‹ La modalité du jugementChapitre 2 sur 92 · DE LA NOTION D ACTIVITE INTELLECTUELLE · texte numérisé non relu

DE LA NOTION D ACTIVITE INTELLECTUELLE

le concept d'un acte volontaire n'est pas un acte volontaire. Une telle connaissance est indirecte, et par suite imparfaite. Ainsi, sans nier en quoi que ce soit la réalité de la douleur ou de la volonté, il faut soutenir que leur étude ne peut être la partie fondamentale et primitive de la philosophie, parce que la méthode analytique de la philosophie n'est pas adaptée à de tels objets. La philosophie procède par concepts ; or un concept n'enferme intégralement qu'un autre concept. L'intelligence n'est transparente qu'à l'intelligence; la seule certitude peut être objet de certitude. Toute doctrine par conséquent qui présenterait une faculté non représentative, le sentiment ou la volonté, comme supérieure à la représentation et comme indépendante d'elle, sera une doctrine non philosophique. Elle pourra exprimer une grande vérité religieuse ; elle pourra avoir une grande efficacité morale; mais elle ne sera pas susceptible de justification rationnelle, et elle sera reléguée à bon droit parmi les doctrines qualifiées de sentimentales, de mystiques, ou de tout autre nom qui en marque le caractère irrationnel.

Ce n'est pas tout. Puisque cette étude doit être une étude philosophique, il faut qu'elle satisfasse à une seconde condition. En effet, dans toute étude d'ordre scientifique, l'esprit qui connaît et l'objet qui est à connaître sont en présence l'un de l'autre, tous deux supposés fixes et immuables. Si l'esprit de l'observateur était altéré par l'observation même, si la loi des phénomènes pouvait être modifiée au cours de l'expérience, il n'y aurait plus de place pour une vérité scientifique. Aussi l'étude de la connaissance, quand elle veut procéder d'une façon scientifique, doit-elle se donner à elle-même un objet qui puisse être mis en quelque sorte à l'abri de toute modification survenant au cours même de l'observation et due au caprice de l'observateur; par exemple, elle enferme la pensée dans le langage qui, par hypothèse au moins, l'enveloppe et la moule exactement; c'est à travers les formes du langage qu'elle étudie les lois de la pensée, et ainsi c'est à bon droit qu'une telle science peut prétendre à l'objectivité. Mais, à cause de cette objectivité même, cette science n'épuise pas la connaissance de la connaissance. Elle repose, en effet, sur un postulat, parce qu'elle est une science et que toute science implique ce postulat nullement négligeable qui est le savant. Or le savant peut, et doit, s'étudier lui-même. Alors il met en question ce qui était le postulat de la science, c'est-à-dire qu'il franchit les limites de la science pour essayer d'atteindre à la réflexion philosophique. Au regard de cette réflexion, l'analyse

de la connaissance est toute différente de l'analyse scientifique que nous présentions tout d'abord. Dans cette science objective de la connaissance, il était permis au savant, psychologue ou philologue, de comparer les différentes phases par lesquelles passait l'enfant et de suivre l'évolution de son esprit depuis le jeu automatique de la conscience spontanée jusqu'au mécanisme du raisonnement le plus abstrait; c'est là une question d'ontogenèse, l'étude d'un enfant par un adulte, analogue à celle de l'embryologie. Mais s'ensuit-il que, philosophiquement, la pensée d'un savant lui-même, la pensée rationnelle, ait pu naître à la suite d'une pareille évolution? qu'elle ne soit que la résultante de sensations et d'associations? Posée en ces termes, la question n'a plus de sens; car il faudrait, pour la résoudre, que. le savant se supposât lui-même disparu, et se demandât ce qu'il pouvait être avant qu'il fût, qu'il se fit à la fois, suivant l'expression platonicienne, plus jeune et plus vieux que lui-même. La question d'ontogenèse pouvait être résolue facilement du point de vue de la science qui suppose un centre fixe d'observation. Si l'on supprime ce centre, il n'y a plus de prise pour l'analyse et pour la critique : pour se donner l'air d'atteindre l'absolu, on est tombé dans le vide. Ainsi le problème de l'origine que pose l'empirisme échappe à la critique philosophique, dès qu'il veut traiter de l'origine absolue et acquérir une portée métaphysique.

