‹ La modalité du jugementChapitre 33 sur 92 · Art. cité, p · texte numérisé non relu

Art. cité, p

parce qu'il convient de la regarder « moins comme une partie constituante de la philosophie naturelle proprement dite, (pie comme étant, depuis Descartes et Newton, la vraie hase fondamentale de toute cette philosophie, quoique, à parler exactement, clic soit à la fois l'une et l'autre. Aujourd'hui, en effet, la science mathématique est bien moins importante par les connaissances, très réelles et très précieuses néanmoins, qui la composent directement, que comme constituant l'instrument le plus puissant que l'esprit humain puisse employer dans la recherche des lois des phénomènes naturels. » Qu'est-ce à dire, sinon que la valeur des mathématiques tient, non pas à la réalité de leur objet, mais à l'intelligibilité de leur méthode? La mathématique est une logique vivante; et c'est ce qui apparaît plus nettement encore si, avec les mathématiciens contemporains, on pousse jusqu'à ses dernières conséquences la distinction que Comte avait lui-même instituée entre les mathématiques abstraites, procédé de calcul, et les mathématiques concrètes, qui sont relatives à des grandeurs déterminées. Peu importent alors les hypothèses empiristes sur l'origine des notions mathématiques : la forme même de la science est irréductible au contenu phénoménal, elle est liée à la nature du développement intellectuel, et elle communique de sa nécessité à la chaîne des sciences qui sont suspendues à l'analyse mathématique. Dès lors, c'est en apparence seulement que le positivisme fait échec au dualisme; il semble avoir écarté de sa route la catégorie de nécessité; mais c'est parce qu'il abuse de l'équivoque inhérente au concept de science pour introduire dans ses prémisses, sous forme de loi scientifique, cette même nécessité idéale dont il refusera ensuite de reconnaître l'existence et la valeur. En se donnant à lui-même la science comme toute formée en dehors de l'effort intellectuel, il suppose résolue la question qu'il devait discuter. Le problème, ainsi que l'a fait remarquer Lange dans son Histoire du Matérialisme, commence pour la critique d'un Kant là précisément où il se termine pour l'empirisme d'un Mill. Aussi suffit-il d'expliciter les données sur lesquelles s'appuie le positivisme pour faire reparaître la difficulté, à savoir la présence dans la science d'une forme de nécessité radicalement distincte de la réalité sensible.

Il est donc vrai que l'idéalisme et le positivisme, en tant que conceptions intégrales de l'univers, se limitent mutuellement : la catégorie d'existence réelle est invincible à l'idéalisme, et la catégorie de nécessité logique est invincible au positivisme. Les

diverses modalités ne peuvent donc être ramenées à l'unité systématique. Dès lors, l'esprit semble inévitablement conduit à considérer les formes de la modalité comme étant de deux ordres différents : formes du réel d'une part, et formes de l'idéal de l'autre. C'est la claire intelligence de cette nécessité qui fait la valeur de la doctrine profonde à laquelle M. Vacherot fut conduit par la méditation simultanée de l'hégélianisme et du positivisme. Seulement, si la spéculation peut accepter une dualité de principes qui se combineraient pour rendre raison du monde, la nécessité d'agir nous contraint de prendre parti entre les deux termes de l'alternative. Du point de vue pratique, le dualisme apparaît, non comme une solution, mais comme une position du problème : est-ce en agissant sous la catégorie du réel, est-ce en agissant sous la catégorie de l'intelligible, que nous affirmerons notre être véritable? C'est sur cette question, où se trouve engagée l'orientatation de notre pbilosophie et de notre vie, que les plus pénétrants des penseurs contemporains nous invitent à réfléchir.

D'une part, si la nature résiste aux exigences de l'entendement, n'est-ce pas que, sous prétexte de l'adapter aux conditions de l'intelligibilité, l'esprit l'appauvrit et la mutile? L'identité et la nécessité ne sont que l'apparence extérieure et comme l'enveloppe de l'être; le réel échappe au cadre abstrait du déterminisme universel; le réel, c'est la complexité presque indéfinie des phénomènes sensibles, c'est l'harmonie et la finalité de la vie, c'est l'originalité de la création artistique, c'est avant tout la liberté de l'effort moral. En résistant aux exigences de l'entendement, la nature révèle à l'homme qu'il est libre l. Il faudra donc conclure que la réalité du moi est hors des prises de la raison pure. Si l'homme cherche à se comprendre et à constituer une science de son être propre, alors il ne saisit que des rapports abstraits donnés dans un milieu homogène, il se forge un fantôme qu'il projette dans l'espace et qu'il appelle son moi. Il s'est dénaturé pour se rendre intelligible à soi-même. C'est à la condition de renoncer aux catégories de l'entendement que l'homme pourra prendre conscience de la continuité intérieure, de la spontanéité perpétuelle de ses états successifs, qu'il rentrera dans son être véritable 2.

