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V. — Le jugement de réalité

Puisque, sous sa forme normale, le jugement n'est point capable de poser une réalité à laquelle on doive se tenir définitivement, c'est à un autre mode de jugement, s'il en existe, qu'il faut demander de poser l'être. Cet autre mode ne pourra être obtenu que par un nouveau progrès de l'activité interne. Et, en effet, supposons un instant inexacte la thèse que nous travaillons à établir, supposons que la réalité affirmée par l'acte du jugement doive être relative, non pas au caractère de l'acte, à la forme du jugement, mais uniquement à la nature du contenu, qu'il s'agisse pour l'esprit de constater ce qui est, et non point de lui conférer l'existence, alors la distinction entre le jugement de la perception normale et le jugement de l'hallucination devrait se faire au moyen de l'objet lui-même et par l'examen de ses propriétés intrinsèques. Mais, en fait, à mesure qu'elle se fera plus attentive, l'analyse de l'objet de la perception ne peut que lui en révéler plus nettement le caractère tout idéal et tout subjectif; il n'aboutirait par suite qu'à faire apparaître plus clairement l'illusion qui donne à cet objet l'apparence d'une réalité immédiate et absolue. Il faut donc, encore une fois, que l'esprit se détourne de la matière de son affirmation pour faire un nouveau retour sur la forme de cette affirmation, qu'il y trouve le moyen d'accomplir un nouveau progrès dans l'unification de cette connaissance. Chaque groupe de perceptions étant posé comme un corps subsistant dans l'espace à trois dimensions, il est possible à l'esprit d'établir entre les différents groupes un rapport d'extériorité, dont l'espace est naturellement le symbole, et de faire ainsi de l'ensemble de

ses perceptions un système unique. C'est ce système dont l'esprit affirme désormais l'existence par chaque jugement de réalité. A l'état normal, toute affirmation d'une réalité, quelle qu'elle soit: Ce rideau est, par exemple, implique l'existence d'un monde où cette réalité a sa place rationnellement déterminée. Tout jugement qui ne saurait se rattacher à ce jugement général, ne saurait être un jugement de réalité; le contenu en est affirmé comme irréel, illusion du rêve ou fiction de l'imagination.

Par ce nouveau jugement se trouve établie et justifiée la distinction entre la perception normale et l'hallucination que le jugement de substantialité ne parvenait pas à fonder; ce qui le réduisait à n'être qu'un simple possible. Dès lors, au regard de la conscience spontanée, ce nouveau jugement sera le véritable jugement de réalité; univers et réalité sont expressions synonymes; quand je dis : « Ce rideau est dans l'univers'», je lie l'existence du rideau à l'existence nécessaire du système total qui définit l'être; il faut donc bien que le jugement de relation à l'univers ait pour modalité la réalité. Il semble difficile que la réflexion critique ne confirme pas cette conclusion; et, en effet, ce dont l'existence est maintenant affirmée, ce n'est plus un choc isolé, ni une simple sensation, ni un bloc défini de conscience, c'est l'ensemble des états qui remplissent ou qui ont rempli la conscience, c'est, pour mieux dire, la totalité des consciences successives fondues dans la continuité et dans l'unité de la vie spirituelle. Dès lors, il n'est plus possible à l'esprit qui juge de se séparer de l'objet de son jugement; car cet objet est lui. En affirmant l'existence d'un corps déterminé dans l'univers , c'est sa propre réalité qu'il affirme, c'est le contenu de sa conscience devenu un système dont toutes les pièces sont unies par un lien d'extériorité réciproque. Même entre ces blocs de conscience, qui sont ainsi à la fois séparés et unis, il en est un qui se distingue nécessairement des autres, d'abord par la permanence dans la conscience, et à titre de sensations, de ses parties essentielles, ensuite parce qu'il apparaît à la réflexion comme la condition de toute connaissance et de toute activité. C'est à partir de ce bloc qui est perçu comme un corps, que s'organisent tous les autres groupements de sensations, et qu'ils prennent une place dans l'ordre général du système. Ce corps devient naturellement le centre du système; l'extériorité relativement à l'esprit que le jugement de perception attribuait à l'un quelconque de ses objets, se détermine comme l'extériorité par rapport à ce corps, et, par suite, l'esprit en vient à s'attribuer à lui-même ce corps comme étant sien, bien plus

