LE DÉVOUEMENT
se constate. Bien plus, transportée de la sphère de la théorie dans le domaine de l'action, une telle distinction prend une tout autre portée : l'idéalité de l'espace n'importait que pour notre conception des choses, elle ne changeait rien aux conditions naturelles de la perception; l'idéalité de la société a une influence directe sur la conduite. En mettant en regard l'obligation de l'agent moral et les conditions naturelles du développement des volontés individuelles, elle nous fournit le moyen de faire ce que voulait précisément Platon, c'est-à-dire d'adapter ces conditions naturelles au principe de l'obligation, de faire pénétrer dans les détails mêmes de l'organisation sociale le principe moral de l'unité des consciences individuelles, de diminuer par suite l'écart entre le droit et le fait; l'utopie pratique peut devenir ainsi l'un des plus puissants facteurs du progrès de l'humanité.
Est-ce à dire qu'entre l'idéal et le réel, entre l'obligation pure et le dévouement social, l'écart doive un jour disparaître? Il faudrait pour cela que l'agent moral cessât d'être un individu; autrement, l'unité idéale ne pourra s'exprimer que comme l'unité d'une multiplicité. L'âme unique de la cité, intérieure à chacun des citoyens, ne pourra se manifester tout entière dans aucun. Au moment même où, selon le vœu de Platon, tous les citoyens diront ensemble de la même chose : mien et tien, ils devront pour le dire en même temps, le dire chacun à part. Et la cité elle-même, prise dans son ensemble, est un individu par rapport aux autres cités : il faudra donc faire une place dans le jugement initial qui sera le principe de la vie morale de la cité, aux déterminations particulières qui caractérisent cette cité, et qui la distinguent de toute autre organisation analogue. Et si cela est vrai de la cité platonicienne, conçue à la lumière de l'idéal d'unité, combien ce le sera davantage de la société réelle qui a son origine dans le jeu tout égoïste des volontés individuelles, et qui ne s'ouvre que bien lentement encore et bien faiblement à l'action de principes proprement moraux.
Il est donc vrai qu'on ne gagne en réalité que ce que l'on sacrifie en idéal. La forme du devant être subsiste : l'individu pose la famille ou la patrie comme étant moralement un être total dont son être propre n'est qu'une partie; c'est l'union intérieure à cet être moral qui commande le dévouement, qui en fait une obligation. Mais la détermination de ce devant être échappe au principe d'affirmation : la forme d'intériorité implique la solidarité; mais c'est du dehors qu'elle reçoit la matière qui lui manque; l'œuvre par laquelle doit se manifester la solidarité n'est ni constituée ni
même définie par elle; dès lors, elle peut lui être contraire. Si la famille ou la patrie, si toute autre association humaine se développe à la façon de l'égoïsme individuel, en opposition avec d'autres associations, avec d'autres familles, avec d'autres patries, il peut y avoir dans le jugement pratique contlit entre la forme et la copule. La détermination extérieure qui donne à ce jugement une application réelle contredira la loi d'intériorité qui en faisait l'intelligibilité. Et ainsi l'étude abstraite de la modalité des jugements pratiques conduit aux questions les plus troublantes qu'un homme puisse se poser. S'il est impossible de passer de la nécessité idéale du jugement proprement moral à la nécessité du devoir social, c'est que le développement naturel des sociétés humaines se produit dans de telles conditions qu'il risque à chaque instant de faire dévier l'effort de la charité. L'homme de bonne volonté, en s'unissant avec autrui, ne sait jamais exactement à quelle œuvre il travaille en fait, et quel sera le résultat de son dévouement. A prendre l'humanité dans son ensemble, à plus forte raison à la prendre dans les mille associations particulières entre lesquelles elle se divise, il est visible que ce n'est pas la loi morale toute seule qui forme le lien de leur communauté et fixe le but de leur activité. Dès lors, il ne reste au jugement moral qu'à prescrire la solidarité; il ne pourra empêcher que cette solidarité ne devienne parfois solidarité dans le mal; la charité doit aller jusque-là, sans quoi elle n'est pas vraiment charité, et, si pourtant elle va jusquelà, la charité n'est plus susceptible d'une justification absolue. Il y a, remarque Pascal, une logique entre les sceptiques, une morale entre les voleurs; mais cette logique est dirigée contre la vérité, cette morale est dirigée contre l'humanité ; il n'est au pouvoir d'aucun individu de se soustraire aux conditions de l'état social dans lequel il vit, et de concilier absolument les exigences de cet état particulier avec les prescriptions de la morale éternelle.
Ce qui dans l'ordre théorique était approximation et compromis, peut donc devenir dans l'ordre pratique contradiction. Du moment que l'acte de dévouement n'est plus immédiatement lié à la forme de l'unité idéale, il peut, en contribuant à une unification partielle, faire échec à l'unification totale. Cette doctrine estelle une doctrine de scepticisme et de découragement? Elle est seulement pour nous une limite, nécessaire et bienfaisante, au dogmatisme moral qui risquerait autrement de se transformer en exclusivisme et en fanatisme, et qui rendrait alors la bonne volonté sans restriction, le dévouement sans arrière-pensée, aussi dangereux pour l'unité morale de l'humanité que peuvent l'être
LE DROIT -
les passions les plus criminelles. Puisqu'il n'y a pas d'acte de dévouement qui soit l'expression adéquate et définitive de l'obligation morale, la première condition pour que l'écart soit diminué, c'est qu'il soit aperçu; le scrupule de conscience, sans lequel la vertu devient intolérance et présomption, apparaît ainsi comme la première condition du progrès moral.