‹ La mission Jellicoe [microforme]Chapitre 9 sur 10 · EE · texte numérisé non relu

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© C'est la définition qu'a donnée de ce traité sir Alexander Campbell, l’un des négociateurs, plus tard ministre de la Justice dans le cabinet de sir John Macdonald, puis lieutenant-gouverneur de l'Ontario.

Tous les aspects de cette question sont élucidés, avec de multiples pièces officielles à l'appui, dans l'ouvrage déjà mentionné : Que devons-nous à l'A ngleterre ?

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Renversement de l'ordre établi

La participation du Canada et des autres ‘“nations-soeurs” 4 la guerre européenne n'a été que la répétition -—- prévue et annoncée dés 1900 par quelques rares “iHuminés” -— de l'acte révolutionnaire de 1899, Agrandie à la mesure des forces engagées et des cupidités en conflit, cette participation, comme celle ce 1899, a violé 1a même coutume établie, les mêmes principes d'ordre constitutionnel, Elle entraîne, comme tout acte révolutionnaire, les mêmes conséquences subversives, également agrandies à la mesure des sacrifices arrachés aux colonies afin de blinder d'une quintuple cuirasse la puissance militaire et navale de la Grande-Bretagne et lui assurer Ia domination des mers et du monde,

On m'objectera peut-être que les motifs “supérieurs” de la guerre défense de la civilisation, libération des peuples, triomplie de la démocratie — s’imposaient au Canada, indépendamment des avantages qui résultent à l'Angleterre des contributions de ses colonies autonomes. S'il existe encore d'inguérissables jobards à qui la curée de Versailles, le martyre de l'Irlande, la terreur en Egypte, le vol de la Perse, les massacres aux Indes, les envolées du poète d'Annunzio et tout le reste n'ont pas encore dessillé les yeux,il suffit pour l'instant de leur faire observer qu'il n’est ici nullement question des objectifs généraux des Alliés, Je me borne, dans cette étude, à marquer le but et à retracer les progrès de la poussée de l'impérialisme anglais, ‘inaugurée en 1899 et poursuivie sans relâche avant, pendant et après la grande guerre.

Enivisagée sous cet angle, la participation du Canada et des autres “nations-soeurs’”’ à l’entreprise impériale et commerciale de l'Angleterre contre l'Allemagne a été, comme la contribution de 1899, purement volontaire, en ce sens que les colonies se sont volontairement prêtées aux desseins de l'Angleterre. Leurconcours ne résultait d'aucune obligation légale ou morale. Là-dessus encore, tous les hommes d'Etat britanniques et coloniaux sont d'accord, L’un d'eux, M. Bonar Law, chef du groupe conservateur d'Angleterre, a résumé toute la situation, alors qu'il occupait le ministère des Colonies, en septembre 1916. “These great Dominions,” disait-il, ‘‘are in fact independent States, We “could not have compelled a single one of them to send a man or con- “tribute a penny.” !

D'autre part, tout le monde, en Angleterre et aux colonies, sauf les aveugles :t les sourds incurables, reconnait que cette contribution toute volontaire a renversé l’ordre des obligations réciproques et, partant, la base de la constitution de l'Empire. Tout le monde -— sauf es mêmes incurables — admet également qu'il est impossible de revenir à l’ancien ordre de choses, Sur ce point, M. Bonar Law a été non moins catégo-

1 Discours prononcé à Londres, le 13 septembre 1916, et cité dans une brochure de l’auteur de ces articles, publiée à Montréal en 1416 : Jndependence or Imperial Partnership? (épuisée.)

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rique, “After this war”, écrivait-il dès 1915, “the relations between

the Dominions and the Mother Country can never be the same again.” ! Du reste, fût-il possible ou désirable de revenir à l’ancien état de

choses,—agrémenté de la perspective de nouvelles saignées volontaires, chaque fois que l'Angleterre aura quelque conquête à faire, ou quelque rival de commerce à mettre en faillite, sous prétexte de “civilisation supérieure” ou de “démocratie triomphante” — que les chefs de l’impé.riulisme britannique ne le Permettraient pas. Ils n'entendent pas rester à la merci des Spasmes de loyauté des “nations-soeurs,”

L'autre jour, le dernier tenant du torysme traditionnel, M. Balfour, signalait le danger des réactions qui suivent toujours les efforts suraigus,: C'est contre cette réaction possible, probable, certaine, que la mission Jellicoe est principalement dirigée,

