‹ La modalité du jugementChapitre 86 sur 92 · X. — Le dévouement · texte numérisé non relu

X. — Le dévouement

En posant la loi morale, l'homme se pose comme devant exprimer dans ses actes l'unité idéale qui est en lui principe d'affirmation pratique; mais, tant que cette unité demeure principe intérieur et idéal, elle ne conduit à aucune action déterminée et elle ne peut prétendre à une véritable réalité pratique. Afin que la loi morale ait prise sur le monde, afin que la bonne volonté contribue à le transformer, et donne ainsi une satisfaction efficace à l'homme qui aspire à l'unification rationnelle, il faut substituer à la raison, principe indéfini d'universalité, la totalité des êtres raisonnables, pour parler avec Fichte; la raison intérieure à chaque être fait de cette totalité une communauté morale, et cette communauté est pour chaque homme la condition de la réalisation de l'esprit, puisqu'elle est l'humanité. La loi d'intériorité ne cessera pas d'être la raison de l'affirmation pratique; seulement, au lieu de s'étendre à quelque action que ce soit, cette forme d'intériorité reçoit un contenu déterminé, elle s'applique à une société concrète. Ce que le jugement moral ramène à l'unité, c'est désormais l'ensemble des volontés qui s'agitent à l'intérieur de la société. En donnant comme raison à sa conduite l'idée de la société totale, l'individu pourra renoncer à poser son individualité comme le centre et le but de son activité, sans faire perdre pour cela toute valeur positive à son action; le jugement pratique ne sera plus absolument négation, il aura une efficacité pratique, il sera dévouement.

Quelle sera la modalité du jugement pratique de dévouement? En tant que le sujet affirme comme devant être l'unité de l'humanité ce nouveau jugement est la conséquence du jugement de devoir, et il participe à la nécessité qui le caractérisait. Mais, en fait, cette proposition est encore trop générale; l'homme ne se dévoue jamais à l'humanité d'une façon absolue, car l'humanité est un tout à la fois trop vaste et trop vague pour qu'une action déterminée puisse s'y rapporter directement; le dévouement à l'humanité devra se manifester comme dévouement à la science.

à l'art, etc., ou comme dévouement à une partie de l'humanité, famille, patrie, etc. Or retrouvera-t-on dans ces manifestations particulières la nécessité qui appartient à la volonté de l'universel ? Pourquoi l'unité de l'humanité se préciserait-elle sous forme de communion scientifique, artistique ou religieuse? comment du devoir d'humanité descendre au devoir de famille ou de patrie? de la charité du genre humain déduire l'obligation stricte de l'aumône pour le riche, ou pour le médecin de soigner gratuitement les pauvres? Si on se place du point de vue de l'unité idéale qui conférait au jugement moral sa nécessité pratique, on ne verra rien dans la pure obligation qui justifie telle ou telle détermination particulière. Le jugement universel, qui est le principe de la morale générale, ne conduit pas analytiquement aux jugements particuliers qui servent de principe aux morales spéciales

— morales de la famille ou de la patrie, de la science ou de l'art,

— pas plus que les relations obtenues par l'analyse, ou mathématique générale, ne conduisaient aux définitions fondamentales de la géométrie, de la mécanique ou de la physique. Pour donner une réalité pratique à la loi morale, il faudra accepter du dehors des conditions de fait qui, en entrant dans le jugement moral, lui communiquent leur contingence; dès lors, la nécessité du jugement par lequel nous affirmons nos devoirs sociaux est une nécessité relative à un état particulier de la société.

Du moins, cet état particulier sera-t-il l'état unique où l'humanité puisse être conçue, qui s'impose par suite à l'individu comme la condition de son développement, de telle sorte que les obligations des morales spéciales soient fondées dans la nature humaine, et qu'au lieu d'une nécessité abstraite et idéale, ce soit une sorte de nécessité concrète et réelle qu'il convienne d'attribuer au jugement qui exprime ces obligations? En d'autres termes, si un hiatus est constaté dans la chaîne des déductions, cet hiatus ne pourra-t-il être comblé que d'une façon? Or, de même qu'il n'était pas contradictoire d'imaginer différents systèmes d'espace qui satisfont également bien aux exigences de l'analyse et rendent ainsi possibles autant de géométries différentes, il n'est pas contradictoire d'imaginer différents systèmes d'humanité qui satisfont également bien aux exigences de la loi morale et qui rendent ainsi possibles autant de sociétés différentes. La République de Platon équivaut dans l'ordre pratique à la géométrie utopique des Lobatchewsky et des Riemann; elle rend le même service à l'esprit, en lui apprenant à faire la distinction du jugement nécessaire et du jugement de fait, de ce qui se comprend avec ce qui

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