Et les faibles mortels, vains jouets du trépas
Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas.
(Racine, Esther.)
a inspiré, daas une oraison funèbre, Téloquence de Bossuet, puisqu'on avait vu à la fois deux antiques royaumes disparaître, et le monde tout entier bouleversé par les guerres civiles de Rome et l'avènement des Césars ; rien n'était plus fait pour rapetisser les hommes et grandir le dieu qu'on imaginait au-dessus d'eux. D'ailleurs, Jada a d'autant plus de confiance dans ce dieu que le judaïsme prenait alors de plus en plus possession des esprits et se faisait une plus grande place dans le monde. Le peuple juif n'a plus l'orgueil qu'on sent dans les prophètes de la fin du 11^ siècle ; sous le poids de la puissance romaine, cette espèce d'orgueil n'était plus permis ; mais il en a un autre, que le Second haie explique à merveille. « Voici mon serviteur, dit Jéhova (c'est Israël qu'il appelle ainsi) ; j'ai mis sur lui mon esprit, il donnera aux Nations sa justice. Il ne crie pas, il n'élève pas la voix, il n'ameute pas la foule;
il ne casse pas le roseau qui plie ; il n'éteint pas la mèche qui fume ; il enseigne la justice véritable; il ne se lasse pas, il ne faiblit . pas jusqu'à ce qu'il ait établi le droit sur la terre (xlii, 1-4). » C'est comme s'il disait : Il ne conquiert pas le monde, il le convertit. Ce peuple, qui semblait si peu de chose, son dieu lui a communiqué sa grandeur; il lui fait briser sous luiles montagnes (xu, 15), en ce sens du moins que le dieu les brise pour lui et à son profit. Ces montagnes, ce sont les deux grands royaumes qui étaient pour les Juifs des ennemis à travers les siècles, rÉgypte et la Syrie. Jéhova dit à Israël : « J'ai donné l'Egypte pour ta rançon (xlui, 3), »
parole mémorable, et qui ne trouve son application qu'à ce moment de l'histoire, où la Judée semblait tout près d'être engloutie par la puissance romaine, et où tout à coup c'est rÉgypte que Rome dévore, en même temps qu'elle agrandit la Judée, dont
le roi l'avait servie à son gré, avec^es morceaux de la Syrie qui étaient les dépouilles de Cléopâtre. C'est aussi Jéhova qui envoie à Babel et en fait sortir les Chaldéens (xun, 14); sans doute quand Rome encore réduit la Syrie en province romaine et en chasse les derniers rois syriens. Ce sont les deux grands faits du temps, et il y en avait un autre qui, bien que moins considérable, ne frappait pas moins les Juifs, c'est-à-dire la dégradation des Asmonées, rois et grands prêtres : « J'ai profané les princes du sanctuaire (xLiii,28). » Seul le peuple juif agrandi ; tous ils prospéreront désormais, car il n'y a plus parmi eux que des fidèles; tous appartiennent à Jéhova, tous sont les vrais héritiers de Jacob (xliv, 5).
Mais ce qui émerveille surtout le poète, c'est l'inattendu, l'inespéré de cette restauration d'Israël. Ni ses ennemis ne prévoient leur ruine, ni lui-même ne prévoyait son
saluU car il n*avait rien fait pour le mériter, a Tu n'as pas prodigué Targent pour m'offrir des parfums; tu ne m'as pas rassasié de la graisse de les sacriGces; tu m'as mis seulement au service de tes péchés. C'est moi qui efface tes péchés pour l'amour de moi (xliu, 24). » Eux-mêmes, les Juifs, étaient des aveugles (xLii, 18). Mais comme il insulte à cette astrologie babylonienne qui n'a pas su dire à Babylone ce qui l'attendait (xlyh, 13) et généralement à tous ces dieux, incapables de rien savoir ni de rien prédire ! Jéhova seul voit l'avenir et l'annonce (xlu,9 , etc . ) . Pour s'expliquer ces paroles, il faut se rappeler que les prophètes du ii* siècle ont tous célébré Taffranchissement de Juda à la fin de la guerre contre la Syrie, et qu'ils l'ont fait sous la forme de prédictions attribuées aux prophètes des anciens temps. Cette forme de prophétie, subsistant toujours, a paru plus tard se rapporter, non plus à un présent
devenu le passée mais à une situation nouvelle, et c'est ainsi que, quand il s'est produit une restauration, elle a paru avoir été prédite par Jéhova. Qu'ils en fassent autant, ces dieux misérables, s'ils veulent qu'on les croie des dieux (xu, 23) I Mais que sont-ils pour pouvoir entrer en comparaison avec lui (xL, 25)? Aussi le Second haïe s' exprime ^ au sujet des idoles, avec une violence de mépris qui dépasse les prophètes antérieurs.
« On plante un pin, et la pluie le fait grandir, et on s'en sert pour se chauffer.
