‹ La modalité du jugementChapitre 38 sur 92 · LES TROIS ORDRES DE LA MODALITÉ · texte numérisé non relu

LES TROIS ORDRES DE LA MODALITÉ

nécessité? Cette nécessité ne saurait résulter, nous avons déjà eu occasion de le remarquer, d'une comparaison qu'on établirait, par exemple, entre le jugement énoncé et le jugement contraire. Définir la nécessité par l'inconcevabilité du contraire, comme on démontre que pour un système de forces telle ou telle résultante est nécessaire parce que toute autre serait en contradiction avec les lois établies, c'est subordonner la pensée au langage, car ce contraire ne peut être donné que dans le langage. En tant qu'expression, toute affirmation comporte une affirmation contraire; mais, dès qu'on se place au point de vue de la pensée elle-même, comment concevoir un contraire à un acte de pensée? Ce qu'on peut dire d'un acte de pensée, c'est, non pas que son contraire est inconcevable, mais qu'on n'y conçoit absolument pas de contraire. Ce qui serait le contraire de comprendre est inintelligible à l'esprit : on a compris ou on n'a pas compris; comment confronter ce qu'on a compris avec ce que, par définition, on ne comprend pas? comment affirmer que l'unité impliquée dans le jugement est indissoluble, puisqu'il faudrait, pour juger du caractère de cette unité, se placer en dehors et au-dessus de cette unité même? L'unité pure qui est la raison d'être, le principe du jugement intelligible, ne comporte pas de nécessité, s'imposant à elle comme un lien extérieur; car cette unité n'est pas une loi de l'esprit, elle est l'esprit même. Il est donc vrai qu'elle est antérieure à toute diversité, à tout rapport; elle est inconditionnelle, elle se pose d'elle-même, absolument parlant, et l'être est affirmé par elle en tant qu'être.

N'en est-il pas de même pour la forme de l'extériorité? Comment l'esprit pourrait-il imaginer un contraire à ce qui est? L'absence d'arrêt, l'absence d'extériorité ne pourrait correspondre à un acte positif de l'esprit, et ce serait pour nous un néant. D'autre part, il est impossible que l'esprit rattache l'affirmation de l'être à quelque condition que ce soit, puisque cette condition, ne pouvant que lui être extérieure, échappe nécessairement à ses prises. La position de l'être ne saurait être, ici encore, qu'une position inconditionnelle. Comme la forme de l'intériorité, la forme de l'extériorité pose l'être absolument en tant qu'être. Tandis que par la première forme l'esprit affirme l'être comme sa propre affirmation, par la seconde il l'affirme comme sa propre négation. Dans les deux cas il y est engagé tout entier, il ne peut se dégager pour concevoir un contraire à cette position, et c'e^l là ce qui fait le caractère original et primitif de ces deux types d'être. A cause de cette originalité même, elles n'offrent à l'espril aucun moyen d'y saisir un caractère spécifique permettant de les

distinguer dans le langage. C'est, de part et d'autre, l'être, et, quelque hétérogénéité radicale que recouvre l'identité du nom, c'est ce même mot qui s'impose dans un cas comme dans l'autre.

Enfin, s'il en est ainsi pour les deux principes idéaux du jugement, à plus forte raison en sera-t-il de même pour le type issu de leur mélange. Puisque la raison ne peut expliquer comment le jugement peut participer à deux formes hétérogènes et comment une affirmation de l'être peut résulter de cette participation, alors l'être affirmé par ce jugement est essentiellement indéterminé; il est impossible, encore une fois, d'y saisir aucun autre caractère que cette position de l'être en tant qu'être.

Il y a donc trois types de modalité du verbe ; mais ce ne sont pas trois degrés différents d'une même échelle qui irait du moinsêtre au plus-être; ce sont trois natures d'être qui n'ont rien de commun entre elles, trois prétentions distinctes à l'être. Cependant, si les formes du verbe que nous venons de déterminer sont toutes trois, quoique à des titres divers, des positions de l'être dans le jugement et ne sont pas susceptibles d'être caractérisées davantage, il n'en est pas moins utile de maintenir la rigueur de leur distinction à l'aide d'une distinction dans le langage; pour cela, nous prendrons la liberté de préciser ou de restreindre le sens de certains concepts usuels, tout en nous éloignant le moins possible des habitudes de la terminologie philosophique. Or il y a lieu de remarquer que si les trois déductions que nous avons présentées tour à tour aboutissent à une conclusion identique, la justification d'une position inconditionnelle de l'être, il ne s'ensuit nullement que la nature de la déduction ait été identique dans les trois cas. La première forme du verbe est fondée dans la nature même de la pensée : du moment que la pensée existe, il ne se peut pas que son développement ne soit un progrès dans l'unification, il ne se peut pas que la forme de l'intériorité ne justifie l'affirmation d'une réalité intelligible : le verbe, en tant qu'être intelligible, est lié nécessairement à l'existence de la pensée. Mais, d'autre part, la pensée existant, on ne voit pas à priori pourquoi cette pensée ne tirerait pas tout son contenu de son propre fonds, pourquoi tout jugement ne serait pas entièrement intelligible. Il est de la nature d'un être pensant, remarque quelque part Spinoza, d'arriver par le déploiement de son activité interne à la vérité intégrale. Que la pensée humaine soit limitée, qu'il y ait pour elle un en-dehors et une affirmation de l'être extérieur à elle, c'est un fait, aussi réel sans doute que l'existence même de la pensée, qui n'en est pourtant pas une

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