IV. — L'utilité
Le devant être, affirmé dans le désir, n'entraîne pas forcément une réalité pratique; tout désir n'est pas immédiatement satisfait. L'échec peut ne pas détruire le désir, mais provoquer tout au contraire un nouvel effort d'intelligence pour rattacher au désir initial une série d'actions qui concourent à le satisfaire. La possession de l'objet est le but : par rapporta ce but se coordonneront différents jugements pratiques qui exprimeront autant de moyens. Qui veut la fin veut les moyens : le devant être qui crée le désir initial, affirme également comme désirables toutes les démarches utiles à le satisfaire. La modalité des jugements d'utilité devra donc s'expliquer par l'effort de coordination systématique qui, de la pluralité de ces jugements pratiques, forme une unité, et par là fait participer cette pluralité à la réalité d'un jugement unique auquel elle est suspendue. Or ce jugement unique est lui-même un jugement d'extériorité. En agissant sous la catégorie d'utilité, l'homme n'est pas en état de rendre absolument raison de sa propre activité; l'utilité qu'il affirme n'est vraie qu'en fonction d'un désir dont la réalité pratique, ou puissance de satisfaction, peut être contestée; le jugement d'utilité demeure donc hypothétique. Ainsi, du jugement de désir au jugement d'utilité qui en est la conséquence, l'affirmation pratique n'a rien gagné en réalité; tout au contraire, à mesure qu'elle insère plus d'intermédiaires entre l'état actuel et l'état futur auquel elle aspire, elle risque de s'éloigner davantage de son objet.
Et c'est ce qui arrive en fait : lorsqu'un jugement d'utilité conduit à une série d'actions particulièrement laborieuses et longues,, toute l'activité de l'homme s'absorbe dans cette série d'efforts continus, qui devra nécessairement s'isoler dans l'àme et constituer pour l'homme un but indépendant; la recherche du moyen reculera dans l'ombre la notion de la fin jusqu'à s'y substituer coin-