiécés, nos bottes indigènes, nos casques à jour, nous faisons triste figure , chez nos hôtes, toujours d'une irréprochable correction.
Je ne sais plus quel agent de la Compagnie refusa de recevoir un chef de mission française, le trouvant « impropre », à cause de sa barbe en broussailles et de ses effets en loques ! Les temps ont bien changé, semble-t-il, ou bien les ordres ont été modifiés.
Le lendemain, déjeuner chez F^esting, charmant accueil. Le major Festing était alors le commandant en chef des troupes de la Compagnie du Niger. Son dépôt était Lokodja. Les troupes sont fort bien logées. Ce sont des Haoussas. Leur cantonnement est charmant; le pavillon du commandant a tout le confortable anglais qu'on peut s'attendre à trouver là. Grandes, vastes chambre; comme ornements, des armes, des glaces, des sujets de chasse et de steeple, des nattes indigènes, des fleurs dans des vases de cuivre du pays. C'est très simple et très bien. Déjeuner en musique, comme à bord d'un bateau amiral, s'il vous plaît, ou comme au Grand Hôtel. La musique du dépôt, des enfants qui jouent du fifre, nous régale des airs de cafés-concerts de France. Menus imprimés, salières fleuries, whisky and soda, gin, stout, caviar! Dieu ! que c'est bon de faire un vrai repas avec des fleurs sur la nappe ! Quelques femmes en toilettes claires autour de la table, et ce serait complet!
Festing a très gracieusement mis à notre disposition, comme interprète , comme intermédiaire , un sergent de Haoussas. C'est un Sénégalais, ancien tirailleur de Mizon, ancien garçon de de Brazza. 11 parle un peu français. Resté un des derniers au poste de Yola, il nous raconta toute sa curieuse odyssée, et nous pilota dans la ville pour nos achats.
Car nous fîmes des achats à Lokodja. Tout d'abord, nous pûmes remonter notre gamelle. Il le fallait bien pour rendre dignement les invitations. Plus grand'chose ne restait du service de table, si restreint, emporté de France trois ans auparavant. On avait envoyé par le fond, à Boussa, tout ce qui n'était pas absolument indispensable, et il nous fallait des verres pour boire claret et Champagne.
Les indigènes de Lokodja, très civilisés, se servent tous d'assiettes, de bols, de couverts, de faïences à fleurs, vendus par la Compagnie, ou plutôt échangés : l'argent n'a pas cours dans les territoires du Niger. Le travail , les soldes des tirailleurs, les matières premières achetées, tout est payé en marchandises : sel, étoffes, vaisselle. 11 semble que la Compagnie fait ces échanges à gros bénéfices. Quant à nous, nous étions assez riches pour être généreux. Suleyinan, l'interprète, reçut l'ordre d'acheter tout ce qui se présenterait, et au prix demandé, dussions-nous jeter à l'eau les choses trop encombrantes. On donna ainsi des pagnes de soie pour une douzaine d'oeufs, et des rivières de perles... fausses pour trois bananes.
La générosité du commandant Mattéi, l'agent de l'ancienne Compagnie française du Niger que nous avons si maladroitement laissé supplanter par une compagnie anglaise, est restée proverbiale. Souvent les indigènes l'opposent à la ladrerie de la R. N. C. Bien certainement, notre passage à Lokodja n'aura pas détruit le renom de libéralité des Français, dont on regrette toujours, sur les bords du Niger, les commerçants et le pavillon.
Lokodja, que nous pûmes visiter, est un assez gros village très pittoresque : adossé à une montagne, il est coupé de ravins, ombragé de bananiers, de papayers, de palmiers à huile. Du flanc de la colline, superbe panorama sur le confluent de la Bénoué. On aperçoit les restes du vapeur Sokkoto,
qui s'est crevé sur un caillou. Il y a d'autres épaves, plus bas, sur le fleuve.
Lokodja est le centre d'une agglomération de trente à quarante mille habitants, nous assure-t-on. La ville proprement dite n'en compte pas, en tout cas, plus de quatre à cinq mille. Le marché, très vaste et très animé, se tient dans l'après-midi. On y débite toutes sortes d'articles européens, importés par la Compagnie. Comme industrie indigène, il n'y a guère de remarquable que des pagnes assez curieux, ajourés, faits de deux pièces cousues, et le travail du cuivre. Les forgerons font avec ce métal, repoussé au pointeau, de grands vases, des coupes, des aiguières vraiment originales.
Mais le plus curieux, à Lokodja, ce sont encore les jeux et les tam-tams. Ceux-ci, très gracieux, sont dansés par des jeunes filles nues. Certes, j'ai visité des villes dépravées; je connais Naples, Port-Saïd, Colombo; j'ai vu les bateauxfleurs de Chine, les Yoshivaras japonais, et o cet Orient où tout est possible ».
Je ne sais rien de comparable à Lokodja.
Le chef de village est Abegga. Et ce nom, pour nous , éveillait tout un monde de souvenirs. Abegga est presque de ma famille. C'est un ancien affranchi de l'oncle Barth, qui l'acheta au Sokkoto. Abegga suivit son maître en Angleterre, puis en Allemagne. Revenu en Afrique, il fut interprète et domestique du commandant Mattéi. Aujourd'hui, il est roi de Lokodja. Hasard des destinées !
Effusions ! Nous réveillons en lui tous ces vieux souvenirs. Taburet, qui connaît, à traduire Barth, l'histoire d' Abegga mieux qu 'Abegga lui-même, entame une longue conversation en anglais, qui se termine par l'envoi à ce royal ami du fusil de chasse de Baudry.
