LE « CELA EST
réalité, il faut qu'il y ait autre chose que la forme pure d'extériorité; et cette autre chose ne peut être que l'activité intellectuelle, il faut que cette activité établisse un rapport entre le fait pur et ce qui est l'esprit lui-même, c'est-à-dire l'unification systématique du contenu de la conscience. En second lieu, elle nous a fait voir l'erreur de la conception vulgaire qui attribue un caractère primitif à des jugements complets, comme j'existe ou voilà du bleu. La détermination étant œuvre d'intelligence, il convient, pour comprendre la formation du jugement et en apprécier la relation à l'être qui définit la modalité, de commencer par l'indéterminé et de suivre un à un les progrès accomplis vers l'entière détermination. Soit un jugement comme celui-ci : je sens une odeur de rose. C'est, en apparence au moins, un jugement primitif puisqu'il se réduit à la constatation d'une sensation, c'est-à-dire, semble-t-il, du fait de conscience originel. Mais déjà Condillac avait remarqué que toute sensation est un état du sujet, et que cela veut dire : je suis odeur de rose. Or la notion du moi, si elle est impliquée dans la conscience qui est le moi, n'en est pas nécessairement dégagée; il faudrait, pour arriver aune conception claire de son être propre, une réflexion distincte, qui correspond à une phase ultérieure de la pensée. Le jugement devient : Une odeur de rose est . Cette forme, à son tour, n'est pas encore assez simple; elle comporte une détermination spécifique qui suppose des expériences précises et, pour les interpréter, des procédés déjà raffinés d'analyse et de classification. Le jugement de fait doit s'exprimer ainsi : Cela est. Telle nous semble être la première forme sous laquelle l'esprit manifeste, en face des choses, sa puissance d'affirmer. C'est donc à bon droit que Cousin avait tenté de saisir un jugement simple et primitif. Seulement, trompé parles définitions exclusives de la logique classique, il avait cru nécessaire de donner à ce jugement un contenu tel qu'il pût satisfaire l'esprit en fournissant une détermination complète de son objet. Or c'était là poser le problème en termes contradictoires, puisque ce jugement devait être à la fois concret et abstrait, spontané et réfléchi. Le seul élément qui soit irréductible dans le jugement, c'est celui qui ne peut être acquis par le progrès de la pensée, qui est, par suite, au delà de l'abstraction et de la réflexion, c'est la copule. Dans le Cela est, Cela, n'étant autre cbose que le sujet indéterminé à quoi la copule confère l'être, n'ajoute rien à la copule; le jugement primitif se réduit à la copule.
Nous avons donc à nous poser la question suivante : quelle est Ja modalité du Cela est? Or il ne semble pas qu'à cette question
la réponse puisse demeurer douteuse : la modalité du Cela est est la réalité. Et, en effet, puisque le Cela est n'a pas d'autre détermination que la copule être, tout son contenu s'épuise dans l'affirmation de la réalité. Il n'exprime pas autre chose que cette obligation où se trouve l'esprit de reconnaître l'être, ce que nous avons appelé, suivant l'expression fichtéenne, le choc; il est, par essence, caractéristique de la réalité. Dans la pratique même, comment le réel se distingue-t-il de l'idéal, sinon par sa résistance à l'effort de notre volonté? au lieu de s'effacer et de s'évanouir à notre gré, comme fait généralement l'image, le réel s'impose à nous, comme fait la sensation, et provoque de notre part, malgré nous au besoin, un Cela est. Le subjectif est ce qui est impuissant à exercer sur nous cette contrainte qui nous est apparue comme le signe de l'extériorité. Le Cela est fournit le critérium du réel; la réalité réside en lui; elle se définit par lui.
Une telle conclusion semble l'évidence même; mais, si la réflexion critique se substitue à la croyance spontanée, le Cela est apparaîlra-t-il encore comme la marque infaillible de la réalité? Sans doute ce jugement est l'expression immédiate de la réalité, mais ce n'est qu'une expression, nécessairement distincte de la réalité. Dès lors, on ne peut plus dire qu'entre le jugement et son objet il y ait adéquation. Cet objet fùt-il réduit à la simplicité d'une sensation, encore serait-il vrai que la sensation et le jugement qui s'appuie sur elle sont deux actes différents dans la conscience. Le jugement n'est pas la sensation elle-même, pas plus que la sensation ne se transforme d'elle-même en jugement. Ce n'est pas tout. Entre l'objet et le jugement il y a extériorité; or cette même extériorité à laquelle se heurte le jugement, en même temps qu'elle est la raison d'être de l'affirmation, fait aussi que cette affirmation est comme une transmutation de la réalité. Nous ne sommes plus sur le terrain du réel; nous sommes en présence d'affirmations de la réalité, et par cela seul que ce sont des affirmations, ce n'est plus la réalité. Au moment même où je l'affirme, cette réalité peut avoir disparu; ainsi fait, par exemple, la vue d'un éclair : si inconsistante, si fugitive est la conscience que j'ai de ma propre sensation qu'elle devient suspecte à l'esprit même qui cherche à en constater l'existence. J'ai cru saisir cette prétendue réalité, je veux en faire l'objet d'une affirmation, et, malgré moi, mon affirmation se tourne en doute et en interrogation. Il est donc vrai que l'absolument concret échappe à toute détermination de la pensée; car la réflexion doit nécessairement se distinguer de l'objet qu'elle considère. Pour affirmer le réel, il