En d'autres termes, si on a pu dire que le matérialisme est condamné par cela seul que l'organisation de l'univers, telle que l'imagine le matérialisme, ne laisserait pas de place à une doctrine de philosophie comme le matérialisme lui-même, il en est de même encore de l'empirisme, entendu comme une métaphysique : la méthode de l'empirisme suffirait pour enlever toute valeur à une philosophie empirique. Puisque la philosophie est une œuvre de réflexion, le seul objet directement accessible à la réflexion philosophique, c'est la réflexion elle-même. Tant qu'il y a disproportion entre le contenu et la forme, entre le système et la méthode, il ne peut y avoir de connaissance intégrale. Pour qu'il y ait une telle connaissance, il faut que l'esprit s'engage tout entier dans la solution du problème. L'esprit ne se donne plus un objet qui soit fixe et qui demeure posé devant lui; il cherche à se saisir lui-même dans son mouvement, dans son activité, à atteindre la production vivante, non le produit qu'une abstraction ultérieure permet seule de poser à part. Au delà de l'action qui en est la conséquence éloignée, au delà des manifestations encore extérieures que le langage en révèle, c'est jusqu'à

la pensée que la pensée doit pénétrer. L'activité intellectuelle prenant conscience d'elle-même, voilà ce que c'est que l'étude intégrale de la connaissance intégrale, voilà ce que c'est que la philosophie.

Ainsi une philosophie intellectualiste peut être une philosophie de l'activité; elle ne peut être véritablement intellectualiste qu'à la condition d'être une philosophie de l'activité. Seulement, au lieu de choisir arbitrairement un type d'activité et de vider cette activité de toute espèce de contenu intelligible, de sorte qu'il ne puisse plus y en avoir que des symboles aveugles, elle conçoit cette activité sur le seul type qui soit accessible à l'intelligence, et qui permette, par suite, d'assigner à l'activité sa raison d'être, sur le type de l'activité intellectuelle. De même, elle ne refuse pas de considérer les paroles qui expriment au dehors la pensée; mais il est vrai que si on s'en tenait à cette constatation extérieure, ces paroles n'auraient plus de valeur. En un mot, si elles prétendaient se suffire à elles-mêmes et se passer de principes intelligibles, la science de la pratique se confondrait avec le mysticisme, comme la psychologie empirique avec le verbalisme. C'est à la philosophie, telle que nous l'avons définie ici, qu'il appartient de donner la lumière à l'une, à l'autre le mouvement.

Quelle conception devons-nous nous faire de cette activité intellectuelle dont nous venons de dégager la notion générale? Il parait malaisé de répondre à cette question. On est peu habitué à distinguer l'activité intellectuelle, considérée dans sa réalité intime, des formes du langage qui la fixent et la manifestent au dehors. Pour les Grecs, Xoyoç signifiait à la fois raison et discours; trop fidèle aux traditions d'Aristote, la logique ne s'est jamais dégagée tout à fait de cette confusion initiale. L'analyse logique a été entendue par les philosophes dans le sens exclusif et arbitraire que lui donnent les grammairiens, c'est-à-dire comme une décomposition des produits intellectuels en leurs éléments philologiques. Mais la décomposition d'une pensée vivante en atomes inertes ne saurait évidemment épuiser l'analyse de cette pensée; il reste à se demander quels sont les principes qui entrent en jeu pour faire avec ces éléments séparés le tout organique et un qui est l'intelligence; en d'autres termes, quelles sont les conditions de la production de la pensée. La décomposition en éléments, ana-

b DEFINITION DU PROBLEME

logue à l'analyse chimique, n'est qu'un procédé préparatoire à la régression vers les principes, analogue à l'analyse mathématique. Cette dernière analyse est pour nous la véritable analyse logique; nous devons l'entreprendre en nous appuyant sur les résultats de la première analyse, ou analyse philologique. Sur les résultats de cette analyse philologique, il semble qu'il y ait accord, et c'est là une preuve nouvelle du caractère objectif de cette analyse : les produits intellectuels, tels qu'ils sont obtenus par la décomposition grammaticale du discours, sont depuis Aristote divisés en trois espèces : concept, jugement, raisonnement. Il nous faut envisager tour à tour le concept, le jugement, le raisonnement, et nous demander quelle est la nature intime de l'activité qu'ils manifestent, s'ils correspondent à des actes radicalement distincts de l'intelligence, ou si c'est une même activité dont ils fournissent seulement des expressions différentes.