On attend M. Wallace d'un moment à l'autre, mais il ne
vient toujours pas. Pourtant, je ne puis m'étemiser ici. Sur la parole de M. Drew, qu'il n'est pour rien, ni lui, ni la Compagnie, dans nos difficultés de Boussa et de Aourou, j'accepte la remorque qu'on me propose, avec tant d'insistance, du Ribago, ce vapeur que nous avons rencontré à ;a, et qui vient de redescendre jusqu'à Lokodja.
Il doit partir à deux heures. Après les visites de départ, je me rends chez M. Drew : « Je suis décidé, j'accepte la remorque que vous me proposez. » Et, un peu gêné, j'ajoute : a Combien ? »
n C'est cinq livres par blanc, me répond-il, et une livre par noir, u
Bon prix, pour un simple remorquage ! Cela faisait en viron 1,450 francs. Je pousse, toutefois, un : Ouf! de soul^ement.
Ne fallait-il pas craindre, en effet, que la Compagnie ne
poussât la correction jusqu'à la courtoisie? Devant tant d'insistance à me faire accepter un service, je m'étais imaginé qu'il m'était offert gratuitement, à titre de bon office de gouvernement à gouvernement, et j'étais fort ennuyé de devoir quoi que ce fût à la R. N. C. Mais non ! à la bonne heure ! je retrouvais mes marchands de la Compagnie, et cela me mettait à l'aise.
Peut-être pensait-on que, venant de si loin, je n'étais pas en mesure de solder, et, dès lors, je restais l'obligé de la Compagnie :
« Rien, dis-je à M. Drew, je reviens dans un instant pour vous payer. »
Quelques minutes après, j'arrive avec mes sacs d'écus. Mais ce n'était pas encore ça : une erreur d'interprétation, sans doute. Nous traitâmes à raison de six livres par blanc, vingt-cinq shillings par noir, soit à peu près dix-huit cents francs.
Je solde la différence séante tenante. Il manquait, je crois, deux sous, que j'envoyai par Digui.
Sans doute, Carrol prévoyait tous ces marchandages à Géba, quand il mettait tant d'insistance à vouloir rémunérer Taburet de ses soins aux malades du poste, à vouloir me payer d'une façon quelconque la malheureuse boîte à musique que j'avais si grand plaisir à lui laisser comme témoignage de reconnaissance.
La Compagnie Royale a traité la Mission en marchands, et je le préfère, tant pour moi que pour la France. Je ne lui dois ainsi pas plus de reconnaissance qu'au conducteur de l'omnibus Panthéon-place Courcelles quand je lui ai remis mes six sous.
Le chargement du Ribaj^o marcha lentement. A cinq heures, toutefois, nous nous mîmes en route ; les fifres de Festing, venus sur le quai, nous jouèrent la Marseillais^,
Le poste nous salua du canon, et, à couple du Rtbago, nous partîmes pour Assaba.
Deux mots à présent sur la Compagnie du Niger.
Je ne parlerai pas des traités, des actes constitutifs qui procédèrent à sa formation : je n'ai pas à faire son procès. Je me bornerai à rappeler cette appréciation du lieutenant (le vaisseau d'Agoult : « La Compagnie n'est que le paravent derrière lequel se cache l'Angleterre. »
Au grand détriment des actionnaires, la Compagnie cherche à créer un empire ; pour faire face à ses acquisitions de territoire, pour tenir tête aux révoltes (jue suscite sa rapacité, elle est obligée d'entretenir une force armée relativement considérable.
Et cela cause, au sein mcme des territoires occup«''S, une dualité fâcheuse entre militaires et civils; officiers prêtés par la reine et agents commerciaux poussent quelquefois l'animosité jusqu'à des parties de boxe.
Les officiers, au surplus, sont assez mal traités par la Compagnie. On leur inflige, comme aux agents, du reste, amendes sur amendes. Et Dieu sait cependant s'ils font un rude métier. Carrol était toujours en route; Festing, quand nous le vîmes, souffrait horriblement du foie. 11 venait de faire une campagne de vingt jours dans la brousse contre des villages de la rive gauche, et il était si fatigué qu'il ne pouvait rester en selle. On nous en cita plusieurs tués récemment par des flèches ; un autre , empoisonné par des aliments dans un village des bords du fleuve.
Et cependant, toute cette force armée, la bravoure, le dévouement de ceux qui la commandent, n'assurent pas la paix. Aux jours de notre passage, des cavaliers de Bidda venaient piller jusqu'en face de Lokodja. Seuls, les alentours des postes sont paisibles. Les launchs doivent sillonner sans cesse les bras du fleuve, surtout du delta, tenir en res-
pect les indigènes par l'effroi de leurs tirailleurs et des mitrailleuses. Il est rare qu'un bateau passe sur le fleuve sans recevoir quelques coups de feu. On s'étonna — plus bas, à Abo — que nous fussions arrivés sans hostilités. Peut-être est-ce l'effet du pavillon que nous portions ; le drapeau tricolore est aimé encore et regretté, en souvenir du commandant Mattéi.
La Compagnie ne tient pas le pays, en dehors de la ligne du fleuve, et encore ! En outre, pas de voies de communication. Certes, nous pouvons être fiers de notre œuvre au Soudan français. Sur le haut Niger, nous faisons mieux que les Anglais ; notre colonisation est bien supérieure à la leur. Dans le bas fleuve, ils n'ont ni télégraphe, — le câble s'arrête à Akassa et à Brass, à l'embouchure du fleuve, — ni route comparable à notre ligne de ravitaillement, ni chemin de fer, est-il besoin de le dire ?
