Ailleurs on retrouve le nom d*Assur, lu
intérieures dans lesquelles s'est abîmée la monarchie syrienne et par où elle est tombée aux mains des Romains. Beaucoup de Juifs étaient relégués parmi ces impies, soit que l'anarchie et la guerre les eussent chassés de la Judée, soit qu'ils fussent retenus malgré eux par les Syriens. Et le prophète leur criait : « Sortez de Babylone, fuyez de chez les Chaldéens (xlviii, 20). » Ce sont les Syriens, au contraire, qui sortent maintenant de la Judée (xlk, 17). Leurs dieux sont chassés aussi; Bel et Nébo sont emportés par les bêtes de somme (xlvi, 1). S'agit-il d'idoles qui avaient reparu en Judée pendant que la Judée n'était plus maîtresse d'elle-même? ou de quelques divinités emportées de la Syrie par les Romains, seulement pour en orner la ville souveraine? Ou ces versets s'appliquent-ils à un de ces territoires syriens cédés par Auguste à Hérode, et dont celui-ci s'empressa sans doute de faire
disparaître des images odieuses aux Juifs? J'ai épuisé les faits extérieurs qu'on reconnaît ou qu'on peut croire reconnaître dans le Second haïe; mais il s'en faut bien qu'ils fassent la principale préoccupation du prophète. Hérode lui-même, avec quelque éclat qu'il paraisse dans ce livre, n'y tient pas après tout une très grande place. Le poète n'est pas un poète de cour. Ce qui l'occupe, ce qui le passionne, c'est la fortune du judaïsme. Il grandissait tous les jours en dehors même de la Judée, et on pouvait pressentir déjà la révolution qu'on appelle l'avènement du christianisme, et que les Juifs auraient eu le droit d'appeler l'avènement du judaïsme chez les Nations. Jéhova dit à son peuple : « C'est peu que tu
sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob et ramenerles restes d'Israël. Je te réserve pour être la lumière des Nations, afin que le salut que je vous donne aille
jusqu'au bout de la terre. Ainsi parle Jéhova à celui qui est méprisé de chacun, haï des peuples, esclave des puissants. Les rois ont vu, et ils se lèvent, les princes aussi, et ils se prosternent à cause de Jéhova qui est fidèle, et du Saint d'Israël qui t'a choisi (xlix, 6, 7). » C'est la première fois, et c'est la seule fois, dans l'histoire des Juifs, qu'ils ont pu associer celte glorification d'eux-mêmes avec cette conscience de leur déchéance.
Le monde entier s'intéresse maintenant à Jérusalem et se met à son service. Les puissants s'emploient à la repeupler. Elle entend ses fils qui reviennent de tous côtés et qui se disent : « La place est trop étroite ici, serre-toi contre moi pour que je puisse me loger. Et tu diras : Qui m'a enfanté tous ceux-là?... où étaient-ils?... Les peuples apportent tes fils dans leurs bras et tes filles sur leurs épaules. Les rois prennent soin de toi, les princesses te servent de nour-
rîces; la tête humblement baissée, ils se prosternent et lèchent la poussière de tes pieds, et tu sauras que je suis Jéhova (xlix, 20-23). » (Voir encore liv, 2.)
Un peu plus loin se trouve le passage fameux oii est développée avec une complaisance particulière l'idée que la grandeur d'Israël est sortie de ses humiliations mêmes et de la patience avec laquelle il a souffert : « Voyez, mon serviteur est adroit; il monte, il s'élève, il grandit. Combien on a été surpris à son sujet I car son aspect était étrangement misérable, et son visage plus triste à voir qu'aucun visage! Eh bien! il émerveille les peuples, et les rois demeurent muets d'étonnement, car ils voient ce dont on n'avait rien dit, ils entendent ce dont personne n'avait parlé. Qui a cru à ce que vous annonciez? Qui a reconnu le bras de Jéhova? Voilà qu'il s'élevait devant lui comme une jeune poussé qui germe sur un
sol aride ; il n'avait nulle beauté quand nous Tavons vu, nul éclat qui pût nous attirer. Méprisé et abandonné des hommes, homme des douleurs, portant la marque de la souffrance, comme quelqu'un dont les visages se détournent, nous le méprisions et ne tenions aucun compte de lui. Mais il a pris sur lui nos plaies ; nos châtiments, c'est lui qui les a supportés. Et nous, nous le considérions comme un malheureux, frappé par la colère divine. Il a été maltraité pour nos péchés, châtié pour nos injustices ; la punition est tombée sur lui pour notre salut; les coups qu'il a reçus ont fait notre guérison. Tous nous errions comme des brebis égarées et qui n'ont point de berger ; nous suivions chacun notre voie; mais Jéhova a jeté sur lui nos crimes à tous. 11 a été inquiété, tourmenté, mais il n'a pas ouvert la bouche, comme le mouton qu'on va égorger, comme la brebis qui reste muette entre
les mains qui la tondent. Saisi et condamné, quand il a été retranché de la terre des vivants, qui se Test expliqué parmi les hommes de cet âge? Qui a compris que c'est pour les crimes de mon peuple qn ils sont frappés ? Sa sépulture a été parmi les impies, son tombeau au milieu des rebelles, quoiqu'il n'eût pas fait de violence et qu'il n'y eût pas de mensonge dans sa bouche.