Tout d'abord, en quoi consiste le concept? Le contenu le plus extérieur, le plus objectif du concept, c'est le mot; mais ce mot n'a pas par lui-même de valeur, c'est un signe encore matériel. Le concept doit donc avoir un contenu spirituel; ce contenu, ce pourraient être des images d'objet ou d'acte, comme celles qu'évoquent en moi les mots de ballon, d'aumône ou de reproche. Seulement, dès que j'en veux préciser la portée, ces images semblent fuir les prises de ma pensée et disparaître dans le vague, sans que d'ailleurs cette indétermination enlève au concept son usage et sa légitimité. L'image vient-elle à s'effacer graduellement pour s'évanouir à la limite, le concept lui survit. Le concept de raison ou de nombre imaginaire, de contradictoire ou d'indéfinissable même, sont susceptibles d'être déterminés indépendamment de toute représentation concrète et d'entrer dans un raisonnement précis à titre d'éléments fixes et solides. Il est vrai qu'on signalera un cortège d'images qui, dans chaque esprit et au hasard des associations antérieures, ne peut manquer d'accompagner jusqu'au concept le plus abstrait, comme font des ombres ou des harmoniques. Mais le psychologue ne s'occupera de ce cortège que pour montrer combien la diversité des images individuelles n'enlève rien à la rigidité et à l'universalité du concept. C'est au delà de l'image qu'il convient de chercher ce qui fait la nature véritable du concept. Or, en dehors de ces images, que reste-t-il à un concept, si ce n'est de reposer sur un certain ordre, sur un certain plan qui unit certaines images entre elles, ou même sur un certain ordre entre certains groupements déjà eux-mêmes abstraits? En d'autres termes, il y a comme une connexion orga-

nique, un schème dans l'espace, autour duquel se développent les images à la l'ois plus concrètes et plus vagues qui font vivre le concept devant nous, sans y rien ajouter, tout au contraire, puisque les concepts réputés les [dus parfaits sont ceux qui se réduisent à ce schème et se définissent par la loi suivant laquelle ce schème est formé, comme sont les concepts mathématiques.

Mais ce n'est pas tout, et nous n'avons pris le concept que par un côté. En même temps qu'un assemblage de caractères simultanés, le mot évoque un défilé d'images qui correspondent chacune à un objet déterminé. La plupart des logiciens ont même fondé l'usage logique du concept sur la propriété qu'il a de représenter une pluralité d'objets. D'ailleurs il se peut que cette série soit réellement parcourue et que chacun des individus en soit distingué, le concept est une pluralité de représentations; ou bien on peut ne pas tenir compte des représentations et ne porter son attention que sur la collection elle-même, qui peut n'être qu'une collection indéfinie, idéale. Ici encore un pur rapport se substituera aux images concrètes; ce rapport à son tour donnera matière à de nouveaux rapports; il est possible de concevoir une collection de collections, et c'est sur cette hiérarchie de rapports que reposent les plus précises classifications.

Voici donc les résultats de l'analyse empirique : le contenu du concept est double; il est à la fois schème dans l'espace et série dans le temps. Or il est absurde de concevoir qu'un acte simple comporte deux déterminations différentes, et qui seraient exclusives l'une de l'autre, tout aussi absurde que de prétendre mesurer une grandeur simple suivant deux dimensions distinctes. Le concept ainsi conçu serait un monstre. 11 a fallu choisir; le réalisme a choisi, et le nominalisme a choisi. Suivant Platon, l'idée est formée par les caractères intelligibles qui sont les raisons des objets réels, raisons de comprendre et par suite raisons d'être; la scolastique, qu'on présente parfois comme une imitation de la doctrine platonicienne, pose l'idée comme un être dont la juridiction s'étend à une classe ou à un certain groupe de classes. Stuart Mill définit le concept par la somme des qualités qu'évoque et que connote le mot; les logiciens de l'école de Hamilton, qui n'est pas moins nominaliste, mesurent, pour la plupart, les concepts par le nombre d'objets dénotés et concluent de l'égalité de ces nombres à l'égalité des concepts eux-mêmes. Bref, il y a deux façons d'exposer la logique, l'une en compréhension et l'autre en extension; les rapports entre les cercles d'Euler qui figurent les propositions du syllogisme, sont susceptibles d'une complète

inversion, et le petit terme peut contenir le moyen et le grand termes. Peut-être ces deux modes d'exposition n'ont-ils pas la même valeur, sinon au point de vue de la clarté et de la rigueur, du moins au point de vue de la vérité psychologique. 11 n'en est pas moins vrai qu'ils sont possibles tous les deux, et qu'on n'a pas le droit de sacrifier une des données du problème ; et il est vrai également qu'il semble bien difficile, si on les conserve l'une et l'autre, de le résoudre sans arbitraire.