11 est vrai, me semble-t-il, que, de tous les pays du Niger, les plus riches, les plus favorisés de la nature, à tous points de vue, sont ceux que nous occupons, notre Soudan français.
Assaba est la résidence de l'agent général; c'est aussi là qu'est l'hôpital des employés de la Compagnie. Enfin, la mission des Pères du Saint-Esprit, ayant quitté Lokodja, s'est installée aussi à Assaba.
Un missionnaire nous attendant au débarquement, j'allai immédiatement chez lui. Le local est assez beau, mais que la vie est dure à ces Pères! Un peu tracassés, je crois, par les agents de la Compagnie, tant parce que Français que parce que catholiques, leur budget est bien maigre. Des sœurs leur sont adjointes. Elles et eux s'en vont, à pied, sur les routes, de village en village, dans l'intérieur, marchant la nuit, pour éviter le soleil, visiter loin du fleuve leurs chrétiens. A quelques heures de marche sont, nous disent-ils, de gros, très gros villages, où seuls ils peuvent pénétrer.
Ce n'est pas toujours sans danger, et telle sœur a eu à supporter la vue de sacrifices humains et de scènes de cannibalisme.
Encore des atrocités qui ne se passeraient pas au Soudan français.
Mais qu'importe à la Compagnie, pourvu qu'elle achète son huile de palme à cours forcé, au cours qu'elle fixe?
Nous eûmes, ce soir-là, à dîner, le seul Père présent de la mission et deux sœurs, dont la supérieure, sœur Damien, une pâle Italienne devenue diaphane à la suite d'accès pernicieux successifs. Elle n'en continue pas moins joyeusement son apostolat. Et je ne sais rien de plus beau que ces existences de femmes, à l'extrême avant-garde de la civilisation, en butte au soleil, à la fièvre, au spleen, aux fatigues de toutes sortes, à l'indifférence des noirs, et quelquefois, comme si tout cela n'était pas assez, à la malveillance des blancs.
Je crois que, de longtemps. Père et sœurs n'avaient été si joyeux. Et cependant, la tornade nous surprit en plein dîner. Nous dûmes, à huit, nous réfugier dans la chambre du Père Hacquart, où par les fentes du toit tombait le déluge.
C'est sous la pluie que nous les raccompagnâmes à la mission.
Cette même nuit arriva enfin, sur un launch , le Nupc\ l'agent général, M. Wallace. J'allai dès le matin lui faire visite. Après m'avoir félicité de notre heureux voyage, il me renouvela les assurances déjà formulées par Carrol, Festing et M. Drew. J'ai su plus tard que M. Flint, autre gros personnage de la Compagnie, était aussi sur le Nupé, Il préféra nous éviter.
En partant, et ce fut une joie pour eux, nous pûmes laisser
46o SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.
aux missionnaires d'Assaba quelques ballots d'étoffes et des bibelots divers. Cela leur permettrait de faire des libéralités à leurs fidèles. Nous devions stopper aussi à Onitcha, dont on voyait déjà la croix de mission. (Là sont établis les Pères de Lyon.) Mais le capitaine du Rihago avait reçu, nous ditil, la défense de s'y arrêter, malgré l'assurance formelle du contraire que m'avait un instant auparavant donnée M. Wallace.
l^rûlant donc Onitcha, nous allons mouiller quelques moments à Illouchi, puis à Abo.
C'est là que devait nous laisser le Ribago,
Mais la Compagnie tenait à nous accompagner jusqu'au seuil de ses possessions. Les gens grincheux, les persécutés, pourraient comparer cette façon d'agir au procédé suivi dans certaines boutiques. On y reconduit les voyageurs, par crainte du vol à la tire.
Certes, sans être absolument des escarpes, nous aurions pu, en séjournant plus longtemps sur le fleuve, recueillir des renseignements et nous rendre compte de bien des choses. Tout n'eût-il pas été à l'avantage de la Compagnie? D'Agoult a, dit-il, vu passer le vapeur des spiritueux, alors qu'au dire de la Compagnie, tous ses sujets, noirs et blancs, seraient devenus, sous .sa bienfaisante influence, des « tea-tottlers », des « buveurs d'eau » .
11 était peut-être politique aussi de nous cacher l'état de trouble de la région, tout le long du fleuve, le précaire de la situation. Et sait-on ce que dans ces pays agités, heureux autrefois sous la Compagnie française , peut produire la simple action de présence d'un pavillon tricolore?
Quant à moi, j'aime mieux penser naïvement que cette obséquiosité de la Compagnie, cette insistance à nous vendre la remorque, cet empressement à nous reconduire, n'avaient qu'un but : l'humanité.
On nous escortait jusqu'à Warri pour nous épargner un nouveau « coup des Patanis ». On hâtait notre départ, parce que nous étions fatigués, anémiés, avides de goûter enfin les joies de la famille et de la patrie. Et tous les gens sérieux, pondérés, au courant des coutumes anglaises, penseront comme moi, avec ou sans ironie.
