‹ La modalité du jugementChapitre 26 sur 92 · Eth. part. V, prop. XXVIII · texte numérisé non relu

Eth. part. V, prop. XXVIII

seulement que le "spinozisme a réduit à l'unité les diverses catégories de la modalité; à la réflexion la diversité en reparaît, et elle subsiste irréductible.

La vérité de cette conclusion ne devait pas échapper à la critique pénétrante de Leibnitz. Leibnitz renonce à identifier des catégories qui en réalité sont différentes : le possible, le réel et le nécessaire ont également pour lui leur sens et leur valeur; cependant il ne renonce pas à ramener ces catégories distinctes à une unité supérieure; il ne saurait admettre avec Geulincx ou Malebranche qu'il y ait place dans les lois de l'univers pour l'indifférence ou pour l'arbitraire, que le passage de l'essence à l'existence y soit un acte d'incompréhensible liberté. En un mot, il cherche à concilier le possible et le nécessaire. Or comment pourra s'opérer une telle conciliation? L'invention du calcul infinitésimal fournit à Leibnitz, ou du moins lui confirme, un type nouveau d'intelligibilité : la continuité. Parce que Platon et Spinoza avaient t'ait uniquement usage du principe de contradiction, leurs doctrines recelaient une sorte d'antagonisme entre la méthode d'opposition, qui était la forme nécessaire de leur spéculation, et le progrès continu que suppose la dialectique de la science ou de la morale. Mais là où la logique de la contradiction a échoué, la logique de la continuité se croit en droit de réussir. Et, de fait elle réussira puisqu'il n'y a point de distance qu'elle ne puisse combler en y insérant une infinité d'intermédiaires. Suivant la remarque de M. Boutroux, la doctrine leibnitzienne de la raison suffisante (et la continuité est un cas particulier de la raison suffisante) est comme le germe d'où sortira la doctrine hégélienne de l'identité des contradictoires f. Aussi, étant donné que le principe de continuité est susceptible de s'appliquer également à toute matière, et de tout justifier au même titre et presque indifféremment, les détails de la théorie perdent beaucoup de leur importance, et d'autant plus que cette continuité de degrés insensibles, par lesquels le possible devient le réel et le réel devient le nécessaire, dépasse les ressources de la pensée humaine pour la définir, surtout les ressources du langage pour l'exprimer.

Cependant Leibnitz a marqué les principaux moments de cette évolution métaphysique. Soient d'abord une infinité de possibles,

1. Nolice sur la vie et la philosophie de Leibnitz, dans l'édition de la Monadologie, p. 131.

c'est-à-dire d'essences simples, exemptes de contradiction intrinsèque. Or ces possibles, puisqu'ils sont possibles, ne peuvent être de purs riens, des « fictions » ; ils ont l'être, ne fût-ce qu'en prétention; ce sont des « exigences de l'être ». Ces exigences seront-elles satisfaites? Si l'un des possibles est une essence infinie, alors il n'y aura pas d'obstacle à cette exigence : le possible se réalisera dans sa plénitude; et il ne peut manquer d'y avoir un possible inlini, puisque l'infini est par sa nature même ce qui exclut toute limitation, tout principe étranger, par suite tout empêchement d'être. L'infini est une essence simple; dans l'essence infinie s'accomplit le passage nécessaire du possible à l'être. Ce possible infini à qui est conféré l'être nécessaire, c'est Dieu. Or que deviennent, par rapport à la réalité infinie de Dieu, les autres possibles? Ces possibles existent pour Dieu à titre de possibles; ils sont pensés par l'entendement divin, et alors, par cela même qu'il les pense, Dieu leur communique de son absolue réalité. Il y a, dans le possible que Dieu pense, plus que la simple possibilité, il y a déjà quelque réalité. Mais cette réalité inhérente au possible suffit-elle pour que le possible passe à l'être? Alors une lutte s'établirait dans l'entendement divin entre les possibles qui, tendant tous à l'être, se réaliseraient chacun suivant le degré de réalité qu'il comporte. Dans ce cas, le mécanisme métaphysique de Spinoza serait le vrai; mais il n'en est pas ainsi. Dieu ne se réduit pas à un entendement régi par la loi de contradiction : il est en même temps une volonté guidée par le principe du meilleur. Le possible ne devient réel que par le choix de la volonté. Faut-il donc admettre qu'il y a deux principes hétérogènes et irréductibles : le principe d'identité, qui serait la condition du possible, et le principe de raison suffisante, qui serait la condition du réel? Non point encore, il n'y a rien qui soit absolument hétérogène et irréductible dans la philosophie de Leibnitz. Le principe de raison suffisante ne se ramène pas au principe d'identité, mais il est susceptible de s'en rapprocher indéfiniment. La volonté de Dieu fait suite à l'entendement de Dieu l, et se fond avec lui dans l'unité de l'être divin. Le monde ne doit donc pas sa réalité à un acte purement arbitraire; une raison de convenance a incliné Dieu, sans le contraindre, à créer le meilleur des mondes possibles. La nécessité morale est la loi des déterminations divines comme des déterminations humaines. Spinoza avait dit : ce qui n'est pas réel et qu'on regarde comme un possible, est au fond impossible; la réalisation en est géomé-

Page 1