Cf. Benno Erdmann, Logik, t. I, p
Ces considérations sont particulièrement décisives quand on les applique au problème de la modalité. Au premier abord, il est très séduisant [mur le logicien de considérer dans les jugements leurs modalités, telles que la pensée spontanée les leur attribue, sans avoir d'autre tâche que de délimiter avec précision le domaine de chacune de ces catégories, se contentant de dissiper au besoin les équivoques qui peuvent se produire sur le sens de cbacune de ces catégories. Mais cet idéal n'est pas atteint en fait, et au fond il est irréalisable. Car il faudrait que la pensée spontanée pût elle-même être fixée avant toute réflexion critique, ou même qu'il y eût à proprement parler une pensée spontanée. En effet, qu'est-ce que la pensée spontanée? Prenons par exemple une proposition universelle comme celle-ci : « Tout cygne est blanc ». ou encore cette proposition scientifique : « L'azote atmosphérique est un corps simple ». Avant qu'on ait rencontré des cygnes noirs, ou avant qu'on ait découvert l'argon, ces jugements pouvaient passer pour l'expression d'une nécessité naturelle, et plus d'un esprit leur attribuait la même portée qu'à des lois expérimentales. Pour un savant d'aujourd'hui ces propositions sont des hypothèses, et la modalité n'en peut être la réalité. A laquelle de ces deux conceptions le logicien s'arrêtera- t-il pour en faire la matière de ses propres réflexions? A la pensée scientifique plutôt qu'à la pensée vulgaire, et il a raison. Mais alors il cesse d'être en présence de la pensée proprement spontanée. Le savant a réfléchi sur les jugements primitifs; c'est par la critique qu'il est parvenu à séparer les généralisations sophistiques de l'induction commune et les abstractions légitimes de l'induction scientifique. Le critique a ainsi modifié dans l'esprit du savant la modalité des jugements.
Ce n'est pas tout; cette modalité, telle qu'elle apparaissait au savant, s'est encore modifiée avec le progrès scientifique luimême. Le savant mieux éclairé a distingué ce qu'il confondait d'abord sous le même nom de loi, de simples résumés de faits comme la loi de Bode et des formules mathématiquement démontrables comme les lois de Kepler. Une même loi peut changer de caractère — et de modalité — dans l'histoire de la science. Le théorème qui donne la mesure de la cycloïde, simple énoncé empirique avec Galilée, est devenu vérité mathématique avec Pascal; la loi de Mariotte, au contraire, de formule rigoureuse et quasi mathématique, a été, avec Regnault, réduite à n'être plus que l'approximation d'un fait. D'autres principes scientifiques demeurent objet de contestation comme les définitions fondamen-
taies de la géométrie, ou ne peuvent être posés qu'à titre hypothétique, après avoir prétendu à la nécessité d'une proposition démontrée, comme la loi de la conservation de l'énergie. Il faudrait que la science fût achevée — idéal qu'il ne nous est pas permis de concevoir nettement — pour que la logique n'eût qu'à refléter et à traduire dans sa langue technique les modalités du jugement. Mais en fait, dès qu'il veut prendre conscience de sa science, le savant doit aujourd'hui rectifier ses croyances antérieures, qu'elles lui viennent des habitudes de la pensée vulgaire ou même des préjugés inhérents à la tradition scientifique. Le savant doit donc faire œuvre de critique. Et ainsi, puisque cette critique se produit nécessairement à l'intérieur même de la science, la philosophie n'est pas suspecte de créer une difficulté que la science ne connaîtrait pas, et d'inventer un problème, en réclamant le droit de critiquer la modalité des jugements, telle qu'elle apparaît à la pensée spontanée. Là est la justification de la critique philosophique : prendre conscience de la réalité du monde extérieur, de la nécessité des vérités géométriques, de la possibilité des hypothèses physiques ou biologiques, c'est tout autre chose que de constater des caractères appartenant objectivement à des jugements; c'est mettre en question l'attribution de la nécessité, de la possibilité, de la réalité; c'est s'imposer le devoir de la justifier, ou se donner le droit de la rectifier. Il est manifeste — quoiqu'il se soit trouvé un logicien de valeur pour contester le fait1 — que nous pouvons énoncer un jugement sans en connaître la modalité. Mais c'est précisément parce que la modalité ne fait pas partie intégrante du jugement lui-même, qu'il appartient à la réflexion critique d'ajouter cette détermination à la pensée non réfléchie, et de nous donner ainsi la conscience aussi exacte que possible de la valeur de nos affirmations ; c'est par là que le problème de la modalité du jugement acquiert une véritable portée philosophique.
En résumé, une étude analytique de la modalité du jugement, faite suivant une méthode strictement analytique, serait stérile, parce qu'elle laisserait subsister avant elle une double équivoque : une équivoque sur le sens des catégories qu'elle emploierait, et une équivoque sur la légitimité de leur emploi. II est donc essentiel de dissiper ces équivoques, et de poser en ses termes véritables le problème de la modalité du jugement; et, pour cela, on est conduit à aborder franchement le problème métaphysique dont, aussi bien,