Habile manœuvre des impérialistes anglais

Instruits par le recul qui suivit la première crise d'impérialisme de 1899, les maitres de l'Empire ont résolu, dès l'armistice conclu, de boucler la situation et de lier les colonies à des obligations permanentes,

Je ne parle Par ici des obligations générales qui incombent à tous les signataires du traité de Versailles, soit par le fameux pacte des nations, soit par les engagements spécifiques ou indirects pris à l'égard des autres belligérants ou CO-partägeants. De ces cagagements, dont l'opposition libérale a fait mine de s'inquiéter à Ottawa, le Canada se débarrass:ra assez facilement. Le Sénat uméricain, en toute vraisem. blance, va déchirer la tunique de Nessus savamment tissée par M. Wilson et déjà passablement déchiquetée par ses compères, Quaat aux autres dispositifs du traité, sasceptibles d'imposer aux signataires de nouvelles levées d'armes, on peut raisonnablement espérer qu’il se passera quelques années avant que les augustes auteurs de cette mixture d’intrigues, de mensonges et d’attrape-nigauds aient réussi à s'y démêler eux-mêmes.

Mais ce qui est vraiment grave Pour nous, ce sont les obligations que nos représentants nous ont fuit assumer comme nation d’empire, M. Fielding s'est agréablement moqué, non sans raison, des chants de coq de nos pléaipotentiaires, dont l’un, et le plus intelligent, aurait avoué, paraît-il, qu’il n’a pas même eu l'avantage de lire le traité avant de le s gner, Nul peut-être à l'égard des yeux. étrangers, notre titre de nation, avec les responsabilités qui en découlent, devient valable à l'égard de l'Angleterre, C'est comme nation intégrante de l'Empire britannique que le Canada figure désormais dans l'ordre international , et, par conséquent, ses obligations nationales se confondent avec les obli-

! Préface d'un ouvrage publié sous la signature de sir Max Aitken, aujourd’hui lord Beaverbrook : Canada in Flanders. Également cité dans la brochure mention. € ptus haut.

* Discours prononcé à Londres, le 15 décembre, À une réunion de l'Empire Parliamentary Association.

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gctions impériales, qui incombaient naguère au seul Royaume-Uni, C'est cela qui constitue la gravité des signatures données par nos ministres à Versailles, à Saint-Germain, à Paris.

La signature des plénipotentiaires britanniques suffisait à conclure la paix — là-dessus M. Fielding avait raison, M. Ewart également, Mais ce n’est pas pour établir la paix que les délégués des “aations-soeurs” ont été invités à signer ; c'est en vue des guerres futures. Leur signature constitue, non pas envers la France, l'Italie ou le Japon, mais en faveur de l'Angleterre un enadossement conjoit et solidaire. C'est cela que nos représentants ont signé ; c’est cela que le parlement a ratifié à l'unanimité, puisque les réserves de l'opposition ne portaient que sur les responsabilités extérieures, relativement peu ianquiétantes, et nullement sur les obligations impériales, qui s’annoncent fort onéreuses.

C'est la première échéance que lord Jellicoe a pour mission de nous fuire payer ; tout comme les projets de réorganisation militaire à demiavoués par le général Mewburn font entrevoir la deuxième.

Payerons-nous, ne payerons-nous pas ? C’est encore difficile à dire, Il y aura, c'est certain, de gros tiraiHements, Mais ne nous endormons point dans la fausse sécurité des résistances qui s’annoncent. Les plans de lord Jellicoe, les projets de M. Mewburn fussent-ils ajournés, le parlement même les rejetât-il, ou d'autres semblab'es, une fois, deux fois, trois fois, qu’il faudrait encore veiller au grain. Rappelons-nous les belles illusions de 1902, Laurier vainqueur de Chamberlain -— et comptons nos morts et nos blessés de 1919 ; sondons la profondeur du trou bégnt de notre dette de guerre ; mesurons l’espace que les préoccupations impériales ont envahi dans le champ de nos activités nationales, et ce qu'il nous en a coûté de sang, d'efforts et d'argent. Et nunc erudimini...

La partie engagée par l'impérialisme britannique, et dont la conquête économique du monde est l'enjeu, est trop tentante pour que ceux qui la mènent y renoncent, La mouture qu’ils ont tirée des colonies leur a trop profité pour qu’ils ne mettent pas tout en oeuvre afin de en ménager une plus abondante à brève échéance. Les hommes d'Etat et les hommes d’affaires impériaux sont trop puissants et trop habiles, trop persévérants surtout, ils ont trop souvent roulé et embobiné aos politiciens de tout acabit, pour que nous laissions endormir notre vigilance.

