LÀ VOLONTÉ
fait sans cesse et se défait par l'effet même de notre conduite. Mais toujours est-il que cette nature ne se fait pas de rien; notre volonté ne se crée pas elle-même par une sorte de génération spontanée. Ce qu'elle exprime, ce sont nos tendances, ou plutôt c'est leur ensemble, leur systématisation. La volonté est une œuvre d'unification, une œuvre de logique, non plus d'une logique exclusive, impétueuse et aveuglément systématique comme celle de la passion, mais, au contraire, d'une logique qui tend à la conservation totale de l'être et en englobe les différentes parties dans une large synthèse; logique si subtile, si profonde, d'une telle plasticité que l'homme qui veut en ignore lui-même les calculs et les raffinements; la coordination de ses intérêts et de ses passions s'établit spontanément en lui, et, tout inconsciente qu'elle est, elle n'en fait pas moins l'admiration du savant qui en étudie le mécanisme. L'homme le plus vulgaire déconcerte l'esprit le plus fin par l'opportunité et la cohérence de sa conduite, par l'entente qu'il a, sans le dire, sans le savoir peut-être, de sa situation vraie. « L'arnour-propre, dit La Rochefoucauld, est plus habile que le plus habile homme du monde. » Le devant être impliqué dans le Je veux est donc un être logique : la copule résulte ici de l'activité intellectuelle qui ramène à l'unité d'un système cohérent la foule éparse et divergente des désirs. Grâce à cette coordination, l'individu est tout entier dans chacune de ses décisions; ce qui donne sa signification profonde au jugement de volonté, c'est qu'il est adéquat à la personnalité totale de l'homme.
Dès lors, il est possible de dire en quelle mesure la réalité pratique peut être attribuée au jugement de volonté. Et en effet, si la volonté est comparable à un calcul, il est de l'essence du calcul de ne pas modifier la nature et les rapports mutuels des éléments dont il fait la synthèse; la coordination des tendances ne change pas le caractère de ces tendances; puisqu'elles poursuivent un but au dehors, la volonté tend, elle aussi, au dehors. La fin de nos actions, pour être devenue consciente, pour être acceptée délibérément par l'individu, n'en est pas moins demeurée la même. A la base de la volonté, subsiste l'effort primitif, irréductible, la douleur; le développement spontané de l'activité humaine ne peut manquer de porter la marque de son origine : ce qu'il y a de plus profond en elle, c'est le besoin de satisfaction extérieure, c'est l'impuissance à se suffire à soi-même. La réalité pratique ne peut donc être inhérente au jugement de la volonté; la satisfaction de la volonté, assujettie à des conditions qui ne dépendent pas de nous,
est un accident, une réussite. Sans doute la coïncidence de l'effort interne et des circonstances extérieures n'est pas purement fortuite; le courage, l'habileté, la possession de soi permettent à l'homme d'adapter le monde extérieur à sa volonté dans une certaine mesure. Mais cette adaptation demeure toujours provisoire et précaire; les lois du développement individuel et les lois de l'univers ne sont pas du même ordre; l'harmonie qui peut exister entre elles n'est pas fondée en raison; c'est une rencontre heureuse qui n'a rien de nécessaire. Au fond il y a inadéquation, disproportion entre la forme de la volonté et le contenu, entre la puissance d'unification qui pose le but et la forme d'extériorité qui en fait la réalité. N'est-ce pas le caractère le plus frappant du spectacle que la vie humaine offre à la méditation du philosophe, que cette disproportion sans cesse croissante, ce contraste parfois saisissant entre l'énergie de l'effort, les dépenses d'intelligence, les fatigues, la patience mises en œuvre pour atteindre le but, et, d'autre part, le peu de valeur intrinsèque de ce but, la déception misérable qui se cache dans le succès lui-même? « C'est une chose déplorable, dit Pascal, de voir tous les hommes ne délibérer que des moyens, et point de la fin. » Et l'on sait avec quelle éloquence Schopenhauer a développé cette observation profonde et en a tiré toute une conception de la vie humaine : une intelligence condamnée à ce labeur sans fin de servir une volonté de vivre absolument inconsciente et absolument vainc. Un Napoléon fait l'admiration de ses contemporains par la graiv deur et la hardiesse de ses conceptions, plus encore par l'énergie qui en assure le succès; il s'affirme maître de lui comme de l'univers; mais ce génie est asservi à des passions qui lui assignent un but chimérique et stérile; il s'épuise à nourrir une ambition qui ne sera jamais assouvie, qui jamais ne lui donnera de satisfaction. Tel, le Pyrrhus de la conversation symbolique avec Cinéas, qui se prépare à soumettre le monde afin d'avoir le droit de se reposer en Epire. L'union chez le conquérant du génie par lequel il conquiert et de la folie qui le pousse à conquérir éclaire d'un jour frappant la vie'de tout individu qui est condamné, en raison de son individualité même, à être, jusque dans la destinée la plus humble, un conquérant au petit pied.
En résumé, de même que, dans l'ordre théorique, il était impossible de ne pas considérer l'univers comme une construction due à l'effort intérieur de l'activité intellectuelle, et impossible en même temps de ne pas conférer à cet univers une réalité dont le principe fût extérieur à l'individu, puisque l'individu semble enve-