LE JUGEMENT DE PURE EXTÉRIORITÉ
tique à elle-même à travers le temps; mais comment pourrait-il y avoir place dans un jugement primitif et spontané pour une notion métaphysique de «et ordre? car ce serait une puérile pétition de principe que de l'attribuer à un prétendu « sens commun » philosophique, pour se donner le droit d'en faire une donnée immédiate. Ou bien le moi est, ainsi que le voulait Descartes, la pensée elle-même; mais alors l'existence du moi n'est autre chose que la conscience du moi, c'est-à-dire la réflexion elle-même. Le fait démon existence se tire analytiquement du fait de ma pensée; il ne s'impose pas à ma pensée comme quelque chose qui lui serait étranger et extérieur. Disons donc avec Descartes que le Je suis résulte du Je pense, et s'il est le premier jugement de réalité que l'homme ait le droit de prononcer, il n'est en tout cas ni absolument primitif ni absolument spontané.
Ces remarques rapides suffisent à nous convaincre qu'un jugement ne peut recevoir du dehors sa détermination; car la détermination que comporte un jugement suppose un travail intellectuel de distinction, de comparaison, d'identification. Qui dit détermination, dit pensée. Ce qui est en dehors de la pensée, étant la négation de la pensée, ne peut être que néant pour la pensée. Le donné n'est pas quelque chose en soi; ce n'est qu'un rapport, le rapport d'extériorité à la pensée, qui peut être posé sans doute comme une forme d'affirmation, non comme l'élément constitutif d'un jugement réel, à plus forte raison d'un jugement de réalité.
Il était utile de mettre cette conclusion à l'abri de toute objection, en examinant la possibilité d'une thèse contraire; en fait, elle pouvait se déduire directement des principes qui ont été établis dans le chapitre précédent. En effet, si l'affirmation du réel est fondée sur la forme de l'extériorité, il est vrai que l'affirmation du réel ne peut se confondre avec cette forme même. Celte forme n'est pas un fait pouvant se refléter dans une idée adéquate ; c'est un rapport, et un rapport dont les deux termes se repoussent et s'excluent. La réalité abandonnée à elle-même, doit s'absorber et s'épuiser dans sa propre extériorité : chacun de ses étals, chacun de ses moments détermine immédiatement le suivant qui se distingue du précédent parce qu'il l'exclut absolument, et ainsi de suile à l'infini. C'est cette conséquence qu'exprime dans toute sa rigueur le mouvement dans l'espace qui constitue la vie du corps. Il n'y a point là de place pour un acte de connaissance, car tout acte de connaissance implique un arrêt dans le développement spontané de l'être, lui permettant de se replier sur soi-même;
la réflexion est incompatible avec le fait pur, et le symbole abstrait de cette incompatibilité, c'est le matérialisme de la conception vulgaire qui pose le corps comme unique réalité, parce qu'il est seul accessible aux formes spontanées de la connaissance, et nie la réalité de la pensée réfléchie.
Ce n'est pas tout. N'est-il pas possible de demander à l'expérience une confirmation de ces vues théoriques, non pas sans doute une confirmation directe, car l'expérience n'éclaire rien qu'à la lumière de l'interprétation qu'on en donne, mais plutôt une illustration qui ajoute une valeur concrète à nos considérations? Ici, en particulier, ne peut-il se faire que la complexité normale de la conscience se réduise à la simplicité d'un fait qui en formerait le contenu, isolé de tout autre fait, et le remplissant à lui seul, comme si l'homme, suivant l'expression leibnitzienne, était redescendu à l'état de simple vivant? Or ce cas privilégié semble réalisé dans les phénomènes de catalepsie. La catalepsie est considérée comme liée au « monoidéisme ». Une sensation ou une image, un fait, en conséquence, compose toute la conscience du sujet. Or ce fait ne donne pas lieu à un jugement : il n'est pas connu du sujet qui l'éprouve, et l'existence n'en saurait être affirmée par lui. Mais, par contre, le fait de conscience détermine irrésistiblement un mouvement de l'organisme, et ce mouvement est régi par les lois d'inertie et de fatalité qui caractérisent la nature matérielle. Le fait psychique, pris en soi, y apparaît donc nettement comme étant à la fois inconscient et impulsif; il devient, pourrait-on dire, extérieur à lui-même, extérieur à la conscience où il se produit. En un mot, il se manifeste sous la catégorie de pure extériorité, et il apparaît ainsi qu'à la forme pure d'extériorité ne correspond aucun jugement réel.