comme étant soi. L'esprit s'est ainsi enfermé dans ce sytème d'extériorité réciproque qui constitue le monde, commet s'il en était une partie; il s'est fait individu.il s'est, pour ainsi dire, matérialisé, afin d'entrer en contact avec son objet; et alors il affirme la réalité d'un monde extérieur, c'est-à-dire existant au delà des limites de son individualité organique, la réalité d'un non-moi. Le moi et le non-moi sont posés à titre égal dans l'acte qui pose l'univers; chaque affirmation d'un objet dans le non-moi, pourvu qu'elle soit rationnellement rattachée au système général d'affirmations qui constitue la pensée normale, est liée à l'affirmation du moi; elle l'implique puisqu'elle est conditionnée par elle, et elle y mène comme à sa condition. Par conséquent, c'est notre commerce constant avec le monde extérieur qui nous constitue notre vie propre; et, en revanche, la réalité de notre vie propre s'étend à ce monde extérieur. Le sentiment d'être, qui se dégage en quelque sorte de notre organisme même et qui en semble une perception immédiate, d'un accent à la fois indéfinissable et irrésistible, se communique du moi au non-moi. Le moi et le non-moi ne font qu'une seule et même réalité; dès lors, la réalité de l'univers est affirmée par un jugement unique, et ce jugement unique est le véritable jugement de réalité; ou bien, il faut dire que rien n'existe absolument, du moins qu'il n'est permis à l'esprit de poser aucune existence. Par suite, dans ce jugement de réalité l'opposition du oui et du non, la qualité, prend toute sa valeur. Tandis que, dans les jugements de prédication ou de substantialité, il était difficile de décider si la négation tombait sur la copule elle-même ou sur le prédicat (car, suivant les cas, la forme négative du jugement peut résulter de l'aspect privatif d'un prédicat positif comme immédiat ou indispensable, ou d'une forme détournée du langage, comme dans : Ce châtiment nest pas immérité), ici au contraire il n'y a pas de prédicat : la copule est l'être sans restriction ; et son opposé, c'est la négation directe de l'être. L'étude de la modalité du jugement aboutit donc à une alternative.

Quel est le sens de cette alternative? quelle est la valeur destermes qu'elle présente? Le monde extérieur offre une apparence d'absolue et immédiate extériorité; mais elle n'a été conférée au monde qu'en vertu d'un travail de l'esprit, qui a réduit la multiplicité incohérente des faits de conscience à l'unité d'un système dont toutes les parties sont intérieures au tout, en même temps qu'extérieures les unes aux autres. Si l'esprit s'apparaît à lui-même comme étant dans le monde, en réalité, pour la réflexion critique, le monde ne peut être que dans l'esprit; c'est l'esprit qui le fait

extérieur à soi, qui étend à l'univers entier qu'il comprend dans ce jugement unique, l'extériorité primitive du Cela fst. Encore ici, donc, c'est la copule toute seule qui enferme en elle la raison de la réalité. Le Cela est est devenu le monde ; dès lors, le monde étant affirmé comme réel en vertu de l'extériorité absolue qui est dans le Cela est le reflet de la forme idéale de la modalité, chacun des objets qui composent le monde participe à cette unique réalité ; il est affirmé comme également réel en vertu de l'unité logique qui fait du monde un système. Mais alors aussi la réalité de ce système ne peut être autre que celle du Cela est; puisque l'affirmation du Cela est n'a rien de nécessaire, puisqu'elle peut reposer sur une illusion, la réalité du monde peut être une illusion ; mais, puisque tous les objets de ce monde sont logiquement enchaînés entre eux, cette illusion ne peut être que totale : elle entraîne la ruine de l'homme tout entier, de l'univers qui existait et de la raison qui pensait cet univers. L'alternative abstraite à laquelle nous avons abouti prend donc un sens concret : c'est l'alternative de la raison et de la folie. L'existence de l'univers étant impliquée dans toute espèce de jugement d'existence, ou à chaque instant et à chaque choc subi, l'esprit affirme à bon droit la réalité totale de cet univers — et c'est là proprement le jugement de réalité; — ou cet esprit n'existe plus à titre d'esprit, l'hallucination systématisée a envahi la personne tout entière. Dans le délire, d'une façon générale, l'unité grâce à laquelle tout notre système de représentations — notre individualité propre et le monde extérieur — participe à une seule et' même réalité, est brisée; le sentiment d'être, inséparable de la vie elle-même, ne s'y communique plus. Le jugement de réalité porte à faux ; le Cela est n'évoque et ne soutient qu'un système factice ou que des groupes incohérents de faits de conscience; il arrive même que le sujet s'attribue une personnalité imaginaire, et le jugement par lequel il en pose la réalité n'a rien qui diffère en soi du jugement normal. 11 n'y a pas dans le jugement de réalité de quoi distinguer l'affirmation raisonnable de l'affirmation déraisonnable, où ce qui subsiste de notre raison semble engagé tout entier pour affirmer à faux le réel; et ce qui le prouve, c'est que nul n'a d'autorité pour déclarer par son seul témoignage qu'il n'est pas fou.