Déjà ils ont réussi à faire entrer dans leurs desseins un groupe aombrcux et formidable des hommes qui mènent la finance, la politique et l'opinion aux Etats-Unis. Croit-on vraiment qu'avec l’aide de ces alliés, déjà à moitié maîtres du Canada, ils ae viendront pas à bout de maintes résistances et de la plupart des hésitations qui se manifestent aujourd’hui au Canada ?

Patriotisme et dividendes — La Ligue navale

La seule perspective du Partage des profits en entraînera plusieurs,

En feuilletant, ces jours-ci, de vieux papiers ramassés au temps de nos luttes contre la politique navale des deux partis, je suis tombé sur une découpure du Herald (de Montréal), du 12 août 1912. J'y retrouve quelque chose des visions et des prévisions de M. Ballantyne, alors simple membre de la Commission du havre de Montréal, Ce fonctionnaire, habile manieur d'affaires, Paraît-il, rendait compte des premières installations de la Compagnie Vickers à Montréal, I] entrevoyait avec ivresse le jour prochain où le Canada Pourra se munir à satiété de dreadnoughts et de croiseurs cuirassés, C’est le même Ballantyne, devenu ministre de a Marine dans le cabinet d'union, qui a serré sur son coeur l'amiral Jellicoe, à son arrivée à Ottawa, C'est lui qui annonce la préparation d’une politique navale Pour la prochaine session, alors que son collègue, le ministre de la Justice, dit le contraire,

Le dernier numéro de l'organe des constructeurs de navires de Halifax — Je Ship-Building and Harbor Construction — contient une sommation non déguisée au Souvernement de mettre à exécution ses promesses d'encouragement à la Construction d’une flotte marchande, Dans un entrefilet du même jouraal, on s’extasie sur la belle goulée à prendre dans la Construction d’ua seul vaisseau de &ucrre du dernier type construit en Angleterre : $25,000,000. “Les chantiers canadiens, ajoute<-on, auraient besoin de subir quelque réorganisation Pour ‘construire une pièce de cette dimeasion, mais une fois en marche UR Contrat tiendrait une firme en haleine pour longterips.” Or, ce genre de vaisseaux — inutiles à la &uerre, disent lord Fisher et sir Percy Scott, mais très profitables aux actionnaires, —sont précisément ceux dont lord Jekicoe veut doter l'Empire Par douzaines. I] exprime, c’est vrai, le modeste désir que tous les profits restent en Aagleterre ; tandis que les protégés de M. Ballantyne veulent en prendre leur part, Mais là-dessus, ils finiront bier, par s’entendre, ne serait-ce que pour intéresser à la Poursuite du es:sein impérial le plus grand nombre possible de Patriotes canadiens, dont le loyalisme suit assez régulièrement Ja cote de la bourse ct la marche des dividendes. On sait que c’est dans ce monde-là que se recrute l'état-major réel de nos forces politiques ; c’est de là que coulent comme de sources les munitions électorales des Partis et les fonds secrets de la presse bien Pensante, ces deux Puissances qui mènent l'opinion de la masse démocratique.

Ligue Navale établie en Canada à la faveur de l'excitation “patriotique” et mercantile causée Par la guerre. Amorcée à grands renforts de réclames et de puffisme, on lui a donné comme objectif ostensible la promotion des intérêts maritimes du Canada, En réalité, c’est une machine impérialiste destinée à pistonner les projets de l’Amirauté anglaise. Oa

commence à le voir. Au moment de l’arrivée de lord Jellicoe, une députation de la Ligue s’est transportée à Ottawa, avec son président, le commodore Jarvis, de Toronto, afin de faire connaître aux ministres les résultats du travail préliminaire de la Ligue. Ces messieurs ont modestement émis la prétention baroque d'être le “bras officieux” — the unofficial arm — du gouvernement en tout ce qui touche “aux questions maritimes et navales,” c’est-à-dire à la mariae marchande et à la flotte de guerre. L'un des délégués a parlé du recrutement fait par la Ligue pour le service naval de l'Etat, On peut être assuré que cette machine va marcher fidèlement sur les traces de la Navy League d'Angleterre et de sa soeur germaine, la Ligue navale d'Allemagne, qui ont poussé si activement à la construction des vaisseaux de guerre, dans ces deux pays.

