VII. — La sagesse
En vivant de la vie esthétique, l'homme a, sans le savoir, fait l'analyse de la modalité de ses jugements primitifs; il s'est rendu compte qu'il n'y a pas pour lui de devant être nécessaire; il ne se sent plus contraint à agir dans une direction unique que la loi du désir, de la passion, de sa nature, lui imposerait; en un mot, la modalité des jugements pratiques est devenue pour lui objet de cloute et de discussion. En ce sens, l'art est bien, comme l'a vu Schopenhauer, un affranchissement; grâce à l'art, la volonté devient capable d'accomplir dans la détermination de l'action un progrès décisif, comparable de tout point au progrès de l'intelligence quand elle passe de la représentation spontanée de l'univers à la science réfléchie de cet univers. Jusqu'ici, en effet, la volonté se subordonnait à des désirs qu'elle subissait, et elle se bornait à concentrer et à développer nos ressources intérieures pour la satisfaction de ces désirs, ce qui ne pouvait ajouter ou diminuer quoi que ce fût à la valeur du jugement pratique; et voici qu'elle s'attache au but même de l'action, non plus pour en prendre conscience seulement, mais pour s'en demander la raison d'être, pour en mettre la valeur en question. Elle n'était qu'un calcul des moyens; elle devient réflexion sur la tin.
Quel jugement pratique va résulter de cette réflexion? Dès que l'homme réfléchit sur son action, il comprend que la fin n'en peut être hors de lui, qu'elle est toute en lui : chacun des jugements qui dictent sa conduite, affirme comme devant être réalisé un état intérieur du sujet, c'est-à-dire qu'elle affirme un plaisir futur. Supprimez ce plaisir, ou du moins l'idée de ce plaisir, l'action n'a plus d'intérêt pour nous, plus de prise sur nous; la réa-
lilé pratique du jugement disparaît. Tout ce que les jugements pratiques, issus des tendances spontanées de l'être, comportent de réalité, leur vient de ce sentiment interne auquel ils sont suspendus; alors même qu'ils tournent toute notre activité vers les choses extérieures, il reste vrai que nous poursuivons hors de nous une joie intérieure, un état de notre conscience. Dès lors, on devine que notre réflexion va nous porter à faire un retour sur cette conscience immédiate, à mettre en regard la chaîne des jugements pratiques qui en dérivent; leur participation au plaisir effectivement ressenti devient la mesure de leur réalité pratique. Tandis que, dans leur développement spontané, les désirs et les passions entraînaient tout notre être avec eux et, en nous forçant d'agir, nous contraignaient de croire à leur réalité, la réflexion nous permet de résister à cette apparence, de vérifier la valeur des désirs et des passions par leur rapport au plaisir auquel ils doivent nous conduire. Le devant être change encore une fois de sens, ou plutôt le sens primitif que le raffinement de l'existence, le progrès des désirs et des passions, semblaient avoir aboli, reparait à la suite de ce raffinement et de ce progrès : réalité ne signifie plus que plaisir, et plaisir effectivement ressenti; l'affirmation se fait en fonction de ce plaisir, et tout ce qui, dans l'objet des jugements précédents, ne portera pas en soi la marque de ce plaisir, sera pratiquement nié. Une nouvelle série de jugements se constitue ainsi, qu'on peut appeler jugements de sagesse, si du moins le sage est celui qui ne se laisse pas aveugler par la passion ni tromper par l'opinion des autres, qui sait s'ériger lui-même en juge de ses désirs, leur dispenser ou leur refuser le droit à l'action.
Quelle est l'attitude du sage en face des désirs qui envahissent notre être et le prennent tout entier pour la poursuite de leur objet? Le sage ne tarde pas à s'apercevoir que leur participation au plaisir réellement ressenti devient plus lointaine et plus incertaine, à mesure que le développement de notre activité les complique et les raffine; nos passions impliquent plus de conditions, elles deviennent plus exigeantes, et en même temps plus difficiles à satisfaire. Notre existence risque de s'épuiser dans l'attente indéfinie d'un plaisir qui ne dépend plus de nous et dont les événements seuls pourront décider. L'œuvre de la sagesse sera donc tout d'abord une œuvre de négation : en faisant apparaître la contradiction interne et la vanité des jugements qui la composent, elle détruira le monde de la passion où notre être moral s'était enfermé et comme emprisonné. C'a toujours été l'objet