VII. — Le jugement d'analyse expérimentale
En se donnant à lui-même comme objet de contemplation esthétique un monde autre que l'univers réel, l'esprit cesse d'être lié à l'affirmation d'une réalité extérieure à lui, il se rend indépendant vis-à-vis de l'univers. Dès lors, au lieu de s'enfermer dans cet univers comme s'il n'était qu'une partie dans un tout, il pourra lui appliquer ses procédés propres d'investigation, c'està-dire qu'au lieu d'en subir le choc extérieur il essaiera de le comprendre dans sa réalité intrinsèque; après en avoir eu la perception, il en aura la science. Qu'est-ce que le jugement scientifique saisit comme réalité dans l'univers? S'agit-il d'atteindre à une perception plus étendue ou plus précise des choses? Sans doute nos sens par leur infirmité et leur grossièreté semblent rapetisser et appauvrir le monde qu'ils ont mission de nous faire connaître. La science commence par élargir et enrichir le champ de notre investigation; la condition nécessaire, et parfois suffisante, du progrès scientifique, c'est la multiplication et l'exactitude croissante des observations. Mais, si la science se bornait à l'observation, le jugement scientifique ne différerait qu'en degré du jugement vulgaire, et n'offrirait aucun caractère nouveau d'intelligibilité et de vérité; par la connaissance minutieuse de l'univers, nous aurions multiplié les problèmes, nous n'aurions pas acquis les solutions. Quelle est la démarche décisive par laquelle l'esprit arrive à avoir prise sur l'univers? c'est l'analyse expérimentale, ou, plus simplement, l'expérience scientifique. L'expérience scientifique ne peut être assimilée à l'observation empirique que par une confusion d'idées, qui a elle-même sa racine dans une équivoque de langage. Le but du savant, ce n'est plus, en effet, de saisir un phénomène complexe dans toute sa complexité, mais d'en analyser les différentes parties afin de pénétrer jusqu'au caractère simple qui en est la condition déterminante. « Tout l'art des expériences, a dit Flourens, est de découvrir les faits simples. » Les faits simples sont pour la science les éléments de la perception de l'univers, ou, plus exactement, ce sont ces faits simples qu'elle substitue à la perception sensible de l'univers, dont elle fait les véritables propriétés des corps, les éléments du monde. Ainsi la couleur, la saveur, etc., tout ce qui est directement lié à la sensation est peu à peu éliminé par l'analyse expérimentale ; ce qui résiste à cette élimination
progressive, l'atome, le mouvement, etc., c'est cela qui est l'objet du jugement scientifique, et est affirmé par lui comme réel. La chaleur est mouvement, la matière est masse, l'électricité est énergie; telles seront les formes typiques de ces jugements scientifiques. Ces jugements constituent bien pour nous une classe tout à fait spéciale; la copule, en effet, n'y marque ni la liaison d'un sujet et d'un prédicat comme dans le jugement aristotélicien, ni, comme dans le jugement mathématique, l'identité de deux termes homogènes; il y a d'un côté l'apparence sensible, telle qu'elle est donnée dans la perception, chaleur, matière, électricité, et, de l'autre côté, il y a la réalité véritable qui se dissimule sous cette apparence et qui n'est accessible qu'à l'analyse scientifique. Ce que la copule indique, c'est donc la réduction à la réalité : le mouvement est la réalité de la chaleur, etc. Le mot est semble avoir dans le jugement : la chaleur est mouvement, la plénitude de sa signification; la modalité en serait, d'une façon absolue, la réalité.
Cette conclusion, qui était celle des anciens atomistes, qui est encore aujourd'hui celle des savants matérialistes et des philosophes dynamisles, est-elle conforme au vrai caractère de l'analyse expérimentale? Ce que la science atteint par delà les apparences sensibles peut-il être légitimement posé comme être? Il est aussi difficile de l'admettre qu'il est difficile de comprendre comment un procédé d'analyse suffirait pour conférer à son objet une valeur de réalité, que la perception sensible ne posséderait pas. Non seulement les données de l'expérimentation sont extérieures à l'esprit; mais, par cela seul que l'expérimentation est une analyse, elle détruit peu à peu cette œuvre d'unification qui avait permis de considérer la totalité de ces données comme l'univers réel ; l'esprit retire à son objet la seule garantie de réalité qu'il avait pu lui conférer. Le fait simple dans la nature n'est pas quelque chose qui puisse être directement saisi; c'est un fait simplifié par l'esprit qui prolonge ses expériences en les interprétant : la séparation, qui ne peut se faire par le feu, se fait, comme disait Bacon, par la pensée ; c'est par un procédé méthodique de soustraction qu'il est atteint; en définitive, c'est une abstraction. L'ascension du liquide dans un tube vide est une abstraction, car pour attribuer à ce phénomène la simplicité qui seule permet d'en espérer une explication, il faut éliminer progressivement toute une série de considérations relatives à la nature du liquide, à la température, à l'imperfection du vide, etc., qui, dans la réalité des choses, ne se laissent pas