Toutes ces considérations suffisent à justifier la préparation à la résistance partout où l’on estime que le Canada doit panser ses plaies avant de s'enfoncer plus avant dans la voie des aventures meurtrières et ruineuses. Mais la résistance ne sera effective que si l’on a la clairvoyance de voir d'où vient la poussée, où elle mène, et le courage de démasquer ceux qui l’organisent et qui en profiteront,

C’est cette conviction, éclairée par les expériences et la mémoire dun passé, qui m'a décidé à entreprendre cette longue étude des tenants et aboutissants de la mission confiée à lord Jellicoe. Si cette tentative rate, l'étude servira encore, au moment de la prochaine poussée, Je risque, il est vrai, de fortifier ma réputation de pourfendeur de moulins à vent, bien établie dans l'esprit des gens pratiques. Bah ! j'y suis fait, Du reste, j'écris pour les gens qui veulent bien se donner la peine de réfléchir, Ceux-là avoueront, peut-être sans le dire, que les moulins à vent de 1899, de 1910 et de 1913 ont fini par nous moudre pas mal d’écus, arrosés de pas mal de sang. Peut-être eût-il valu la peine de leur casser les ailes à temps.

Révolution politique — Opinions de MM. Borden et Doherty

Pour que cette étude soit complète, il faut, avant de la clore, rechercher les conséquences politiques qu’entrainerait l'adoption des projets de lord Jellicoe ou toute autre forme de contribution à la défense navale de l'Empire.

Le prophète de l’impérialisme anglais, Chamberlain, reconnaissait — nous l’avons rappelé — que toute participation des colonies aux guerres impériales, offensives ou défensives, comporte le droit de- représentation dans les conseils politiques de l'Empire,

Au Canada. la même thèse a èté posée et soutenue par le premier ministre, sir Robert Borden, et par le ministre de la Justice, M. Doherty.

‘Lors du débat sur le projet de loi navale présenté par le cabinet Laurier en 1910, M. Douerty a motivé son opposition de principe en ces termes non équivoques : “La direction (control) d’une force navale “est l’une des fonctions du pouvoir qui dirige la politique étrangère ..:. “que la flotte est appelée à appuyer. De là, à mon avis, il s'ensuit qu’en

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“boûne justice, la condition préalable “navale de l'Empire, c'est que nous “eflicace dans le gouveraement et la détermination des relations étran- “gères de l'Empire ..…. La découverte d'un moyen par lequel nous au- “rons voix, et une voix réelle, dans la direction de la politique étrangère

de notre participation à la défense récevions une voix [délibérative]

“de toute Politique permanente de participation da “forces navales de l'Empire,” 1

A la session suivante, M, Borden, leader de l'opposition, a exprimé 4e même avis, dans un langage plus entortillé : “Si le Canada, disait-il, “et les autres Dominions de l'Empire doivent, comme nations de l'Em- “pire, assumer une part de la défense générale de l'Empire, se pourra-t-il “que, contribuant à cette défense générale de l'Empire, nous n’aurons,

YS, AUCune voix quelconque dans les conseils s de paix ou de guerre qui intéressent n avis, cette situation ne serait pas toléra- “ble, Je ne crois Pas que le peuple canadien se soumettrait un seul ins-

En 1912, M. Borden, devenu premier mi bution d'urgence” — si peu “urgente” qu’il ne fit aucun effort pour la faire revivre en 1913 ou en 1914, Il prit soin de marquer la différence de principe entre la contribution projetée et une participation permanente à la défense navale de l'Empire ; puis il réaffirma le principe qu’il avait posé en 1910 :

“La responsabilité de la défense de l'Empire en haute mer, seule “garantie de son existence et assumée jusqu'ici par le Royaume-Uni, “a nécessairement entraîné la responsabilité et la direction (control) de “la politique étrangère ... Dès que la Grande-Bretagne n’assume plus “la responsabilité exclusive de la défense en haute mer, elle ne peut con- “tinuer d'assumer la responsabilité et la direction exclusives de la poli- “tique étrangère. ..…. Au cours de mon récent séjour aux Iles Britanñi- “ques, je me suis hasardé, dans plusieurs Occasions publiques, à poser “le principe que les grands Dominions, en Participant à la défense de “lTEmpire en haute mer, ont nécessairement le droit de partager aussi la “responsabilité et la direction de la politique étrangère...” 3

Plus d’une fois, durant la guerre, le premier ministre a fait souner la même note aux oreilles des hommes d’Etat et du peuple anglais. Le moment n'est-il pas venu de répéter l’avertissement ?

nistre, proposa sa “contri-

Frs. 1! Traduit du texte anglais des Debates of the House of Commons (col. 4137-8), - 24février 1910.

