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CHAPITRE IV

LES MODALITÉS DE LA COPULE DANS LES JUGEMENTS d'ordre THÉORIQUE

Remarques préliminaires.

Dans quelles conditions les analyses précédentes vont-elles nous permettre d'étudier la modalité des jugements concrets et déterminés, d'y définir le sens et la portée de la copule? Tout d'abord, nous nous sommes défait du préjugé suivant lequel il y aurait un type normal auquel toute forme du jugement devrait être ramenée : le jugement d'existence qui n'a point de prédicat, ou le jugement impersonnel qui n'a pas de sujet, le jugement à deux prédicats, ou le jugement à deux sujets, sont des actes aussi réels de l'esprit, partant des formes aussi légitimes du jugement, que le type aristotélicien : sujet, copule et prédicat. Partout où il y a quelque affirmation de l'être, à quelque titre et à quelque degré que ce soit, il y a un jugement, et il y a lieu d'en déterminer la modalité. L'étude de la modalité du jugement suppose donc une revue des différents types du jugement, et, par là même, elle en implique la classification. Cette classification doit être fondée sur le caractère que nous avons reconnu être essentiel au jugement, c'est-à-dire sur la copule. C'est à la copule que nous demanderons en quelque sorte d'engendrer le jugement; en suivant les sens divers et les caractères différents qu'il conviendra d'attribuer à la copule, nous pourrons espérer de contribuer à. établir une doctrine du jugement sur une base plus large que l'ancienne théorie de la logique formelle. Or, si c'est de la copule que doit procéder cette doctrine du jugement, la raison de la copule, le principe de l'affirmation de l'être dans le juge-

ment, c'est ce que nous avons appelé le verbe. Les résultats auxquels l'interprétation du verbe nous a conduit dans le chapitre qui précède, doivent donc nous servir ici pour comprendre et justifier les différentes formes de la copule; c'est à la lumière du verbe que s'explique la copule.

Est-ce à dire cependant que l'étude de la copule soit une conséquence directe de l'étude du verbe, et qu'ainsi, ayant établi par une analyse a priori les modalités du verbe, nous n'ayons qu'à y rattacher par une déduction systématique, également a 'priori, les modalités de la copule? Pour nous convaincre qu'un pareil procédé, dont la seule apparence est suspecte, ne saurait être appliqué ici, nous n'avons même pas besoin d'en discuter la légitimité; il suffît de nous rappeler les conclusions du chapitre précédent. Si nous étions, en effet, parvenu à une notion unique et exclusive du verbe, alors il se pourrait que le développement de la connaissance y fût nécessairement suspendu, qu'il n'y eût qu'à en dérouler méthodiquement toutes les conséquences. Mais, en fait, il nous est apparu que les principes idéaux de la modalité étaient doubles, et que, tout en étant hétérogènes entre eux, ils comportaient une espèce de mélange encore obscur et mal défini. Dès lors, il n'y a plus lieu de chercher à prévoir comment les formes particulières du jugement peuvent se tirer de l'un de ces principes, ou comment elles peuvent participer aux deux principes à la fois. Les types du verbe que nous avons envisagés abstraitement seront bien le point de départ de notre étude des jugements concrets, puisque, autrement, dépourvu de guide, nous nous égarerions dans la confusion des formes particulières; mais ce seront des principes d'orientation, non des principes de déduction; ils serviront à nous reconnaître dans les jugements qui nous seront donnés, non à les poser par une nécessité a priori. Donc, si nous ordonnons les jugements que nous étudions par séries à parlir des formes du verbe — forme d'extériorité et forme d'intériorité — en commençant par la forme d'extériorité dont paraissent issus les jugements qui se manifestent le plus tôt dans la vie de l'homme, il ne faut pas qu'on se laisse tromper aux apparences, et que l'on confonde cette série avec une construction dialectique: l'ordre adopté n'a pas d'importance quant au fond des choses, il n'intéresse que la simplicité et la clarté de l'exposition.

Une dernière question se pose enfin : si les principes abstraits du verbe ne suffisent pas à faire prévoir les formes particulières du jugement et à rendre raison de leurs modalités, alors ne

subsistera-t-il pas dans nos analyses une part d'indétermination, par suite une part d'arbitraire? ou bien avons-nous un moyen de fixer cette part d'indétermination, et d'assurer par un contrôle précis la validité de nos conclusions? Ce moyen, ce sera de confronter ces conclusions, obtenues par la réflexion sur la forme du jugement avec ce que nous savons par ailleurs sur la matière de ces jugements, de ne point séparer de la logique formelle la connaissance réelle; la première éclairant la seconde, la seconde confirmant la première. Or la critique psychologique et la critique scientifique sont assez avancées toutes deux, leurs résultats sont assez solides et assez stables pour qu'on puisse faire fonds sur elles; il est permis de rattacher les analyses de la logique aux conceptions psychologiques et scientifiques des penseurs contemporains, sans être suspect de les plier ou de les incliner par esprit de système à des conclusions conçues et voulues à l'avance. En même temps que nous élargissons la doctrine du jugement en y admettant les différents types d'affirmation de l'être, en même temps que nous éclairons à l'aide de la notion du verbe le rôle et la nature de la copule, nous essaierons de contrôler nos théories logiques en les appliquant à la connaissance concrète de l'univers, perception du monde extérieur ou science proprement dite. Peut-être, dans ces conditions, n'est-il pas illégitime d'espérer que l'étude de la modalité du jugement se relèvera de la stérilité à laquelle l'ancienne logique formelle l'avait condamnée.

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