Nous dînions à Abo, quand, la nuit tombée, arrive au mouillage un launch. C'est lui qui devait désormais se charger de nous. Il amenait un tout jeune lieutenant, M. Aron, très gai, très jovial. Il était Australien, et, à en juger par lui, l'Australie doit être le midi de l'Angleterre. Sa conversation s'en ressentait quelquefois. Ne nous dit-il pas, un jour, que la Compagnie avait un poste à Kano, un autre à Kouka, et douze grands vapeurs sur le fleuve! A part ce léger travers, un charmant camarade, a vcry good fcllow, qui nous fit passer de bonnes heures. Nous nous rappellerons sans doute longtemps, lui et nous, le dîner que nous fîmes sur le ponton de Ganagana, le Kano, pendant que tombait la tornade, en chantant à tue-tête, à bruyant accompagnement de flûte et d'harmonium, de whisky et du « claret » de la ration, tous les airs à chahut du répertoire anglo-français.
Le Niger, comme on le sait, se jette à la mer par une iniinité de branches. Deux sont pratiquées principalement par la navigation, celle de Brass et celle de Forcados. La première appartient à la R. N. C, la seconde au Protectorat des côtes du Niger, colonie régulière administrée directement par l'Angleterre. C'est la concurrence commerciale, m'avait-on dit.
J'avais, depuis longtemps, l'intention de passer non par la branche de Brass, mais par celle de Forcados, ce qui me permettait de quitter plus tôt la R. N. C. et de rester quel-
ques jours dans les pays anglais de la côte, Niger Coast Protectorats
J'aimais mieux m 'embarquer là que dans un port de la Compagnie. On nous avait signalé ces deux colonies comme tout au moins rivales, et l'aviso français l^ Ardent, deux ans auparavant, avait eu à se louer grandement des procédés tout amicaux des Anglais du Protectorat.
Le lieutenant Aron nous accompagna, sur la bouche Forcados, jusqu'à Warri, résidence d'un vice-consul.
Nous déjeunions abord du launch, lorsqu'on nous annonça les maisons d'habitation de Warri. Nos trois chalands étaient à couple, leurs trois pavillons tricolores battant. Le launch, lui , ne put hisser les couleurs anglaises , ayant quelque avarie de drisse.
Le Le Dantec nous déposa sur Testacade, où nous attendaient les officiers du Protectorat. Alors, entre eux et notre guide, le lieutenant Aron, commença un colloque mou vamente, certainement curieux. Etonnement d'un côté, explications véhémentes de l'autre. Jeux de physionomie, éclats de rire. Que se racontait-on? Voici ce que je crus comprendre. En voyant tous ces pavillons tricolores et le launch sans ses couleurs, les Anglais du Protectorat nous avaient crus les auteurs d'une bien bonne charge, a La Compagnie, s'étaient-ils dit, aura voulu séquestrer les chalands français que voici, recommencer sur eux le coup qu'ils firent à la Fagi, l'année dernière. Mais les chalands, bien montés, bien armés, auront capturé le launch, et l'amènent sous pavillon français à Warri. »
Non ! il n'est pas possible que j'aie bien compris ! J'ai rêvé, sans doute, toute cette conversation. Jamais des Anglais n'ont pu nous croire capables de chose pareille, et se le dire, même en anglais. Et cependant...
Qui donc aussi m'a conté que Protectorat et Compagnie
étaient, moralement, ennemis, que les Anglais de Warri ont toujours sur le cœur les dommages-intérêts payés aux marchands du Niger, au sujet d'une certaine attaque d'Akassa par les gens de Brass ?
Ce sont sans doute des calomnies qui courent.
Nous garderons, tous les cinq et toujours, le souvenir de l'accueil que nous reçûmes des agents du Protectorat de Warri, et ce souvenir sera d'autant plus ému que, quelques jours après notre arrivée en France, nous arrivait l'affreuse nouvelle de la mort de plusieurs d'entre eux. Partis en mission dans l'intérieur, presque sans armes, ils avaient été massacrés par les indigènes du Bénin.
Nous eûmes à Warri la meilleure des réceptions; les officiers nous donnèrent jusqu'à leurs chambres, jusqu'à leurs lits, sachant combien un tel confort nous serait sensible, et avec ces nouveaux amis on toasta ferme.
A Warri, je me débarrassai de tout le surplus de pacotille, qui m'aurait encombré pour le retour. Il y en eut pour les missionnaires, pour la domesticité du consulat. Suzanne, la bicyclette, fit la joie d'un Sierra-Léonais; le Le Dantec, avec quelques bouteilles de claret, le bonheur du lieutenant Aron. ]JAube lui-même fut laissé, en témoignage d'amitié, aux agents du consulat. Nous avons été généreux, mais, à moins de couler nos chalands une fois arrivés à la mer, que pouvions-nous bien en faire ?
Quant au Davoust, vidé, démonté, déboulonné en deux jours, on l'embarqua, par pièces, abord de VAxim, paquebot de Liverpool, qui le rapporta en Europe.
Revendu comme métal pour entrer en atténuation de dépenses au budget de la mission, il doit, à l'heure qu'il est, courir les foires et les étalages, sous forme de légers porteallumettes ou d'objets usuels en aluminium.
Et ce fut ainsi fini de vous, Davoust, Aube, Le DaNtec, vaillantes coques qui, douze mois durant, furent tout notre monde.
Le Le Dantec semblait ne jamais devoir arriver. \.\Auhe, par deux et trois fois, aurait dû normalement y rester; à la fin du voyage, on pouvait enfoncer le doigt dans son bordé pourri; un échouage, un simple heurt dans les derniers ra — pides, et c'en était fait de sa coque vermoulue et de soi^^ équipage. Le Davoust avait reçu bien des blessures, et^ chose plus grave, l'oxydation commençait à le ronger ! Di>c: fois, en face d'un rapide plus mauvais, j'avais fait mentale — ment le sacrifice de l'un des trois, sinon de tous...