Ces considérations déterminent nettement le caractère du jugement qui affirme l'existence du monde extérieur. Il n'a pas cette certitude intrinsèque qui est le privilège du jugement de nécessite ; la modalité en est la réalité, purement et simplement. L'être y est, en efl'et, donné comme le résultat d'une alternative, d'un choix

entre le oui et le non, c'est-à-dire comme un fait. Il est donc vrai aussi que, même dans ce jugement qui peut être légitimement reconnu comme jugement de réalité, la copule garde un caractère complexe et équivoque. Entre la forme de l'extériorité qui correspond à l'affirmation de l'être, et le contenu affirmé qui est lentement élaboré et construit par l'esprit , la disproportion s'est accentuée; c'est pourquoi il est impossible que le jugement d'existence qui pose devant l'esprit la réalité du monde extérieur marque un terme à l'effort de l'activité intellectuelle.

Jusqu'au bout de ce lent travail pour la connaissance de la réalité, la patbologie suit la psychologie normale comme une ombre et comme une parodie. A chaque conquête dont s'applaudit l'intelligence, elle avertit que cette conquête laborieuse est fragile en même temps. L'habitude a beau dissimuler sous une apparence invincible d'unité immédiate la complexité de ces synthèses, elles demeurent susceptibles de se dissoudre, et parfois elles se dissolvent en effet. Mais aussi, grâce à ses erreurs et à ses folies, l'esprit prend nettement conscience du travail qu'il a lui-même accompli; il sait que c'est lui qui a fait le monde, en soumettant à un ordre régulier et immuable le chaos primitif dont l'incohérence éblouit l'œil de l'enfant. Dès lors, il cesse d'être la dupe et le prisonnier de l'apparence; il s'affranchit de cette réalité qu'il sentait peser sur lui; il comprend qu'elle n'épuise pas sa capacité d'affirmer l'être. Son jugement n'est plus rivé à un univers unique; il est capable de se donner tour à tour divers contenus. Alors se conçoit la possibilité d'un jugement nouveau dans lequel un monde est contemplé qui n'est pas le monde ; ce monde est devant l'esprit, et pourtant il ne domine pas, il n'enchaine pas l'esprit; à la première secousse, il peut disparaître; à la première évocation, il reparaîtra. Ce sentiment de heurt, ce choc à la fois indéfinissable et irrésistible qui fait pour l'homme sain la réalité, qui transforme les rêves du fou en hallucinations délirantes, n'est pas à la base d'un tel jugement ;'il se soutient, en quelque sorte, par son propre poids, et l'esprit n'y a plus égard qu'à l'organisation intérieure, qu'au contenu. Pour employer les termes abstraits dont nous sommes convenus, le jugement qui vient d'être décrit, ne participe pas immédiatement à la forme d'extériorité; il est constitué tout entier par le rapport réciproque qui unit les différentes parties

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<le son objet; la réalité, tout apparente, de ce jugement devra donc être posée en fonction de la richesse de ses détails, de la perfection de sa systématisation.