2 Traduit du texte anglais, Debates of the House of Commons (col. 227),

24 novembre 1910.

" 3 Traduit du texte anglais des Debates of the House of Commons (col. 676-7), :6 décembre 1912.

Le gouvernement doit parler net

Que propose lord Jellicoe, si ce n’est “une politique permanente de participation dans les forces navales” de l'Empire ? Or, selon M. Doherty, il ne saurait être question pour le Canada d'y consentir, avant d'avoir obtenu voix au chapitre impérial, et une “voix réelle”, Où l'amiral est-il chargé d'amener les Dominions, sinon à prendre une lourde part de “responsabilité dans la défense de l'Empire en haute mer”? De l'avis de M. Borden, ceci entraine “nécessairement le droit de partager la responsabilité et la direction de la politique étrangère de l'Empire”,

A moins d'une volte-face dont je les crois incapables sur ce point, — quoi qu'en pensent les gens qui ne les aiment pas —- le premier ministre et son principal colïgue ont l'impérieux devoir de déclarer que le gouvernement canadien n'accordera aucune attention aux propositions de lord Jellicoe, où à tout autre mode de participalion du Canada à la défense navale de l'Empire, tant que les autorités impériales n'auront pas mis à jour un projet de réorganisation politique qui accordera aux “nations-soeurs”’ une représentation “adéquate”, une voix “réelle” dans le gouvernement de l'Empire,

Les gens pressés de construire beaucoup de gros bateaux, qui rapporteront gros d'argent, cherchent à escamoter la muscade à l'aide d'une équivoque. Ils prétendent que lord Jellicoe ne songe nullement à suggérer au gouvernement canadien une “politique permanente” Ce grossier subterfuge est bien dans la tradition de nos petits impérialistes, avides de pécule et trop couards pour démasquer leurs batteries, Leurs maîtres anglais et leurs émules d'Australie ont plus de courage. Il suffit de lire le rapport de lord Jellicoe au gouvernement australien pour constater qu'il s’agit d'un vaste plan d'organisation navale dont l'exécution comporte la participation active et permanente de toutes les nationssoeurs à la défense navale de tout l'Empire, contre tout “ennemi possible”. Le mode et l'étendue de cette coopération peuvent varier pour chacun des pays associés ; le but est le même pour tous : assurer à VPEmpire britannique, sous la suprème et unique direction de l'Amirauté anglaise, une force navale permanente, plus puissante que toute flotte d'Europe, d'Asie ou d'Amérique, assez puissante même pour faire face à “tout ennemi possible”, c'est-à-dire aux flottes combinées de toutes les nations qui pourraient s’aviser de s'entendre pour secouer le joug mondial de l’Angleterre. C'est l’exacte situation entrevue dès 1910 par M. Borden et M. Doherty, mais considérablement aggravée ; et cette situation, selon eux, serait ‘“‘intolérable” si elle n'était compeasée par la représentation “effective” et “réelle” des Dominions dans le gouverne-

1 Dès l’arrivée de l'amiral, le prestigieux Ballantyne a donné ce mot d'ordre, dans une dépêche ‘spéciale’ à l’officieuse Gazette, le 20 noverubre 1919.

ment de l'Empire, Le premier ministre et le ministre de la Justice n'ont Pas le droit de laisser leur collègue de la Marine nous monter un bateau en Camouflant les dreadnoughts de lord Jellicoe, Ils ont le devoir de rappeler aux Anglais comme aux Canadiens que cette entreprise entraîne nécessairement une révolution politique et comporte la représentation des «'onies dans le gouvernement de l'Empire:

Cette représentation politique, rêvée Par M. Laurier dès 1897, réclamée par M. Borden depuis dix ans, nous ne la désirons pas plus que ta Participation aux guerres de l'Angleterre, Aujourd’hui comme en 1899, en 1910 et en 1914, nous nous bornons à dire qu'elle est l'inévitable conséquence et l'unique correctif des graves changements opérés ou prémédités, au détriment des Dominions, dans l'ordre des obligations réciproques de l'Angleterre et des colonies autonomes,

et de plus utiles Campagnes d'idées à faire et à soutenir ! Mais puisque les chefs de l'impérialisme poursuivent leurs desseins et persistent à vouloir entraîner le Canada dans leurs projets de domination universelle, nous avons le devoir de faire enteau-e de nouveau le cri d'alarme et de marquer les conséquences ultimes de Ja révolution qu'ils fomentent. avons dénoncée dés son origine; nous l'avons combattue sous toutes ses formes, dans toutes ses manifestations el ses conquêtes envahissantes. Nous ne lâcherons pas pied. Nous pouvons modifier l'allure et le ton de nos résistances. Mais nous ne cesserons de signaler la nature, l'étendue et la portée du mal. Notre conscience nous le commande, autant que le patriotisme.

Le triomphe de l'impérialisme anglais serait, Pour la foi et la civilisation chrétiennes, et pour le repos du monde, un péril aussi redoutable que l’auraient été la victoire de l'impérialisme 8ermanique, la réalisation des rêves du panslavisme moscovite ou la permanence des conquêtes de l'Islam, aussi désastreux que buurrait l’être le triomphe du boichévisme international ou l'invasion des Jaunes. Les procédés de conquête seraient peut-être différents : les Conséquences n’en seraient pas moins pernicieuses Pour la conscience de l'humanité, la liberté du

1 Un communiqué officieux d'Ottawa aux pme du 31 décembre (commenté

of the Empire. C'est donc d’une organisation permanente et impériale qu’il s agit.

monde et la vraie civilisation. Ce serait l’abrutissement des peuples par le mercantilisme, le culte de l'or et le matérialisme vécu ; il n’en est pas de plus dégradant.

Haine et Charité

Qu'on ne prétende pas sottement que ces paroles sont dictées par une haine folle de l'Angleterre et des Anglais, Rien n'est plus faux. Je ne “hais” ni l'Angleterre ni les Anglais, ni aucun pays, ni aucun peuple. “Toute espèce de haine” personnelle ou collective, dirai-je après Louis Veuillot, ‘“‘me semble totalement ridicule, sauf une, qui est totalement abominable : la haine du bien.” Les Anglais, comme les autres hommes et les autres peuples, ont leur part normale de qualités et de défauts, I! n'y a pas plus de raison de les haïr que les Allemands, les Français, les Italiens, les Turcs ou les Chinois. Mais ce qui est vraiment haïssable, comme tout ce qui vient de l'esprit du mal, c'est cette frénésie d'orgueil et de cupidité qu’on a tant reprochée aux Allemands et dont les impérialistes anglais sont pris à un degré pire encore et sous une forme plus menaçante — parce que mieux déguisée — pour le monde entier. C’est, à l'heure actuelle et depuis longtemps, la provocation la plus constante à la paix du monde. C'est, depuis trois siècles, le plus formidable obstacle à la pénétration de la foi chrétienne en pays ianfidèles.

Des conséquences de cette monstrueuse folie, l'Angleterre et la masse des Aaglais ne souffriront pas moins, à la longue, que les Canadiens, les Australiens et tous les autres peuples de l'empire et du monde, Combattre ce mal envahissant, c’est rendre aux Anglais comme à nousmêmes et à tout le monde un véritable devoir de charité ; c'est, à la lettre, de peuple à peuple, l’accomplissement du précepte divin : Aime ton prochain comme toi-même pour l'amour de Dieu. La charité, la vraie charité, comporte la répression du mal autant que l’accomplissement du bien ; elle commande la lutte contre les agents du mal aussi bien que l’appui aux apôtres du bien. Du moins, c’est ce qu’on m'a enseigné au catéchisme. Prétendra-t-on qu: dénoncer le malfaiteur, frapper l'assassin ou meurtrir le poignet du cambrioleur, c’est manquer de loyauté et de charité ?

A un journaliste anglais qui m'interrogeait, pendant la guerre, sur les motifs qui me font désirer la dissolution de l’Empire britannique, je répondais ceci : “Ce n’est pas parce qu’il est anglais, mais parce qu’il “est ‘mpérial. Tous les empires sont détestables. Ils sont des obstacles “à la liberté humaine, au vrai progrès moral et intellectuel. Ils ne favo- “risent que des instincts k 1taux et des objectifs matériels Tout ce “qu’il y a de bon dans l'idéal britanaique, et il y en a beaucoup, serait “mieux servi par l’action libre de plusieurs communautés britanniques “indépendantes que par l’action commune d’un empire monstrueux, “édifié par la force et le vol, et maintenu dans l’unique but de permettre “à une race, à une nation de dominer un cinquième du genre humain.