Mais c'étaient, comme disent les Anglais, de gallant ships. Vaillamment, en dépit des rapides, et des tourbillons, et des écueils, ils ont, jusqu'à l'objectif qui leur était assigné, jusqu'à l'embouchure du fleuve, porté sans défaillance la mission, nous, nos laptots, notre fortune et le pavillon français.
Aube, Le Dantec, Davoust, leurs parrains, nos camarades morts à la tâche, à la conquête du Niger, leur ont, sans doute, porté bonheur.
Kt, grâce à eux, j'avais tenu mon serment de 1888.
Aussi ne fut-ce point sans émotion, sans une tristesse un peu enfantine, mais que certains comprendront, que nous nous séparâmes définitivement de ces compagnons de dangers.
Les bateaux n'ont-ils pas une âme? Les marins les aiment, comme de vieux amis, comme de vieux bijoux.
Il faut bien, n'est-ce pas? s'attacher à quelque chose dans la vie !
V! Axim nous transporta à Forcados.
Le Forcados, à Lagos.
XJOlinda, affrété tout exprès pour nous, à Pcrrto-Novo.
Le I*' novembre, sur les cinq heures du matin, l'habitation des officiers de Porto-Novo était tout en émoi. Des gens, arrivés à l'improviste, étaient venus faire branle-bas contre les volets; la porte s'entr'ouvre. « Qui êtes-vous? — Hourst ! — D'où venez-vous ? — De Tombouctou ! »
Et nous tombons enfin, sans restrictions, dans les bras des camarades !
Après le Dahomey, le Sénégal. Je ne m'appesantirai point sur le bonheur du Gouverneur général, M. Chaudié, en nous revoyant, sur l'affabilité qu'il déploya à l'égard de la Mission , sur la réception que nous réservèrent nos amis de Saint-Louis. Mais je ne saurais trop les en remercier.
C'est à Saint-Louis que nous laissions nos laptots, avec de grosses économies. Abdoulaye, le charpentier, s'équipa dès lors en « bourgeois ». Un chapeau mou, une redingote, une canne à pomme d'argent, et la chrysalide devint papillon. Tout aussitôt, il se mit en devoir de compenser, largement, ses longs mois de sobriété et d'abstinence. Il fut impossible de le trouver, même pour lui remettre une gratification.
Les autres tenaient palabre sur les places publiques, dans le quartier des Sarracolais, racontant, déclamant, et tout le monde d'approuver.
Les noirs aussi ont leurs syndicats d'admiration mutuelle, leurs Sociétés de géographie.
Puis tous ces braves gens, dévoués jusqu'à la mort, et dont quelques-uns se font regretter comme des amis, s'éparpillèrent dans les villages du Galam, s'échelonnèrent le long du Sénégal, et là, au moins, je puis affirmer que la Mission, la Munition f comme disait Digui, restera populaire.
C'est bien quelque chose.
Le 12 décembre 1896, le paquebot nous déposa sur le quai de Marseille. Il crachinait comme à Brest. Par la vitre
de la voiture, dans la rue déserte, j'aperçus un petit Italien qui portait dans ses bras, sous la pluie fir.e, une statuette en plâtre, quelque Diane androgyne, élégante et svdte, mélancolique et transie, juchée sur un croissant de lune.
ICt ce fut, depuis trois ans, ma preniicre sensation d'homme vraiment civilisé.
J'ai narré nos aventures; je laisse à mes lecteurs le soin de juger notre œuvre. Il me paraît cependant nécessaire d'en tirer les conclusions pratiques qui peuvent servir à notre politique coloniale.
Et tout d'abord, traitons de l'utilisation du Niaer comme voie de pénétration au cœur du Soudan occidental.
Le journal ofïiciel de l'Afrique occidentale française a publié un rapport de Baudry sur les importations et les exportations possibles; je n'ai rien à y ajouter. Il en ressortira clairement, je crois, pour tout esprit non prévenu, qu'il y a là-bas de riches produits : caoutchouc, gutta, peaux, laines, cire, karité, coton, etc., qui peuvent être achetés sans difficulté, qui attendent qu'on les exploite.
Pour les amener en France, quelle route leur faire suivre? Tel est le point que nous avons d'abord à élucider.
Nous rapportons, en cinquante feuilles, la carte hydrographique au 1/50,000' du Niger, de Tombouctou à Boussa. Un simple coup d'œil jeté sur elle prouve que le fleuve n'est réellement, pratiquement, navigable que jusqu'à Ansongo,
à sept cents kilomètres en dessous de notre dernier poste soudanais.
Plus bas, c'est un enchevêtrement inextricable de roches, d'îles, d'écueils, de rapides, et si, de Say à Tchakatchi, les obstacles paraissent plus rares , il ne faut pas oublier que nous y sommes passés à peu près au moment où les eaux avaient leur maximum de hauteur. Quant aux rapides de Boussa, ils sont infranchissables à des bateaux chargés.
On m'a riposté : « Vous y êtes bien passés! » Certes; mais je crois que le tour de force que nous avons accompli, grâce à notre heureuse étoile et avec les plus grandes difficultés, ne se recommencerait pas une fois sur trois. Encore descendions-nous ; remonter serait tout autre chose.
Seules de petites embarcations pas ou peu chargées, dont les pirogues du pays sont le type, se hasardent sans folie dans de pareils passages.
