‹ La modalité du jugementChapitre 84 sur 92 · IX. — L'obligation · texte numérisé non relu

IX. — L'obligation

Pas plus dans l'ordre pratique que dans l'ordre théorique, la forme de l'intériorité ne peut, réduite à elle-même, justifier un jugement réel. Toute action émane d'un individu, et il n'y a de véritable jugement pratique que celui qui provoque l'activité de l'individu. Le principe d'unité que les mystiques essayaient de concevoir comme supérieur à toute individualité déterminée, prendra donc une réalité par son rapport à l'individu. L'individu agira, mais uniquement pour affirmer en lui la présence de la forme d'intériorité, du principe d'unité. Le devant être qui détermine l'action n'aura d'autre contenu que la subordination de l'individu à ce principe. Le devant être, étant ainsi la conséquence directe de la forme d'intériorité, est affirmé sans condition et sans restriction; il a une valeur absolue; d'un mot, c'est le devoir.

11 est aisé de déterminer la modalité du jugement de devoir. Puisque la raison d'être du jugement est intérieure à l'individu, il semble qu'il n'y ait rien à chercher au delà. Tout acte qui manifeste l'acceptation par l'individu du principe universel, est bon d'une bonté intrinsèque. L'agent moral, n'ayant d'autre but que

L'OBLIGATION 20i>

d'affirmer la loi à laquelle il se soumet, que d'accomplir l'obligation qu'il s'impose à lui-même, est nécessairement satisfait par la seule conformité de son activité au devant être du jugement, sans considération de résultat externe et d'état futur; la nécessité est 'la modalité du jugement de devoir.

Mais la nécessité idéale est-elle la seule détermination qui convienne à ce jugement? La morale ne se confond pas avec les mathématiques; la déduction abstraite, qui suffisait à justifier une relation intelligible, ne suffit plus quand il s'agit de donner un fondement à l'activité réelle de l'homme. Pour que le principe d'unité soit la source profonde de l'activité humaine, il faut qu'il ne soit pas seulement affirmé en raison de la nature de la copule: il faut qu'il soit constitutif de l'être, que la volonté de l'universel réalise un état de plénitude et de perfection, où l'homme serait adéquat à son propre idéal. La soumission de l'individu deviendrait alors, sinon suppression, du moins transformation de l'individu, déification de l'homme. Pour les Stoïciens, la dignité du sage est égale à celle de Dieu, si même ils ne vont jusqu'à dire avec Sénèque qu'elle lui est supérieure. Mais la sagesse stoïcienne est faite de négation : le sage nie toute espèce de bien qui ne serait pas la sagesse même, et en même temps il affirme qu'il est absolument heureux. Or c'est là encore, semble-t-il, moins une vérité d'expérience qu'un effort héroïque de la volonté. En fait, le suicide est chez les Stoïciens le remède toujours prêt, la voie toujours ouverte pour la satisfaction définitive, et le suicide n'est légitime que dans un système panthéiste et optimiste. La métaphysique soutient la morale de l'autonomie rationnelle ; c'est ce qu'on voit plus clairement encore avec Spinoza. Parce que Dieu existe, l'homme peut affirmer qu'en retrouvant en lui le principe d'unité idéale qui est la racine de sa pensée, il transformera la nature même de son être, et s'élèvera de la vie individuelle à la béatitude éternelle. Or il suffit de rappeler ces conceptions pour se persuader qu'elles ne peuvent être inhérentes au jugement de devoir; le jugement moral, en tant que tel, ne comporte pas de conséquence métaphysique, et c'est altérer le caractère universel de la moralité que de la faire dépendre de spéculations philosophiques qui n'ont pas de relation immédiate à la nature de l'homme, puisque l'unanimité des esprits n'y adhère point.

Mais, du moins, si le jugement moral n'est pas réalité en même

temps que nécessité, ne peut-on concevoir que la réalité pratique

soit indirectement liée à ce jugement, comme une exigence de la

loi morale? Affirmer le devoir, c'est affirmer l'existence d'une

BRUNSCIIVICO. — La Modalité du jugement. 11-

satisfaction définitive pour l'homme qui a fait son devoir. Le respect de la loi est bon, non seulement par son principe interne, mais par son résultat externe; la vertu, étant digne du bonheur, rencontrera ce bonheur, sinon dans cette vie, du moins dans la vie future. La réalité pratique du jugement moral est un postulat de la raison pratique. Mais un tel postulat ne saurait être posé comme purement pratique : il implique, en effet, des données métaphysiques qui seules permettent de le concevoir à titre même de postulat. Pour croire à l'existence de Dieu et à l'immortalité de l'âme, il faut avoir déterminé les concepts de Dieu et de l'âme, et la possibilité de ces déterminations soulève des difficultés théoriques dont la solution dépasse évidemment la portée du jugement pratique. Ce n'est pas tout : reconnaître que la nécessité abstraite qui vient au jugement moral de son principe intérieur ne suffirait pas à le rendre respectable et sacré, qu'il lui faut un appui au dehors, et, fût-ce dans une autre vie, la confirmation du succès, n'est-ce pas faire le sacrifice de l'aulonomie qui seule pourtant donne à la loi morale son caractère de moralité? Une semblable conception ne trahit-elle pas une sorte d'inquiétude de la conscience vis-à-vis de sa propre autorité? Or, pour affirmer comme nécessaire le jugement pratique du devoir, il n'y a pas à se demander si l'ordre moral est dans le sens de la nature, s'il est compatible avec les lois de l'univers; car c'est l'affirmation du devoir qui est constitutive de l'ordre moral, et elle est indépendante des déterminations qui appartiennent au réel.

Dès lors, la modalité du jugement moral ne peut être caractérisée que par la nécessité abstraite qui est la conséquence directe de la forme d'unité et d'universalité appliquée à l'individu. Par suite, l'action que ce jugement affirme comme devant être est en même temps indéterminée. En fait, la conscience oblige sans dire clairement à quoi elle oblige. L'acceptation du devoir ne crée pas du même coup la science des devoirs. La raison pratique, en tant que raison pure, est supérieure à chacun de ses objets; elle ne se fixe et s'épuise dans aucun d'eux; elle demeure donc, par rapport à l'action concrète qui émane d'elle, volonté indéterminée ou bonne volonté. L'action ne sera donc une réalité morale qu'à litre de symbole, comme manifestation de l'intention. Or ce ne peut être là qu'un moment provisoire dans le développement de l'activité morale. En effet, ce qui caractérise le symbole et l'effort d'intention, c'est leur inadéquation à l'affirmation qu'ils expriment. La morale qui s'immobiliserait dans le symbolisme, se condamnerait à la stérilité absolue et se nierait elle-même. Lorsque

Page 1