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La modalité du jugement

Comment l'esprit est-il amené à se poser le problème de la modalité du jugement, et en quels termes se présente ce problème? telles sont les questions préliminaires auxquelles nous avons à répondre. Or, si nous voulons éviter l'arbitraire dans nos recherches, nous ne devons prendre d'autre point de départ que précisément cette nécessité de traiter les questions préjudicielles, de mettre en question la question elle-même. C'est cette nécessité qui définit l'investigation philosophique. Tandis que, dans une science déterminée, le savant étudie, suivant une méthode qui lui est imposée à l'avance, un objet dont il a admis à l'avance l'existence, le philosophe doit commencer par découvrir l'objet et la méthode de sa recherche, objet toujours nouveau, méthode toujours nouvelle, en ce sens qu'il lui demeure toujours possible

1. Les quelques renvois que contient ce livre sont sans doulr très iusuffisants pour marquer tous les auteurs avec qui nous nous sommes rencontré au cours de notre étude, ou dont nous avons pu nous inspirer sans y penser expressément. Nous prions ces auteurs d'excuser notre silence, et nous nous en remettons pour y suppléer au lecteur averti. Mais nous tenons à noter sur le sujet qui nous a occupé, les Cours inédits, pour lesquels nous ne pouvions nous référer à des citations précises, dont le souvenir nous a de plus d'une fois très précieux : nous avons suivi au lycée Condorcet le cours de philosophie de M. Darlu; nous avons eu communication du cours de Logique professé autrefois par M. Lachelierà l'École normale, et d'une leçon sur le Jugement de M. Lagncau ; enlin nous avons entendu à la Sorbonne les cours de M. Boutroux sur Deseartes, sur Leibnitz et sur Kant, et nous lui sommes particulièrement redevable pour le chapitre II de la présente étude.

BRUNSCHVICG. — La Modalité du jugement. I

d'en fournir une démonstration originale et plus profonde. C'est que la philosophie veut être une connaissance intégrale : or une connaissance ne peut espérer de devenir intégrale qu'à la condition de pouvoir sans cesse élargir son objet et perfectionner sa méthode.

Que sera cette connaissance intégrale? Ce sera, semble-t-il, la connaissance de l'objet total. Les premiers métaphysiciens se sont, en effet, attachés à l'objet pour le déterminer comme total; mais l'impossibilité d'atteindre à un résultat stable dut convaincre l'esprit que non seulement le problème ainsi posé dépassait la puissance de l'intelligence humaine, mais qu'il était même incompatible avec sa nature. Comment être sûr, en effet, que l'objet était directement atteint, était absolument objet, alors qu'on faisait abstraction de la connaissance que nous en prenons? Avant de prétendre juger une œuvre étrangère, il faut en avoir fixé la traduction; avant de discuter sur l'objet, il faut en posséder la connaissance intégrale. Dans l'ordre philosophique, l'intuition de l'objet suppose la réflexion sur cette prétendue intuition. Bref, la philosophie qui était une ontologie, devint la critique, c'est-à-dire que l'être en tant qu'être cessa d'être une idée philosophique, puisque c'est par définition même la négation de l'idée en tant qu'idée. La spéculation philosophique, étant un genre de connaissance, ne peut décider que de l'être en tant que connu, ou, mieux encore, puisqu'elle pose d'une façon absolue le problème de la connaissance, elle juge la connaissance en tant qu'être. De ce point de vue auquel il faut que l'esprit s'accoutume lentement et laborieusement, la connaissance n'est plus un accident qui s'ajoute du dehors à l'être, sans l'altérer, comme est devant un objet un verre parfaitement transparent; la connaissance constitue un monde qui est pour nous le monde. Au delà il n'y a rien; une chose qui serait au delà de 'la connaissance, serait par définition l'inaccessible, l'indéterminable, c'est-à-dire qu'elle équivaudrait pour nous au néant.

En dehors de toute tentative pour atteindre l'objet total, quel moyen reste-t-il à la philosophie pour parvenir à la connaissance intégrale? Sans prétendre déduire a priori cette connaissance intégrale, ne peut-on tout au moins déterminer les conditions auxquelles elle devra satisfaire? Tout d'abord, une connaissance ne sera adéquate, ou même homogène, à son objet que si elle est la connaissance de la connaissance même; autrement, cette connaissance n'est qu'une traduction ou une projection. Il manque à la représentation d'une douleur ce par quoi la douleur est douleur;

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