LA DOULEUR
de là qu'elle n'ait aucune existence spirituelle : qui dit existence spirituelle, dit activité. La douleur est un effort pour agir, ou plus exactement pour réagir; elle n'est pas sans relation avec l'organisme, mais elle exprime « ce qui va s'y produire, ce qui tend à s'y passer1 »; le jugement qui la traduit ne constate pas une vérité, il dicte une action ; c'est un jugement pratique. Il y a dans la douleur quelque chose de primitif et d'irréductible, qui l'ait qu'elle s'impose irrésistiblement à l'être; c'est un devant être immédiat, tout à fait comparable au Cela est qui est caractéristique de la perception actuelle. Tout être qui souffre affirme la suppression de son état actuel; il fait effort pour sortir de cet élat, c'est-à-dire qu'il cherche en dehors de lui sa satisfaction. La valeur logique de l'affirmation, sa bonté, dépend donc du dehors; et c'est pourquoi la forme de l'extériorité nous apparaît comme le fondement du jugement de douleur.
Or, entre l'effort impliqué dans la douleur et sa satisfaction extérieure, la liaison est-elle immédiate? en d'autres termes, le jugement de douleur a-t-il pour modalité la réalité? Il faudrait pour cela que le monde extérieur fût si bien adapté à notre tendance individuelle que l'acte issu du jugement pratique réalisât effectivement ce qu'affirme le jugement, la suppression de l'état douloureux. Mais il serait bien superflu de faire voir qu'il n'en est rien : l'effort pour mettre fin à une douleur ne se confond pas avec le pouvoir d'y parvenir; entre l'un et l'autre, il y a toute la distance qui sépare le spasme du malade de la science du médecin. Tout ce qu'enveloppe en elle-même la douleur, c'est, trop souvent, une agitation qui est stérile, ou même qui ne fait que renforcer le mal. Et il en est de même pour le plaisir, du moins sous sa forme immédiate de plaisir physique : il est fonction d'un organisme qui sans cesse s'épuise, et sans cesse a besoin de se renouveler. Aussi la tendance à prolonger l'état actuel, qui constitue le jugement pratique de plaisir, symétrique au jugement de douleur, peut-elle se tromper et se contredire elle-même : l'habitude, ou la continuité, détruit le plaisir. Les jugements pratiques, qui correspondent à une émotion simple, ne peuvent donc garantir la vérité de l'acte qu'ils entraînent. Il n'y a pas de liaison directe entre le devant être et ce qui est par suite de l'action. Tout plaisir n'est pas bon, toute douleur n'est pas bonne, au sens où l'entendent les optimistes, c'est-à-dire que l'effort impliqué par le plaisir ou par la douleur n'est pas nécessaire-
1. Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, p. 25.
ment dirigé dans le sens de la satisfaction individuelle. La souffrance peut être inutile, il y a une douleur absolue que rien ne compense, que rien ne justifie. Bref, l'affirmation d'un besoin ne crée pas l'objet qui mettra fin à ce besoin; voilà le fait fondamental de la vie humaine, que nous exprimons en disant que la modalité du jugement pratique qui correspond à une émotion simple, est la possibilité.