CHAPITRE II
Une fois qu'un problème philosophique a été défini, il convient de se demander comment ce problème a été envisagé dans les différents systèmes entre lesquels se partage le monde de la pensée. Cette réflexion sur l'histoire n'est point due à une vaine curiosité. Un problème philosophique, en effet, n'est pas donné du dehors, il n'est pas imposé par les choses, il n'existe que dans l'esprit. Dès lors, le seul critérium objectif, auquel un philosophe puisse se référer pour se convaincre que la question à laquelle il s'attache n'est ni fictive ni artificielle, qu'elle a un fondement réel dans la nature de la spéculation philosophique, lui est fourni par l'examen des diverses doctrines qui se sont produites dans l'histoire; c'est seulement par là que notre méditation individuelle sort dans une certaine mesure de son inévitable isolement et communie avec la pensée de l'humanité. Aussi devons-nous, avant d'essayer de résoudre pour notre compte le problème de la modalité du jugement, nous adresser à l'histoire; mais ce ne sera point pour reconstituer en érudit les différentes théories auxquelles des penseurs ont successivement attaché leur nom, ni pour leur demander des solutions toutes faites, qui, d'ailleurs, s'adapteraient difficilement aux besoins de notre esprit et même à nos habitudes de langage; notre principale préoccupation, ce sera de connaître les façons différentes dont une même question a pu être posée sous des noms différents parfois, de nous avertir parla des divers aspects qu'elle présente et des difficultés où la pensée s'embarrasse, de savoir enfin sur quels points essentiels notre attention devra se porter.
MIILOSOPHIE ANCIENNE 43
C'est Aristote qui a introduit dans la philosophie le problème de la modalité du jugement: il appartenait à un encyclopédiste de rencontrer ce problème sur son chemin et d'en définir exactement les termes. La distinction du possible, du réel et du nécessaire, en tant que modifications de la copule du jugement, ne parait pas avoir été connue avant Aristote; en tout cas, il semble que c'ait été chose nouvelle d'y avoir apporté cette précision et même cette subtilité, chose nouvelle surtout d'avoir fait la distinction en quelque sorte pour elle-même, de lui avoir conféré une valeur intrinsèque. Si Aristote la rattache à son système, du moins il ne la confond pas avec lui; et c'est un grand service dont il fut redevable à sa méthode de classification.
Est-ce à dire cependant que le problème de la signification de l'être n'eût pas été aperçu par les prédécesseurs d' Aristote? Non sans doute; le problème existait bien pour eux; seulement, ce n'était pas un problème logique. Le propre des physiologues, c'est de poser la catégorie de l'être antérieurement à toute réflexion. Ils ne se demandent pas ce que c'est que l'être, mais qu'est-ce qui est l'être. L'être n'a pas besoin de définition, c'est lui qui définit. Tel est le caractère commun à tous les antésocratiques. Non seulement les matérialistes naïfs posent la substance de leur choix comme étant immédiatement et exclusivement l'être; mais les savants déjà capables d'abstraction, comme les Pythagoriciens, ont fait de même : ce qui leur est instrument d'explication est en même temps l'être; et les Éléates encore donnent pour contenu à l'être la notion même de l'être. Pour Parménide la réalité est fournie par l'unique affirmation intelligible : l'être est. Mais alors se pose cette question qui fait déjà pressentir le problème de la modalité du jugement : quelle valeur de réalité a l'affirmation de ce qui ne rentre pas dans le cadre de ce jugement intelligible, l'affirmation du multiple et du mouvement, de ce que les Éléates appellent l'apparence? Les Éléates ont-ils aperçu combien ce problème était complexe? il semble que, tout en faisant une science de l'apparence, ils aient opposé l'apparence à la réalité comme le néant à l'être. Le jugement d'apparence n'aurait absolument aucune valeur. Le problème serait ainsi tranché par une négation violente; au fond, il ne serait pas résolu.
C'est ce problème que Platon reprend, et auquel il cherche une solution positive. D'une part, l'enseignement des sophistes, qui
mettent à profit les thèses et les paradoxes de l'école d'ÉIée, l'avertit de la véritable conclusion à laquelle aboutissent les principes de l'éléatisme ; d'autre part, la logique mathématique des Pythagoriciens et la dialectique morale de Socrate lui offrent une double série de jugements qui sont réels tout en étant une multiplicité. La hiérarchie des sciences, telle qu'elle est exposée dans le Philèbe f, la dialectique de l'amour, telle que la décrit dans le Banquet l'étrangère de Mantinée 2, suffisent pour attester que l'homme est capable de progrès dans l'ordre du vrai et dans l'ordre du bien. Il faut justifier ce progrès, c'est-à-dire qu'il faut justifier les jugements qui en marquent les différentes étapes. Or comment concevoir la justification du jugement? Sans doute le jugement est réel en tant qu'acte de l'intelligence; mais cette réalité formelle est vide : pour que la pensée soit vraie, il faut qu'elle soit la pensée de quelque chose 3. Le jugement est l'affirmation de l'être; il est vrai si son objet existe. Comment concevoir l'existence de l'objet du jugement? on ne peut le chercher dans le monde sensible, puisqu'à une chose sensible conviennent tour à tour les prédicats contradictoires, et qu'ainsi tout jugement porté sur le sensible se nie et se détruit lui-même. L'habitude et l'ignorance nous font une nécessité d'user de la catégorie de l'être; mais, si on veut exprimer la nature des choses telles qu'elles nous sont données, c'est une catégorie à supprimer 4. Ce qui est contradictoire n'est pas. Et ainsi le principe d'identité permet d'assigner un premier caractère à l'objet du jugement vrai : il faut que cet objet soit exempt de contradiction. Mais ce n'est là qu'une condition négative, et elle n'est pas suffisante. Soit, en effet, une opinion raisonnée et qui soit vraie, c'est-à-dire qui corresponde à son objet, peut-on dire qu'une telle opinion soit la science 3? peut-on dire, en d'autres termes, qu'il y ait dans ce jugement identité de l'être ou de la pensée? la vérité de l'affirmation est-elle une vérité intrinsèque et nécessaire? Or, si cet objet estime chose, on peut y distinguer des parties; d'où il faut conclure que le jugement rationnel et vrai n'est pas la science; car la synthèse qui définit l'objet, est subordonnée à la connaissance des parties; ces parties sont des éléments, reçus à titre d'hypothèses, et dont la multiplicité rend la synthèse susceptible d'erreur. La