LÀ SAGESSE
essentiel des maximes qui, de tout temps et dans tous les pays, résument la sagesse populaire, de combattre les erreurs et les entraînements de la nature, île désabuser l'homme plutôt que de lui donner des règles de conduite; l'expérience de la vie semble n'y avoir laissé que scepticisme et que désillusion. Mais cette négation est-elle simplement préparation et purification, ou a-t-elle une valeur définitive? La sagesse se borne-t-elle à nous empêcher d'agir, ou pose-t-elle devant nous une réalité pratique, une fin digne d'être poursuivie, qui justifie l'action? Ce que la sagesse nous permettrait d'affirmer comme réalité pratique, c'est un plaisir tel qu'il n'y ait point d'intermédiaire entre l'aspiration et la possession, qui soit toujours en nous et ne dépende que de nous.
Tout bonheur que la main n'atteint pas, n'est qu'un leurre.
En d'autres termes, le critérium de la réalité pratique, c'est la simplicité du plaisir. La volupté du sage n'est autre que la volupté d'être, tout simplement, « le doux sentiment de l'existence », suivant l'expression de Rousseau; car c'est le seul sentiment qui soit toujours à notre portée, qui se trouve dans la conscience par cela seul que la conscience existe. Aussi Epicure en fera-t-il l'unique rèyle de sa morale; l'idéal épicurien est la simplicité de l'atome où il n'y a de place que pour le plaisir d'être, sans aucune détermination, sans aucune complication, et pour l'éternité. Telle est la vie des dieux, et telle est aussi, par une curieuse tentative de retour à l'état de nature, la vie de la communauté épicurienne.
Mais si le plaisir du sage a pour conditions la simplicité et la tranquillité, ce plaisir sera-t-il assez vivement senti pour provoquer une affirmation de soi? y aura-t-il véritablement des jugements pratiques de sagesse qui posent la réalité de leur objet, qui entraînent un devant être, qui engendrent une action? ce qui revient à la question suivante : la vie, réduite à un cours uniforme, sans accident et sans saillie, vaut-elle encore la peine d'être vécue? C'est là une question d'expérience à laquelle la réponse de l'expérience peut seule sembler décisive. Or déjà, dans l'école d'Épicure, apparaissent des germes de pessimisme : pour qui recherche exclusivement le plaisir, la vie est presque toujours et presque partout douleur; le plaisir n'est jamais l'objet d'un jugement affirmatif, ce n'est pas une réalité pratique. Les derniers disciples d'Aristippe vont plus loin : pour Hégésias le suicide esl la conséquence dernière et la conséquence logique de la morale du plaisir. Dans les temps modernes, il est vrai, le génie de Rous-
seau répand et nourrit dans l'humanité l'optimisme de l'ordre le plus contraire : la vie de l'homme est naturellement heureuse, il suffit qu'il ne s'ahandonne plus à ce désir de raffiner et de compliquer ses plaisirs, d'où naissent les douleurs et les perversités de l'ordre social, qu'il ait la sagesse de se borner à cueillir les plaisirs simples de la vie que le Créateur a mis à la portée de l'homme et dont il lui a permis de jouir sans effort et sans repentir. Cet optimisme a été fécond, en ce sens qu'il a joué un grand rôle dans l'histoire de l'humanité; mais, grâce à cette fécondité même, on a pu voir combien il était utopique, et qu'il substituait à d'anciennes passions d'autres passions non moins chimériques et non moins illusoires. En fait, il n'est pas au pouvoir de l'homme d'arrêter le développement spontané de ses facultés : c'est sous la pression de la douleur qu'il a rempli sa vie de désirs et de passions, afin de satisfaire ce besoin de jouir qui lui est essentiel. Dès qu'il veut enlever de son existence ces désirs et ces passions, c'est son existence même qu'il arrache avec elles; il reste devant le vide et devant le néant. Cette conclusion, Rousseau ne l'avait pas nettement aperçue, parce qu'il avait introduit dans sa conception de la vie naturelle l'amour de la nature dont l'homme artificiel et civilisé peut seul soupçonner la volupté, et qu'il avait peuplé son âme d'artiste de créatures d'imagination. Elle n'échappera pas à un observateur positif comme était Schopenhauer : il marquera les conditions dans lesquelles se développe nécessairement le désir d'être heureux, comment, par suite de ce désir, se produisent les longues entreprises et les profondes passions, et comment l'âme ne peut s'en séparer sans se séparer de tout ce qui l'attachait à la vie, sans renoncer à vouloir vivre. Il semble donc que la sagesse pratique, celle qui pose le plaisir comme condition de l'activité, comme raison d'être de tout jugement pratique, aboutisse à une négation.
Cette proposition, qui nous est fournie ici comme un fait d'expérience, est confirmée et définitivement vérifiée à l'aide de l'analyse de la modalité du jugement pratique primitif. En effet, la réalité de la tendance primitive qui correspond à l'émotion simple, n'implique point la réalité de son objet; cet objet est hors du devant être, et l'existence n'en est point immédiatement liée à l'affirmation pratique. Dès lors, en nous invitant à rentrer en nousmême, à ne plus chercher que dans le sentiment interne la source et la garantie de notre satisfaction, la sagesse ne nous affranchit, elle ne dissipe les voiles et les illusions de la passion, que pour nous mettre en présence de la forme pure de l'extériorité, vide