On en prend du bois, dont on se chauffe; on en allume le four pour cuire du pain; avec le reste on fait un dieu et on se prosterne pour l'adorer. On prend un morceau pour brûler ; on en prend un pour cuire la viande ; on la fait rôtir et on s'en régale, ou bien on se chauffe et on dit : Bon, j'ai chaud, voilà du feu. On fait ensuite un dieu avec le reste, une image devant laquelle
on se prosterne ; on lui adresse des prières
et on lui dit : Sauve-moi, tu es mon dieu.
Ils ne savent pas ce qu'ils font, car leur
esprit est aveuglé pour qu'ils ne voient
point, et leur intelligence est bouchée
pour qu'ils n'entendent point. Et leur
pensée ne leur rappelle rien, et leur esprit
ne les avertit pas. Ils ne se disent pas :
J'ai fait du feu avec un morceau de ce
bois, j'en ai cuit du pain; j'en ai rôti de la
viande, que j'ai mangée, et, avec le reste,
vais-je faire une abomination'^ vais-je adorer
un morceau de bois (xliv, 14)? » Voir aussi
XL, 19, etxLvi, 1 et 6. On sent que Tidolâlrie
est bien définitivement détruite en Judée, en
attendant que l'esprit juif, poursuivant son
♦ œuvre, arrive à la détruire dans le monde
entier *.
1. Il ne s*agit pas ici, bien entendu, d'examiner si cette espèce d'argumentation était bien solide, philosophiquement parlant. Il suffisait, pour qu'on pût s'en servir, que Jébova n'eût pas d'image.
Et c'est ici enfin que se rencontre pour la première fois cette grande parole : « Je suis le premier et le dernier* (xliv, 6) », c'est-à-dire celui qui existe avant toutes choses et après toutes choses, formule métaphysique toute nouvelle, née sans doute de quelque infiltration de la philosophie des Grecs.
Je n'ai pas encore parlé de l'homme que Jéhova a chargé de l'exécution de ses desseins, et auquel \e prophète va s'arrêter tout à l'heure, mais qui était déjà indiqué par un verset presque à l'ouverture du livre (xu, 2) : « Qui est-ce qui a fait lever de l'Orient celui dont la justice accompagne les pas; qui a amené à lui les peuples et a mis les rois en sa puissance, de manière qu'ils n'ont été qu'une poussière devant son épée, qu'une paille devant ses flèches? Il les a poursuivis en passant en paix par un chemin où il n'a
i. Val'pha et Vcymégay dans V A'pocalypsey xxii, 13.
200 LA SIODERMTÉ DES PffOPflÈTES.
pas posé ses pieds. » El un peu plus loin l\Uj 25) : « Je l'ai appelé du Nord, c'est de rOrient qu'il a invoqué mon nom ; il foule aux pieds les puissants comme la boue des rueSy comme le potier pétrit l'argile. »
Si on croit que le livre est du temps d'Hérode, c'est à Hérode qu'on rapportera ces paroles, qui lui conviennent très bien en effet. On voit dans Josèphe qu'Hérode, étant chassé de Jérusalem par Anligone, aidé des Parthes, eut l'idée hardie d'abandonner pour un temps la Judée et d'aller chercher aide et/en^ eance à Rome, près d'Antoine, qui le fit déclarer roi de Judée par le sénat et le mit ainsi sous la protection des armes romaines {Antiquités j 14, 2, 5). Revenu de Rome, en Asie, il apprend qu'Antoine est occupé au siège de Samosate et entouré de barbares ; il se hâte de le rejoindre, en lui amenant des troupes juives qui se trouvent venir en ce moment très à propos, et achève
LA M'ODERiNITÉ DES PROP'HÈTES. 201
ainsi de se l'attacher. Et c'est bien de l'Orient et du Nord, car c'est de Samosate que, suivi de deux légions qu'Antoine fait partir avec lui, il vient tout à coup assiéger Jérusalem (14, 15, 8). Quant à ce chemin par lequel il passa tranquille, en poursuivant Antigène, sans qu'il y eût posé les pieds, je pense que c'est la mer, qu'il avait traversée deux fois, et dont il a fait ainsi le chemin de sa victoire.