Ce n'est certainement pas ainsi que s'entend en pratique la navigation d'un fleuve. Tenterait-on de se servir de ces moyens rudimentaires, que les bêtes de somme, les chameaux, feraient par terre une concurrence désastreuse à la batellerie.
C'est donc se lancer dans une voie mauvaise que d'avoir la prétention d'alimenter de marchandises les régions centrales, d'en écouler les produits par l'utilisation totale de la voie fluviale. Faire remonter des marchandises à Say par les bouches du fleuve est une utopie et ne conduirait qu'à de désastreuses opérations commerciales.
La nature a interdit la navigation d'une grande partie du cours du Niger; mais, du moins, les sept cents kilomètres navigables au-dessus d'Ansongo jusqu'à Tombouctou, joints aux mille qui s'étendent de Koulikoro à ce point, forment-ils un bief sans danger et situé bien chez nous. Nous ne sommes pas près d'en avoir exploité les richesses.
Par où atteindre ce bief, cette sorte de lac commercial intérieur? Une solution unique s'impose : l'achèvement de la ligne de chemin de fer unissant Kayes à Koulikoro.
Les premiers ouvriers de la pénétration africaine avaient raison. Le projet de Mungo Park, de Faidherbe, repris et continué par les Desbordes, les Gallieni, les Archinard, etc. , doit être sans délai activé, poussé, achevé.
Et là tout est étudié. On ne parle plus en l'air, sans bases
sérieuses; on sait ce que coûtera ce chemin de fer; on en a déterminé, levé le tracé; rien ne manque plus, qu'une chose : 1 argent. C'est au gouvernement de le demander et au Parlement de le donner.
Il y a des adversaires de parti pris de notre extension coloniale j avec ceux-là, la discussion est impossible; je ne cherche pas à les convaincre, leur siège est fait.
Mais il en est d'autres, de grands esprits, de bons Français, qui qualifient de stériles les efforts que nous faisons au delà des mers pour prolonger notre France. Comment, disent-ils, notre pays n'arrive pas à accroître sa population, et vous parlez d'essaimer!
Le raisonnement est seulement spécieux. Qui parle de conseiller aux Français Texpatriement en masse pour aller peupler des contrées lointaines? Toutes les colonies de peuplement sont prises par nos rivaux, l'Australie aura été la dernière.
Mais en ce qui concerne les colonies d'exploitation, c'est autre chose. Avec toute la conviction de mon âme je dis : La France doit en acquérir. Par elles seules elle recouvrera sa puissance commerciale si battue en brèche, par elles seules son état social sera stable.
Voici un enfant, fils d'ouvrier ou de cultivateur ; il va à l'école de son quartier ou de son village.
Intelligent, laborieux, il a vite conquis son instituteur. Travaille, lui dit celui-ci; chacun peut prétendre à tout selon ses mérites. Vois Pasteur, fils d'ouvrier, à qui TEurope entière rend hommage !
Et, confiant, l'enfant travaille. D'abord l'Etat remplit les promesses qu'il a faites par la bouche du maître. L'instituteur a parié à l'inspecteur de son protégé, le recteur s'en occupe, le ministre s'en mêle; secours, bourses, largement viennent en aide au jeune homme; son ardeur s'en accroît, son application redouble, il a tous ses grades, tous, ses brevets, l'Université n'a plus rien à lui apprendre. Instituteur, recteur, ministre, à juste titre, s'applaudissent d'avoir fait leur devoir.
Et le fils de l'ouvrier entre dans la vie.
Oh ! mais là tout change. Le savoir, le travail, sont beaucoup, il est vrai, mais il ne faut pas cependant se trouver deux pour une seule place, pour une seule fonction sociale, ou bien le plus faible, le moins adroit, le moins chanceux souvent, reste sur le carreau.
L'État n'a plus de situation à offrir; le commerce, l'industrie, ont pléthore de travailleurs du cerveau. Il faut bien manger pourtant.
Reprendre l'outil ou la charrue, c'est vlic dit, mais incompatible avec la nature humaine; le cerveau affiné, l'intelligence développée, ont besoin de la nourriture intellectuelle à laquelle ils sont accoutumés. Les mains manquent des cals du travail, les muscles n'ont pas la force que demande une besogne manuelle.
Et l'on a fait un mallieuteux, un aigri, un mécontent de plus, demain, qui sait? un révolté qui étonnera le monde d'un attentat, coup de folîe né de la désespérance et peut- Étre de la faim.
Ai-je excusé un anarchiste? — Que non pas! — J'ai prouvé la nécessité de notre expansion coloniale dans les colonies d'exploitation.
Car, si nous songions à les mettre en valeur, nos territoires lointains, le révolté de tout à l'heure, cet être dangereux pour la société, pourrait y aller, y trouver, en dirigeant les entreprises industrielles et commerciales qui s'y fonderaient, le légitime emploi, la rémunération juste de son intelligence, des peines et des labeurs de sa jeunesse.
L'ouvrier n'y manque pas : c'est l'indigène, quelle que soit sa couleur, dont le tempérament résiste au travail manuel.
472 CON'CLUSION.
Bien plus, ces naturels qui maintenant croupissent dans la barbarie, instruits au contact d'intelligences européennes, s'élèveraient vers nous. Non seulement le jeune homme dont nous avons pris Texemple vivrait content, non seulement il travaillerait, en même temps que pour lui, à l'augmentation de la richesse de sa patrie, mais encore il servirait cette fin, la plus belle de toutes à mon avis, celle par laquelle l'homme se rapproche quelquefois de Dieu lui-même, rendre son semblable meilleur et plus heureux.
