V. — La volonté
En absorbant toutes les forces de l'homme dans la poursuite d'un objet extérieur, la passion conduirait à l'aliénation totale de
1. Esquisse d'une classification systématique des doctrines philosophiques, t. I. \>. i67.
l'être dans une idée fixe. Mais en fait, et sauf les cas exceptionnels de monoïdéisme, l'homme est capable de réfléchir; la marque de la réflexion, c'est la conscience du but. L'homme qui agit avec la conscience du but de son action, sait ce qu'il veut, ou, plus exactement, il veut. Le jugement pratique normal est ainsi le jugement de volonté. Le devant être y correspond à un but dont l'être a pris conscience, et où il affirme après réflexion qu'il trouvera sa satisfaction. Dès lors, il semble qu'il n'y ait même pas lieu de contester la réalité pratique du jugement de volonté; il ne s'agit pas de se demander si, la volonté étant affirmée, il y a pour l'être une satisfaction à espérer; car cette satisfaction n'est pas différente de •cette affirmation même. Quand le devant être exprime la volonté sincère et profonde de l'individu, c'est lui qui définit l'idéal de l'activité humaine. Tout homme aspire au bonheur; et le bonheur, n'est-ce pas de faire ce qu'on veut? La copule du jugement de volonté est ainsi constitutive du bonheur, et il suffira qu'elle soit posée pour que la réalité pratique du jugement soit posée du même coup.
Or, pour qu'une semblable conclusion fût admise, il faudrait que la volonté fût en nous une puissance primitive et créatrice. Alors l'affirmation du jugement pratique ferait surgir de toutes pièces le but de notre activité, nous serions maîtres de notre décision et maîtres de notre satisfaction. Mais une telle conception ne se justifierait ni en droit ni en fait. D'une part, la notion d'un libre arbitre planant au-dessus de toute raison d'agir, est une abstraction vaine : une liberté indifférente serait en même temps insignifiante. D'autre part, si on consulte impartialement l'expérience, l'oscillation qui accompagne la délibération volontaire ne peut être considérée par elle-même comme une exaltation de puissance ; ■elle est, tout au contraire, embarras et confusion; si l'hésitation se prolonge, nous sommes oppressés comme par une menace d'impuissance. Mais, quand l'effort de notre attention a su dégager la solution qui nous semble l'expression intégrale de notre état actuel, quand notre indétermination cesse, alors nous avons pleinement le sentiment de vouloir, parce que notre décision correspond aux tendances profondes qui sont à la racine de notre être, parce que nous agissons enfin dans le sens de notre caractère, de notre nature morale. Qu'est-ce donc que cette nature, ou •ce caractère? Ce n'est pas, sans doute, une chose donnée en dehors ■de notre volonté et qui en serait la cause; notre caractère ne se manifeste en réalité que par et dans notre volonté; au cours de cette transformation continue qui est la vie, notre nature se