Mais voici comme parle Jéhova en un autre endroit (xliv, 26) : « J'accomplis les promesses de mes messagers ; je dis de Jérusalem : Elle sera repeuplée, et des villes de Juda : Elles seront rebâties ; je relèverai leurs ruines. Je dis à la mer : Dessèche-toi, je taris tes eaux. Je dis à Cyrus : Sois mon pasteur, accomplis mes volontés. Je dis de Jérusalem : Qu'elle soit reconstruite ; et toi, Temple, sois rebâti. Ainsi dit Jéhova à son Oint, Cyrus : Je le tiens par la main ;
j'abaisse devant lui les peuples ; je brise la force des rois ; j'ouvre devant lui les portes, et elles ne se ferment pas pour lui. Moimême je marche devant toi, j'aplanis les obstacles, j'enfonce les portes d'airain ; je brise les barreaux de fer. Je te donne des trésors enfouis dans l'ombre et profondément cachés, aQn que tu saches que c'est moi, Jéhova, qui t'appelle, le dieu d'Israël. En faveur de Jacob, mon serviteur Israël, mon élu, je t'ai appelé par ton nom, je t'ai donné ton titre, et tu ne me connaissais pas. »
En lisant le nom de Cyrus, il semble qu'on est bien loin d'Hérode; mais que faut-il penser de ce nom? On a vu déjà que les noms propres peuvent tromper dans les prophètes-^ Nabuchodonosor n'est pas Nabuchodonosor ; Zorobabel n'est pas Zorobabel; pourquoi Cyrus serait-il Cyrus? Eh bien! ce n'est pas Cyrus, et on peut en donner des
LA MODËRiNITÉ DES PROPHÈTES. 203
preuves. La première, la plus éclatante, c'est qu'il n'est pas possible qu'un Juif ait appelé Cyrus l'Oint de Jéhova. Jéhova ne pouvait avoir ni un Oint ni un pasteur de son troupeau hors de Juda, de son roi ou de son grand prêtre. Un roi des Perses, quelque favorable qu'il pût être à son peuple, n'était pas son Oint.
De plus, dans ces versets sur un prétendu Cyrus, il n'est pas question de ce qui a été avant tout l'œuvre de Cyrus, c'est-à-dire de la destruction de l'empire babylonien (on n'y nomme pas même Babylone), ni de l'affranchissement des Juifs qui en a été la suite. Il n'y est parlé que de la restauration du Temple, où Cyrus, en réalité, n'a été pour rien, puisqu'on voit parle livre d'AVira^ et par Aggée et Zacharie^ que le Temple n'a été reconstruit que sous le second Darius. Il est vrai qu'il existe un récit qui donne dans cette restauration une part à
Cyrus * ; mais il suffit de lire ce récit pour y reconnaître une pure légende : « Jéhova inspira Tesprit de Cyrus, roi de Perse, et il fit répandre par tout son royaume des annonces et aussi des lettres qui disaient : Ainsi a dit Cyrus, roi de Perse : Jéhova, le dieu du ciel, m'a donné tous les royaumes de la terre, et lui-même il m'a ordonné de lui bâtir une maison à Jérusalem en Judée, etc. » Il est clair que ce langage n'est pas du temps de Cyrus, mais d'une époque où les Juifs étaient devenus assez considérables pour prétendre que c'était pour eux que tout se faisait dans le monde, et que tous les puissants étaient les serviteurs et les instruments de leur Dieu.
Je conclus que le Cyrus du Second haie est Hérode : Aggée et Zacharie l'avaient représenté sous le nom de Zorobabel; un prophète^ qui avait l'imagination plus vive,
\, Voir II Chroniques^ xxxvi, 22, et Esdras^ i, 1.
n'a pas jugé ce nom assez glorieux et assez royal, et il a trouvé un plus brillant parallèle. Tout le détail de ces versets s'applique alors à merveille. Nous savons ce que c'est que ces « trésors enfouis dans l'ombre ».
Josèphe nous a renseignés sur cette immense opulence, amassée sans bruit par Antipater et qui éclata sous Hérode, son fils, à l'étonnement de tous; sur ces richesses dépensées à profusion pour les chefs romains d'abord, puis pour son peuple, quand, après Acliura, il se trouve plus riche que jamais par ses prodigalités mêmes * [Antiquités^ 15, 6, 15, 5). Et ce mot: « Tu ne me connaissais pas, » s'adresse on ne peut mieux à cet Iduméen, nullement dévot, dont la foi même était fort suspecte, qui avait failli être condamné par le Sanhé-
. 1 . Il revient sans cesse sur les richesses et sur les dépenses d'Hérode, qui firent pendant tout son règne l'étonnement, non seulement des Juifs, mais môme des Romains.
206 LA MODERNITE DES PROPUËTËS.
drin \ qui, avec les Nations, avait pris d'assaut la \ille sainte et ne prétendait pas alors agir au nom de Jéhova.
Un peu plus loin, Jéhova dit à son peuple (xLV, 14) : « Le travail de TÉgypte, le commercede rÉIhiopieetdes Sabéens à la haute stature passera à toi; ils t'appartiendront, ils marcheront à ta suite, ils défileront enchaînés, ils se prosterneront devant toi en suppliants, disant: Chez toi seulement est le Fort, elil n'y a pas d'autre dieu. Oui, tu es le Fort qui te caches, le dieu d'Israël sauveur. »
Ce verset paraît faire allusion à l'expédition d'Hérode chez les Arabes, racontée par Josèphe {Antiquités j 15,5), où il fit tant de prisonniers et d'où il rapporta un si riche butin ; les Arabes transportaient en Syrie les marchandises de l'Egypte. Quant à cette formule d'un dieu caché, on sait quelle fortune elle a faite; elle n'est ici qu'une nou-