De là, pour qui part de l'analyse empirique, la nécessité de dépasser cette analyse et de regarder au delà du concept jusqu'à l'acte constitutif du concept, jusqu'à la conception. Quel est cet acte? L'analyse précédente le présente comme posant un double rapport : le mot homme est en rapport soit avec un agrégat d'images correspondant à des caractères plus ou moins abstraits, soit avec une série d'images correspondant à un nombre plus ou moins déterminé d'objets individuels; de ce double rapport dérive un double usage logique, celui de l'extension et celui de la compréhension, et une double fonction grammaticale, celle du substantif et celle de l'adjectif. L'unité du nom dissimule cette double dualité, et de là la confusion où se débattent en vain logiciens et philologues. Mais il ne s'agit pas de substituer la dualité à l'unité, il s'agit de ramener d'une façon intelligible la dualité à l'unité, et c'est là la fonction propre que l'esprit accomplit à l'intérieur du concept. Le fondement du concept, c'est donc un acte par lequel sont unis et identifiés les deux rapports que l'analyse a successivement discernés dans le concept et qu'elle ne pouvait poser qu'à l'état séparé. Concevoir homme, c'est unir ensemble certains caractères et certains individus, c'est affirmer ces caractères de ces individus. En d'autres termes, le fondement du concept c'est ce que nous appelons un jugement, et l'on pourrait dire sans paradoxe que concevoir c'est juger. Tel que nous l'entendons d'ordinaire et que nous l'exprimons d'un mot, le concept est postérieur au rapport; c'est par ce rapport qu'il se constitue; la compréhension et l'extension d'un concept n'ont de sens que relativement l'une à l'autre : l'extension pure est aussi aveugle que la compréhension pure est chimérique. L'homme est homme, voilà le résultat immédiat de la conception; le concept n'en est qu'une expression éloignée et équivoque; car homme n'est pas par lui-même substantif plutôt qu'adjectif : il est tour à tour l'équivalent de Pierre, Paul, etc., ou de raisonnable, mortel, etc. Le réalisme qui fait du concept une substance, l'idéalisme qui y voit une qualité, sont issus de la

même équivoque; procédant tous deux par exclusion, ils laissent tous deux échapper L'acte véritable de la conception. Cet acte dans son intégrité et dans son unité s'exprime sous la forme : l'homme est homme; si on ne tient pas compte de cet acte, toute étude de l'intelligence devient inintelligible.

Cependant il n'est pas sûr que la théorie qui nous a paru convenir au concept homme soit vraie de tout autre concept. N'y a-t-il pas des concepts qui ne se prêtent pas aussi facilement à une double interprétation, qui sont sans équivoque possible, soit pure compréhension, comme les concepts mathématiques, tétraèdre régulier, par exemple, ou racine imaginaire, soit pure extension, comme une ville ou un individu, dont par hypothèse je ne sais rien sinon qu'ils existent? Et en effet il est clair que je puis faire entrer dans un jugement déterminé ou un pur sujet auquel je n'attribue aucune qualité intrinsèque, ou une qualité pure que je ne rapporte à aucun objet particulier : Londres n'est pas la ville que f habile, ou orangé est jaune tirant sur rouge. Mais il ne s'ensuit pas du tout que le concept considéré en lui-même, indépendamment du jugement qui le met en rapport avec un autre concept, puisse se réduire soit à un sujet, soit à une qualité. On ne peut pas dire que le concept orangé n'ait pas d'extension, par cela seul que cette extension n'est pas déterminée; et de même un concept mathématique, comme racine imaginaire, s'applique au moins au symbole que l'esprit s'en construit et qui est nécessaire à la conception mathématique; la définition mathématique ne signifie même autre chose que ceci : le groupement de certaines qualités en un tout qui en fait, dans l'esprit tout au moins, un objet, et cet objet idéal constitue au concept un minimum d'extension qui représente la possibilité, dans l'application ultérieure à l'univers, d'une extension indéfinie. Et il n'en est pas autrement pour les concepts purement individuels: nul objet ne peut être conçu qui ne possède au moins une qualité, celle d'être désigné de la façon dont on le désigne ; ce minimum de compréhension est comme une pierre d'attente pour l'édifice des qualités qui pourront lui être attribuées par le progrès de la connaissance; sans ce minimum le nom propre ne serait qu'un nom, c'est-à-dire qu'il serait un néant intellectuel. Ainsi, quelque indéterminé et quelque incomplet que soit, à l'intérieur même du concept, le rapport entre l'extension et la compréhension, il n'en subsiste pas moins; et la considération des cas extrêmes n'en fait que mieux ressortir la nécessité.

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