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LE DÉSIR

Sans doute, pour la plupart des hommes, le désir est une force qui oe dépend pas d'eux, qui, au contraire, s'impose àeux comme une contrainte* externe, Ln affirmant leur désir, ils suspendent leur satisfaction à la possession d'une chose; ils se croient assurés, s'ils la possèdent, de goûter un plaisir déterminé et qui demeure identique à lui-même, quel que soit d'ailleurs l'état général de leur conscience. Leur plaisir serait une conséquence nécessaire de la chose, il serait aussi extérieur et aussi objectif que la chose ellemême. A l'uniformité du désir correspondrait l'uniformité du plaisir. Mais il est clair que cette conception du vulgaire est une illusion : seul, l'état interne fait la réalité du plaisir, l'identité des circonstances extérieures n'entraîne nullement l'identité des états de conscience. De là les conditions parfois étranges dans lesquelles se déploie l'activité humaine : les désirs survivent au plaisir: alors que leur satisfaction ne peut plus nous procurer une jouissance sincèrement et profondément sentie, nous n'en persistons pas moins, soit habitude, soit esprit d'imitation, à affirmer ces désirs comme réels en nous; ce n'est qu'après coup, par une réaction du jugement pratique sur ce qui en aurait dû être le principe, et qui est comme une suggestion de nous-même à nous-même, que nous nous donnons une partie du plaisir auquel nous nous attendions et qu'ainsi nous justifions dans quelque mesure l'illusion dont nous étions dupes. Aussi n'arrive-t-il pas toujours que cette illusion se dissipe; de même que, dans l'ordre de la connaissance théorique, une certaine attention était nécessaire pour retrouver sous la généralité du prédicat la réalité particulière qui y était exprimée, pour rétablir les nuances originales et franches de la sensation initiale contre les couleurs fondues et affadies de la vision moyenne, de même il faut un effort d'analyse pour reconnaître sous l'intensité du désir la faiblesse du plaisir réellement ressenti, et se dégager du joug que le jugement pratique imposait à l'être intérieur. De cet effort tous les hommes ne sont pas également capables. Que d'existences s'épuisent en vain à la poursuite des choses appelées les plaisirs, qui témoignent de l'impuissance du jugement de désir à justifier de sa réalité pratique!

Cette impuissance que l'expérience de la vie manifeste si clairement ressort avec non moins d'évidence des conditions logiques du jugement de désir, telles que nous les avons définies. Ce jugement pose son objet comme désirable en soi, indépendamment de l'aspiration interne, et il se croit en droit d'y chercher le fondement extérieur de sa légitimité. Mais ce ne peut être là BRUNSCHVICG. — La Modalité du jugement. 13

qu'une apparence, et une apparence illusoire; puisque l'objet du désir est déterminé par l'unification d'une série d'expériences, il est nécessairement relatif à l'esprit; il ne soutient pas«et ne légitime pas le devant être; c'est le devant être qui lui communique de sa force pratique. Si la réalité pratique de la copule avait déjà, dans le jugement initial, besoin d'une justification, il ne la trouvera certes pas dans un objet qui n'existe que par elle : le jugement pratique de désir a encore pour modalité la possibilité.

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