Et, d'autre part, l'alternative de l'intelligible et du réel peut se retourner. L'homme peut-il faire au réel le sacrifice de la pensée

1. Boutroux, De la contingence des lois de la nature. Cours sur Vidée de loi naturelle.

2. Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience.

réfléchie, sans abdiquer devant les choses? et comment admettre que l'esprit abdique devant les choses? Il y a un principe qui domine la vie de l'esprit : c'est l'opposition du normal et de l'anormal, c'est-à-dire du vrai et du faux, du hien et du mal. Or, que devient, à la lumière de ce principe, le spectacle du monde? La perception apparaît comme contradictoire, comme une œuvre de déception, puisqu'elle transforme en réalité substantielle ce qui n'est au fond qu'un jeu d'illusions; la société est mauvaise, puisqu'elle met aux prises les individus qui la composent, et dément ainsi son propre principe. Les choses en tant que choses, les données pures n'ont pas de vérité; et là où il n'y a pas de vérité, il ne saurait y avoir que le néant. Les choses n'existent pas. C'est en niant la réalité du monde extérieur que l'esprit prend conscience de sa liberté interne; il connaît la norme fondamentale de la pensée, qui est l'identité, l'unité avec soi-même ; en faisant pénétrer cette norme dans le monde du changement et de la contradiction, il constitue là science. De même, il prend conscience de son pouvoir pratique en niant l'égoïsme de la nature physique, la brutalité du fait et de la force. Tandis que toute religion qui cherche à justifier le inonde tel qu'il est, finit par rattacher au Créateur le mal qui est dans les choses, et fait de Dieu un principe équivoque et immoral, qu'elle se contredit ainsi et se détruit elle-même, c'est, au contraire, en condamnant le fait au nom du droit, les choses au nom de l'esprit, en proclamant la norme morale comme étant l'absolu et Dieu même, que l'homme découvre le véritable sens de sa destinée, et s'élève à la vie religieuse. Bref, l'homme est libre parce qu'il résiste au réel et se renferme étroitement dans les conditions de l'intelligibilité '.

L'enquête que nous venons de faire sur la signification historique du problème de la modalité, aboutit à concevoir sous sa forme la plus aiguë, la plus brutale, pourrait-on dire, l'opposition de l'intelligible et du réel. Elle nous assure en même temps qu'il ne s'agit point là d'un accident dans l'histoire de la pensée, d'uni; difficulté qui existerait seulement à une époque et pour quelques générations, mais d'un problème éternel, qui a ses racines dans la nature de l'esprit humain. C'est être platoni-

\. Spir, Pensée rf. Réalité (Irad. Penjon). Esquisses de philosophie critique. Nouvelles esquisses de philosophie critique (apud Renie de Mil. cl de Morale, a partir de Mars 1895).

cien, en effet, que d'affirmer contre les choses les conditions de l'intelligibilité, d'ériger en absolu la norme idéale de la vérité; c'est être aristotélicien, que de limiter les droits de l'entendement par la considération du réel, de chercher dans les habitudes que prendrait un principe de vie et de finalité l'origine de la nécessité que présentent les choses. Platon et Aristote se partagent encore le monde des philosophes. Mais cela ne veut point dire que l'histoire n'atteste pas un progrès de la spéculation philosophique; seulement, c'est dans la position plutôt que dans la solution même du problème, qu'il faut chercher ce progrès. Le problème de la modalité s'est singulièrement précisé depuis Platon. Les anciens, d'une façon générale, rattachent immédiatement la pensée à l'être : c'est la nature de l'être qui doit justifier ou condamner la vérité du jugement. Les Cartésiens cherchent à fonder la correspondance de l'être et de la pensée dans l'unité d'un Dieu qui est la source commune de l'être et de la pensée. Pour les modernes, le critérium de la vérité, ce ne sera pas l'être, ce ne sera pas non plus l'identité transcendante de l'être et de la pensée, ce sera la pensée elle-même. L'être est fonction de la pensée; si la philosopbie a pour objet essentiel de donner une définition de l'être, c'est dans la pensée qu'il faut chercher le principe de cette définition. Pour résoudre l'alternative de l'intelligible et du réel, il importe donc avant tout d'étudier la pensée, considérée comme la fonction qui pose l'être. En un mot, la nature de l'être est suspendue à la nature de l'affirmation de l'être.

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