“Les nations britanniques doivent opter entre les idéaux britanniques “et la domination biitannique. Je tiens Pour les idéaux Contre la domi. “nation. J'y gagnerai Peut-être d'être pendu, au oom de la liberté bri- “tannique 5 Peu importe, . 1

Sans doute, cette déclaration est incomplète et comporte des réserves et des développements. Elle suffit à faire justice de l'accusation de “haine” et de “déloyauté”,

Conclusion

Resumons toute cette étude, qui s est prolongée bien au delà de mes Prévisions.

La mission de lord Jellicoe a Pour objet immédiat de lier le Canada et les autres Dominions à un vaste plan de réorganisation et de concentration des forces navales de l'Empire, au profit de l'Angleterre et sous Sa direction.

L'objectif réel] de ce plan est de fortifier l’hégémonie Maritime de l'Angl.terre et de mettre le monde entier à la merci de ses flottes, de son C‘ nmerce et de son or.

L exécution de ces projets entraine fatalement une révolution politique de l'Empire, 11 en résulterait, Pour toutes les colonies autonomes, pour le Canada surtout, de graves ‘dangers, de lourdes charges et un notable amoindrissement de leur autonomie.

Le Canada n'a que faire des prétendus “moyens de défense” qu’on veut lui faire adopter. Toute forme de Participation ou de Contribution aux préparatifs de guerre de l’Empire entraînerait Pour lui d'érormes sacrifices et de nombreux risques ; elle ne lui aSSurerait aucune protection efficace contre les dangers de sa situation partirulière,

Le Canada n’a aucun notif avouable d'aider au maintien de Ja domiaation impériale de l'Angleterre et à l’accaparement de toutes les richesses du globe au Lénéfice de ses financiers et de ses négociants. Au contraire, la justice et Ja charité Jui Commandent, autant que son intérêt bien entendu, de fair. obstacle à cette Monstrueuse eatreprise,

sur notre état actuel de pénurie : il faut placer et Poursuivre la lutte sur le terrain des Principes et des faits généraux, dénoacer Je programme impérialiste dans son ensemble, en Marquer les aboutissements, et s'opposer sans relâche à toutes les entreprises impérialistes.

Si l’on se borne, comme on l’a fait jusqu'ici, à escompter les réac- tions Spasmodiques du seütiment national Où la résistance Passive des

! Lettre du 10 juillet 1916, à M. Arthur Hawkes. Elle Parut dans le Star (de Toronto) Quelques jours plus tard, le 15 Probablement. Elle est reproduite en partie dans une brochure intitulée : Canadian Nationalism and the War — Montréal, 1961 (épuisée).

niques domi- intérêts matériels menacés, on pourra retarder l’heure de la catastrophe, té bri- or ne l’évitera point. De capitulation en capitulation, de déchéance en déchéance, le Canada s’enfoncera jusqu’au fond de l’abime où l’orgueil, serves la cupidité et l’égoïsme, la soif de l’or et la passion des conquêtes, conn de duisent rapidement l'Empire britannique. Affaibli par les sacrifices sans mesure qu’un faux loyalisme lui »# ::inosés, énervé par les trompeuses maximes de l’impérialisme ang is ei es riensonges de l'alliance française, incapable de se relever par le suprèr.> effort d’un patriotisme , exclusivement canadien qui n° «is'era niu:, : Canada ne trouvera et ne rs cherchera d'autre refuge que l':néantissemeant dans le grand-tout aménada ricain.

= Telle paraît bien l’inévitable fin de toutes nos folies. (N'importe ; es les Canadiens qui ont encore quelque fierté nationale, qui n’ont pas encore renoncé à la volonté d’être Canadiens plutôt qu’Anglais, Français = ou Américains, les vrais Canadiens ont l’impérieux devoir de lutter jus- + qu’à la dernière heure pour sauver l’oeuvre des Pères de la Confédéra- ; tion, des hommes qui avaient rêvé de fonder-en Amérique une grande oi: nation canadienne, héritière des meilleures traditions de l'Angleterre et de Ja France.

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Deuvres diverses de M, HENRI BOURASSA

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