Et ce raisonnement si logique, je me demande comment des gens cherchant sincèrement le bien de tous ne l'ont pas tenu avant moi.
Notre Soudan français est-il dans le nombre de ces colonies productives appelées à jouer un tel rôle dans l'avenir de notre état social lui-même? Je crois répondre d'un mot.
J'ai vu le bas fleuve, le pays exploité par la Royal Niger Company, et je déclare qu'à part l'huile de palme, qui se trouve seulement dans les climats marins, rien de ce qui s'en exporte, gomme, caoutchouc, ivoire, karité surtout, ne manque chez nous. Nous avons même tout cela en plus grande abondance , sans compter les produits que fournit notre Soudan et qui n'existent pas aux bouches du fleuve.
Faisons-le donc, ce chemin de fer, faisons-le vite, ne discutons plus, ne nous égarons pas sur des projets à côté, et lorsque six cents kilomètres de voies ferrées uniront mille kilomètres de Sénégal navigables à dix-sept cents kilomètres du Niger, également susceptibles d'être parcourus par nos bateaux, nous aurons là une seconde Algérie, plus grande même, plus riche. L'esprit conçoit à peine quelle source de fortune nouvelle pour la France laisse entrevoir cette chose si simple, dans laquelle les Belges nous ont précédés, la construction d'une ligne ferrée. Stanley l'a dit :
« L'Afrique sera au premier qui saura y pousser le raîl (i). « Nous arriverons ainsi à Ansongo. Devons-nous y arrêter la zone de notre pénétration commerciale? Non certes, et ici j'arrive à un second résultat acquis par notre mission : l'ouverture des relations avec les Aouelliminden.
Je me suis fait le défenseur des Touaregs, je les ai montrés bien moins cruels, moins traftres, moins inaptes à tout progrès, qu'on ne le dit. C'est au lecteur qu'il appartient de voir si le récit de nos aventures prouve en faveur de mon impression .
Mais il est une chose dont je réponds. Si on laisse passer des années, après des mois, sans entretenir ces relations entr' ou vertes, sans reprendre contact avec les Touaregs du Niger, on les trouvera plus difficiles, plus prévenus, moins abordables que nous-mêmes ne les avons trouvés.
Après le voyage de Duveyrier, je l'ai dit, les Azgueurs étaient dans notre main, Ikhenoukhen, leur grand chef, bien obéi, très respecté, était notre ami. On a conclu le traité de Rhadamès, leur disant : a Nous sommes désireux
(l) J'ajoute que, sur ces six cents kilomètres de ligne que je téclame, deux cents sont dOji difficultés sont franchi
d'aller au Soudan par l'Aïr, vous allez nous guider, protéger nos marchands; on vous louera vos chameaux, et vous y trouverez profit. »
Il ne faut, dit un proverbe touareg, promettre que la moitié de ce qu'on est certain de tenir.
Les Azgueurs ont attendu nos caravanes et les attendent encore. Peu à peu, le doute s'est éveillé dans leur esprit : « Que venaient donc faire ces Français, qui paraissaient si désireux de commercer à travers notre pays? » Quand un Touareg se fait cette question, la réponse est immédiate : « Espionner, précéder des armées qui raviront notre liberté, notre indépendance. »
Ils avaient dans les Anglais de Tripoli et dans leur agent, le kaïmakhan de Rhadamès, des conseillers pour redoubler leur défiance. Petit à petit, à la sympathie a succédé la crainte ; Ikhenoukhen est mort, le Sahara s'est fermé pour nous, plus fermé qu'à l'époque où Duveyrier le parcourait, où Rarth et Richardson le traversaient.
Si on use de la même négligence avec les Aouelliminden, on obtiendra d'aussi tristes résultats.
Si on voulait, au contraire!
En attendant qu'une ligne ferrée — mais la chose est loin d'être prochaine — vienne parer à Tinnavigabilité du fleuve dans sa seconde section, le seul moyen de transport, relativement peu coûteux et pratique, à employer d'Ansongo au Tchad, de Gao à Say, c'est le chameau, le laid, mais utile vaisseau du désert.
Et les chameaux appartiennent aux Touaregs, principalement aux tribus imrad.
Que l'on suppose le chemin de fer achevé , des bateaux montés pièce à pièce à Koulikoro redescendant le fleuve jusqu'à Gao, assez puissants pour se faire respecter, d'assez fort tonnage pour porter des marchandises. 11 se produira immé-
diatement, en ce point ou en quelque autre des environs, un centre de transit où les Touaregs amèneront leurs animaux, les chargeront, et, convoyant les caravanes, se feront les utiles auxiliaires de notre commerce.
Qu'on ne m'oppose pas leurs instincts pillards. D'abord, nous avons, dans la possibilité de détruire, de faire émigrer les villages noirs riverains du fleuve, un moyen excellent de les tenir sous le coup de représailles efficaces, puisque c'est de là qu'ils tirent le grain de leur nourriture.
Mais je mets en fait qu'il ne ser:i pas besoin d'en venir là.
Les Touaregs sont trop intelligents et trop avides en même temps pour se livrer à des razzi incertains, lorsqu'ils trouveront dans la seule location de leurs chameaux un gain à la fois plus considérable et plus sûr.
On rétablirait, en agissant comme je l'indique, l'antique route de Gao au Tchad, l'une des plus anciennes de l'Afrique septentrionale; en poussant vers le Gober, vers l'Aïr, et prenant à revers le Sahara, on finirait par opérer la jonction du Soudan français avec l'Algérie-Tunisie.
