LE MYSTICISME
ce jugement : passivité et quiétude, voilà les caractères propres du mystique; il n'y a point d'acte extérieur qui puisse amener l'état de pure contemplation; point de « demande » à faire, point de moyen indirect à employer, et il n'y a rien dans cet état qui ait rapport à quelque autre chose, qui suscite quelque désir ou provoque quelque effort; la vie intérieure est indifférence absolue. Bien plus, ce jugement ne s'accompagne d'aucune réflexion; l'union mystique avec Dieu ne laisse pas de place à un sentiment ((('terminé, même pas au sentiment de cette union; toute espèce de « retour du soi », en ramenant la pensée sur l'individualité, détruit aussitôt le mystère de l'extase et fait déchoir l'âme de sa contemplation; la vie intérieure est inconscience absolue. Ni l'intelligence ni l'action ne sauraient conférer quelque réalité au jugement d'intériorité pure. 11 semble donc qu'on ne puisse dépasser ces négations, et poser une affirmation véritable, qu'en s'en remettant entièrement au témoignage des mystiques. Or il est remarquable que c'est au moment même où ils se proposent d'affirmer la réalité de l'acte mystique qu'ils en contredisent par leur affirmation même la réalité. Ainsi Fénelon range au nombre des maximes de la vraie mystique cette proposition : « C'est une détermination positive et constante de vouloir et de ne vouloir rien, comme parle le cardinal Bona. » Mme Guyon définissait la contemplation « une jouissance du centre »; mais cette jouissance est comme un anéantissement « dans un corps sans vie »; la vie intérieure est devenue la mort mystique. Pourtant, si la contradiction n'était que dans le langage, peut-être suffirait-il d'en accuser l'infirmité du langage même; mais il semble qu'elle soit dans les actes aussi bien que dans les paroles. Et en effet, si la vie intérieure était un état positif, il faudrait qu'elle s'affirmât au. moins par la négation de ce qui n'est pas elle, que l'être du mystique fût rempli et dominé par elle. Or l'histoire du mysticisme nous offre ce spectacle : l'état de contemplation n'a détruit ni l'intelligence ni la volonté, elle en a seulement supprimé la loi et la règle; la pure nature, débarrassée de toute discipline supérieure, se réveille dans l'anéantissement de l'âme et accapare notre activité. Sans insister sur les propositions trop célèbresqu'on a attribuées à Molinos, il suffit de rappeler que le mysticisme a, partout où il s'est produit, tendu à dégénérer en pratiques occultes, en prétentions au surnaturel, toutes choses purement extérieures qui sont directement contraires à l'essence de la vie intérieure; elles attestent assez que la pure intériorité ne remplit pas et ne satisfait pas l'âme, que le mystique a besoin.
de recourir à des manifestations externes pour se convaincre lui-même de la réalité de sa mysticité.
Quelles que soient la richesse et la précision de la littérature mystique, quelle qu'en soit l'éternelle séduction, elles ne doivent pas nous dissimuler la» vanité, et le danger, d'un effort que l'homme ferait pour bannir toute réflexion, toute volonté, toute distinction, pour se mettre en dehors des conditions qui sont faites à l'homme. Si tout progrès vers la contemplation pure, tout effort de « désintéressement et de désappropriation », tout acte de mortification peut, en tant qu'activité véritable, prétendre à la réalité pratique, il est impossible de fixer un terme à cette activité et d'en faire un état stable de perfection et de quiétude. L'effort et le progrès disparaissant, la contemplation et le désintéressement disparaîtraient aussi ; la mortification se changerait dans l'anéantissement, qui en est le contraire, ainsi que l'a fait voir Bossuet. Le jugement de pure intériorité n'est donc affirmé comme réel que parce que le mystique veut le poser comme tel; la prétendue expérience du mystique apparaît comme une auto-suggestion ; et nous avons le droit de conclure qu'il n'y a pas de jugement pratique qui corresponde exactement à la forme d'intériorité.