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Par là change aussi le caractère des conclusions que nous devons demander à la philosophie. En effet, l'être, en tant qu'il serait susceptible de développement spontané, serait essentiellement la vie, évolution d'un organisme ou histoire d'une société; or la vie engendre la vie; sa finalité est en quelque sorte son unique but, elle ne requiert donc ni limite ni terme. Si le développement spontané de l'être est posé comme la réalité primitive, il n'y a rien à chercher au delà de cette oscillation perpétuelle et indéfinie qui est la vie. Mais, pour l'homme qui réfléchit, le problème n'est plus le même : la réflexion réclame un principe auquel la pensée s'attache et par lequel l'activité s'oriente. Il faut donner un contenu à cette liberté formelle qui se confondait avec l'indétermination, l'élever à l'autonomie, c'est-à-dire lui donner conscience de sa loi interne. Si l'homme n'est pas capable de réaliser entièrement les formes idéales de l'extériorité ou de l'intériorité qui rendent raison de sa vie spirituelle, du moins lui est-il possible de s'avancer sans cesse dans la voie de l'extériorité ou dans la voie de l'intériorité. L'étude de la modalité du jugement nous met en présence d'une alternative pratique : le véritable progrès de l'homme est-il progrès vers la forme d'extériorité, ou progrès vers la forme d'intériorité?
Il suffit de rappeler les conclusions des analyses qui précèdent pour comprendre le sens de cette alternative. Le progrès vers l'extériorité remonte d'abord de l'univers à la sensation qui en est l'élément, mais il ne peut s'y arrêter, car la sensation ne saurait, à l'aide de son propre contenu, garantir sa réalité; il doit aller au delà de la sensation jusqu'à ce je ne sais quoi d'inintelligible et d'ineffable qui fait que la sensation apparaît comme une chose séparée de nous, comme un fait. Et il en est de même dans l'ordre pratique : le plaisir se dérobe sous l'effort de l'analyse, il fuit quiconque veut le saisir à l'état de pur plaisir. Aussi les penseurs véritablement réalistes, c'est-à-dire ceux qui se sont posé uniquement la question de réalité, comme Hume ou Épicure, aboutissent l'un à la négation de la science, l'autre à la négation de la vie morale, et il nous a semblé que cette conclusion était inévitable pour qui pousse le réalisme à ses dernières conséquences. L'organisation, l'harmonie, que parait manifester le développement spontané de l'être, supposent un travail inconscient d'unification systématique; elles sont liées aux conditions de l'intelligibilité, et ne peuvent être considérées comme les caractères de la réalité primitive. Ramenés à leurs données immédiates, le monde extérieur et le monde intérieur se décomposent et se réduisent soit à
l'incohérence absolue, soit à l'entière passivité. Par rapport à la forme de l'extériorité, progrès veut dire dissolution. Sans doute le scepticisme, comme on le voit chez un Descartes, le renoncement à vivre, comme on le voit chez un Pascal, peuvent être féconds; en dissipant les illusions de l'imagination ou de l'égoïsme, ils purifient l'àme et la préparent à la science ou à la vie morale. Ce sont des crises décisives, mais ce ne sont que des crises; si elles se prolongent, c'est la mort. L'idéal d'extériorité serait donc, en tant qu'idéal, absolument stérile. En voulant saisir en lui cette extériorité qui lui est donnée comme la condition de l'affirmation du réel, l'esprit se condamne à une double contradiction qui est une double cause de ruine : d'une part, il renonce à toute intelligibilité et il abdique; d'autre part, il ne reçoit rien en compensation, car ce qu'il veut saisir, c'est l'ombre d'un fantôme, l'être qui n'est qu'être, et qui est, suivant la parole de Hegel, ce qu'il y a de plus semblable à rien.
Au contraire, l'idéal d'intériorité étant l'unité dans l'ordre spéculatif et dans l'ordre pratique, c'est nécessairement s'élever dans la science et dans la vie morale que de s'en rapprocher. Si la véritable civilisation consiste, d'un côté, à étendre à l'univers tout entier le mode d'explication dont l'analyse mathématique présente le type le plus pur, et, de l'autre, à étendre à l'humanité tout entière cette solidarité intégrale dont certaines communautés religieuses ont jusqu'ici offert le modèle le plus accompli, le progrès vers l'intériorité est en harmonie avec l'effort de la civilisation humaine. Notre destinée, c'est de rechercher à rapprocher notre jugement de ses conditions d'intelligibilité, de façon à ce qu'il puisse de plus en plus se fonder sur lui-même et trouver en soi la réalité qu'il affirme; notre destinée est de tendre à l'unité. Or l'étude de la modalité du jugement affranchit cet effort vers, l'unité de la condition qui en limite la portée, je veux dire la nécessité de poser l'unité comme être. Si l'unité est la loi intérieure du jugement, c'est la trahir, et Platon l'avait nettement montré dans le Parménide, que d'en faire l'objet du jugement, c'est la soumettre aux catégories de l'extériorité qui en sont la négation directe. Vouloir réaliser Dieu, c'est humaniser la divinité ou diviniser l'homme; de part et d'autre, c'est le nier1. Dieu, est intérieur au jugement, ou plutôt il est l'intériorité dont témoigne tout jugement intelligible. De même qu'entre amis la parole la plus insignifiante paraît infiniment précieuse par le sen-
1. Rauli, Essai sur le fondement métaphysique de la morale, \>. 21 i.
liment qu'elle manifeste, de même il y a dans un jugement qui est compris quelque chose qui le dépasse infiniment, et c'est le principe de l'intelligibilité. La religion philosophique, ou plus simplement la vérilé absolue de la philosophie, consiste à transformer tout jugement en une occasion de prendre conscience de cette unité profonde qui est le principe de la vie spirituelle. Un seul théorème démontré suffit à nous donner la joie et la sécurité delà certitude, car il implique la vérité. Mieux encore, l'action précise de l'homme de bien exprime l'esprit de charité dont elle émane. La science et la morale, en dirigeant l'homme vers cette unité qui est intérieure à toute pensée individuelle, fondent, au sein même de l'individu, la communauté, la cité des esprits, et, par là, elles justifient le principe d'intériorité comme étant l'idéal efficace et vrai.
En un mot, la forme d'intériorité est exclusion de soi, l'esprit se nierait en essayant de l'affirmer; la forme d'intériorité s'implique elle-même, et par elle l'esprit prend conscience de son originalité radicale, de son autonomie. Il ne convient donc pas de dire que l'alternative se pose devant la pensée : la comprendre, c'est déjà l'avoir résolue.