A quoi bon évoquer cette possibilité, qui semble théorique? Quelle raison d'être peuvent avoir de pareils jugements? Pourquoi l'esprit travaillerait-il à une construction fictive et dont la perfection ne pourrait que multiplier ses chances d'erreur? Comment justifier une copule qui est, en même temps que position de l'être, négation de la réalité absolue de cet être? Et pourtant ces jugements existent. Ils forment la vie esthétique. Toute représentation esthétique implique à la fois un effort d'organisation et un effet d'illusion. D*une part, ce qui donne au jugement sa réalité esthétique, c'est la valeur intrinsèque du contenu. Point de beauté sans unité intérieure, sans une expression de vie profonde, sans une certaine plénitude d'être. Il faut, pour que nous éprouvions le sentiment esthétique, que nous ayons conscience d'avoir devant nous un monde auquel il ne semble rien manquer de ce qui constitue le monde réel; sans quoi nous ne saurions nous reposer en lui et jouir par lui. Tout ce qui est incompatible avec notre conception de l'être, tout ce qui nous parait incomplet ou imparfait, ne saurait être beau pour nous. C'est lorsque l'art humain réussit à présenter de la vie une image supérieure à ce que la vie nous fournit en effet, c'est surtout lorsque, par un heureux concours de circonstances, la nature semble s'être surpassée elle-même, que la joie esthétique s'élargit et s'épanouit. Et d'autre part, pour que le jugement demeure jugement esthétique, il faut que l'objet — même réel — n'en soit jamais pris pour la réalité elle-même; il faut que la contemplation en soit purement idéale, sans rapport aucun avec notre situation actuelle dans l'espace ou dans le temps, avec l'effort de notre intelligence ou avec les passions de notre cœur; autrement, nous chercherons à comprendre cet objet, à l'adapter à nos tendances individuelles; nous travaillerons, nous ne jouerons pas. Au fond de tout plaisir esthétique il y a donc cette convention qu'il ne s'agit pas de la véritable et unique réalité, convention tacite que le spectateur fait avec lui-même, et qui devient peu à peu inconsciente, mais qui ne disparait jamais; l'oublier complètement, ce serait faire succéder à une contemplation agréable un état pathologique d'hallucination. Si le spectateur d'une tragédie en vient à perdre tout à coup ce sentiment profond d'irréalité grâce auquel il pouvait transformer en plaisir un spectacle naturellement douloureux, le charme est rompu, la vie esthétique est suspendue. La nature elle-même ne

doit sa beauté qu'au regard qui sait se garder de l'analyser et de l'interroger, qui sait la contempler comme il ferait d'une pure apparence.

On comprend par là que les souvenirs, quels qu'ils soient et par cela seul qu'ils sont souvenirs, deviennent si aisément la matière d'une représentation esthétique; il suffit pour cela qu'ils ne pèsent plus sur notre vie réelle, qu'ils ne se rattachent plus à nos intérêts du moment; alors, apaisés par le temps et transformés en rêves, ils font surgir devant l'esprit un monde qui est vrai en soi et qui n'est pas notre univers actuel, un monde qui est le monde de l'art, à la fois réel et factice, qui nous enveloppe et cependant que nous dominons; nous nous savons supérieurs à lui, et nous y jouissons de notre liberté. Illusion et réalité, « fiction et vérité », telle est la conclusion complexe à laquelle aboutit l'étude de la modalité du jugement esthétique, et il est facile de la rattacher à l'ensemble de nos considérations sur la modalité. Puisqu'il y a, dans tout jugement de réalité, disproportion entre la forme de l'extériorité qui donne au jugement sa réalité, et la fonction d'unification qui détermine le contenu de sa réalité, disparité entre l'être et ce qui est, alors on comprend que le jugement normal de réalité ne soit qu'un cas particulier d'équilibre, le cas d'équilibre stable, et qu'il y ait place pour des états d'équilibre instable. La contemplation esthétique est un de ces états, comme l'hallucination des fous; le parallèle est légitime, mais s'il est conduit en toute rigueur, il aboutira au contraste, et non à la confusion, de ces deux états. Car dans un cas et dans l'autre la rupture de l'équilibre normal se produit en sens inverse. Le fou est sous l'obsession du Cela est : c'est l'extériorité essentielle de ce jugement qui se communique au contenu, quel qu'il soit, de sa conscience en décomposition, et accable l'esprit de sa force irrésistible. Pour l'artiste, c'est tout le contraire; la valeur intrinsèque du contenu qu'il imagine est la raison unique de sa réalité; c'est seulement parce qu'elle remplit et réjouit sa pensée, c'est à force de richesse et d'unité, que son œuvre paraîtra vivre d'une vie indépendante et finira par lui donner parfois. l'illusion d'être une réalité extérieure. Le jugement du fou n'avait qu'une possibilité abstraite, incohérente et contradictoire avec la réalité; le jugement de l'artiste enferme une possibilité concrète qui, loin d'être incompatible avec le réel, l'illumine et le pénètre d'intellieence.

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