Pour cela, je le répète, il ne faut pas laisser à la malveillance des marabouts le temps de détruire notre œuvre à peine ébauchée, il ne faut pas qu'une abstention trop longue
réveille chez les Aouelliminden la défiance toujours prête à naître.
Je ne prétends pas qu'il y ait, de ce côté, des profits immédiats à réaliser. Les peaux, les laines, les gommes, sont des matières trop lourdes pour supporter actuellement le prix du transport, par des moyens onéreux, de Tombouctou à Koulikoro, et de Koulikoro à Dioubeba, où s'arrête, à l'heure présente, le chemin de fer du Sénégal au Niger.
Mais il serait de toute nécessité d'amorcer le trafic, dût-il même y avoir perte, afin qu'il rentre de plain-pied en activité, le jour où le chemin de fer sera construit, où le bief navigable du Niger sera parcouru par des vapeurs.
Ce jour-là notre carte hydrographique, principal résultat de la Mission, trouvera son emploi.
Notre séjour à Say a-t-il été profitable? L'avenir jugera.
Il me semble cependant que, d'une part, notre conduite douce et bienveillante à l'égard des gens paisibles, des cultivateurs, des Koyraberos, doit, quelque obtuse que soit leur intelligence, leur avoir prouvé que ces Français, ces infidèles, ces Keffirs, n'étaient pas absolument ce que leurs marabouts disaient : des bêtes féroces.
Et, d'autre part, notre établissement en face de notre plus grand ennemi. Amadou Cheikou, notre séjour à Fort- Archinard, malgré lui, malgré tous ses satellites, malgré ses intrigues vaines , a sûrement diminué son influence , son prestige.
Avec l'effectif réduit que nous avions, avec des instructions formellement pacifiques, telles d'ailleurs que je les souhaitais, en revanche malheureusement incomplètes, nous ne pouvions raisonnablement faire davantage.
En ce qui concerne le Niger inférieur, le mieux est de se taire. De trop nombreuses compétitions européennes y sont
en jeu, et ce serait diminuer l'effet des résultats que nous avons pu obtenir, petits ou grands, que de les publier. A la diplomatie d'agir, en se souvenant que nos rivaux savent au besoin user d'une mauvaise foi géographique toute spéciale, mais qui n'est plus de mise, puisque nous avons reconnu et étudié les pays en litige.
Aiouterai-je à notre moisson quelques collections, et surtout une étude aussi sérieuse que possible des divers dia-
lectes parlés sur le fleuve? Ce dernier point, je le crois important.
Pour gagner la confiance des indigènes, rien de mieux que de parler, de baragouiner même, leur langue. Pour lesTouaregs, en particulier, on ne s'imagine pas l'impression qu'ils ressentent en entendant des Européens prononcer quelques phrases de tamaschek, et quel pas immense est fait vers l'entente, vers l'amitié, lorsqu'on les leur a dites.
Quels que soient les résultats de notre voyage, ce serait la dernière des ingratitudes de ma part si je terminais autrement qu'en remerciant tous les dévoués compagnons qui m'ont aidé à le mener à sa fin :
Nos noirs, ces braves Sénégalais, si dévoués, si Français,
478 CONXLUSION.
que l'on a vus à l'œuvre, suivant aveuglément le chef auquel ils se sont donnés, faisant bon marché de leur existence, ayant, tout comme nous, la fierté du devoir accompli.
Et surtout mes amis Baudry, Bluzet, Taburet, le Père Hacquart. La vie maintenant va nous reprendre, nous disperser peut-être aux quatre coins du monde. Mais il demeure entre nous un lien que rien ne rompra, et, pour ma part, cette attache est toute de reconnaissance, car ce sont eux qui m'ont permis de tenir le serment fait à la mort de Davoust, de servir mon pays, d'agrandir le champ de ses possessions futures.
Merci aussi à ceux qui nous ont soutenus de leur influence, de leurs encouragements, de leurs deniers. On l'a vu, les débuts de la Mission hydrographique n'ont pas toujours été faciles, et je puis affirmer que, personnellement, j'ai eu plus à souffrir pour m'être entêté dans la tâche que je m'étais tracée, tâche au bout de laquelle je voyais notre domaine colonial plus grand, mieux connu, notre France plus riche et plus forte, que si j'avais été un mauvais officier, peu soucieux de ses devoirs.
Je voudrais pouvoir dire que depuis le retour, du moins, il en a été autrement ; la vérité m'oblige à avouer qu'à côté d'une bienveillance, d'une sympathie presque générale, quelques tristes exceptions se sont montrées.
N'importe, le fait d'avoir accompli son devoir vaut plus et mieux que tout.
Et c'est encore à vous, mes chers compagnons du Niger, mes amis, que je dis : « Laissez faire; dans cent ans bien des choses, bien des gens seront oubliés. Il n'en sera pas moins vrai, à cette époque comme maintenant, que la Mission hydrographique a, la première, descendu le Niger, exploré son cours de Koulikoro à la mer. »
Un Français, un marin, Francis Garnier, partant pour le
CONXLUSION. 4/9
Tonkîn, qu'il faillit conquérir et oîi il devait terminer ses jours, écrivait à sa mère, en lui indiquant les difficultés peut-être insurmontables qu'il allait affronter : u Cela ne fait rien, maman. Kn avant pour la vieille Francel »
Pour nous et pour ceux qui nous suivront en Afrique ou ailleurs, c'est sur ces mots que je veux terminer mon livre.