Pourtant Jéhova a voulu le briser, il lui a porté un coup mortel. Mais après que sa vie aura été prise en expiation, il verra sa postérité, il aura de longs jours, et la volonté de Jéhova s'accomplira par ses mains. Au sortir de ses épreuves, il verra la satisfaction; par sa sagesse, ce juste, mon serviteur, fait aimer à beaucoup la justice, et il prend sur lui leurs péchés. Aussi je lui donne un lot parmi les puissants, et il partage le butin des forts, parce qu'il a abandonné sa vie à la mort, qu'il a été confondu avec les mé-
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chants, qu*il a pris sur lui le péché du grand nombre, et qu'il a répondu pour les pécheurs (lu, 13, à LUI, 12). »
11 y a plus d'un détail obscur dans cette page, mais le sens général n'en est pas douteux. C'est l'histoire d'Israël sous la figure du serviteur de Jéhova. L'Israël d'aujourd'hui a souffert pour les péchés de l'Israël d'autrefois; mais ces péchés, il les a rachetés, et il n'a plus à attendre qu'un avenir prospère. Il ne faut pas entendre, comme on l'a fait quelquefois, qu'il s'est chargé des péchés des autres peuples, des Nations : c'est là une idée absolument étrangère au judaïsme. Dans ce texte, Israël est dédoublé, comme si on disait dans un temps calamiteux pour notre pays, que les Français souffrent pour les péchés de la France; ou, si on veut une distinction plus marquée, les fidèles, les bons souffrent pour les fautes des méchants et les expient. On a pu remar-
quer un pluriel que j'ai souligné et qui montre assez que ce serviteur de Jéhova c'est tout un peuple.
Tout cela ne convient qu'au temps que j'ai cru reconnaître dans l'ensemble de ce livre, et il faut surtout, au dernier verset signaler cette phrase : « Il partage le butin des forts. » C'est seulement à cette date que les Juifs ont partagé le butin des puissances, lorsque, après Actium, Octave a donné libéralement à Hérode des villes et des territoires détachés de la Syrie, qu'Antoine avait donnés à Gléopâtre et qui furent la part des Juifs dans les dépouilles de rÉgyptienne.
Mais ce qui ne s'élait pas vu non plus avant cette époque, c'est l'état d'anéantissement oii était la Judée au moment où cette prospérité l'a surprise; c'est le portrait du Juif méprisé, impuissant, muet sous l'outrage, mort en quelque sorte, et enterré parmi les impies, c'est-à-dire réduit à se
perdre chez les Égyptiens et les Syriens.
On lisait déjà en un autre endroit (l, 6) :
a J'ai abandonné mon dos aux coups et ma barbe à ceux qui la tirent ; je n'ai pas dérobé mon visage aux insultes ni aux crachats. Mais le seigneur Jéhova m'assiste, c'est pourquoi je n'ai pas honte; j'ai fait de ma face un caillou, sachant que je ne serais pas avili. »
On sait ce que sont devenus, entre les mains des chrétiens, ces passages célèbres.
Ils les ont appliqués à Jésus; ils y ont vu la Passion et la résurrection du Christ, tandis qu'il n'y faut voir que la Passion et la résurrection d'Israël. On peut supposer même que le récit des Évangiles contient tel détail qui n'a rien d'historique et est simplement emprunté à la prophétie y comme celui des crachats [Marc^ xiv,65 etxv, 19). 11 est vrai qu'on y trouve en revanche dïes traits qui la contredisent : où est le Jésus à qui le grand prêtre demande : « Est-ce toi qui
es le Christ? » et qui répond fièrement :
« Oui, et vous verrez le Fils de Thomme assis à la droite de la Puissance et marchant sur les nuées » {Marc, xiv, 62)? Il ne ressemble guère à la brebis humble et muette du Second Isaïe^j quoi qu'en dise le livre des Actes (vni, 32). Mais c'est certainement au chapitre du Second Isaie qu'est due l'idée même de la Rédemption et de l'agneau qui se charge des péchés du monde.
Ce rapport entre le prophète et le fond même du christianisme suffit pour montrer combien ils sont voisins l'un de l'aulre, et qu'on est là bien loin du temps de Cyrus.
Le christianisme doit encore au Second haie une idée qui y a tenu longtemps une grande place, celle de la nouvelle Jérusalem. Le prophète célébrait Jérusalem restaurée, mais restaurée de deux manières, matériellement et moralement, dans ses bâtiments par la magnificence d'Hérode, dans son
influence par le succès de la propagande juive. Il accumule les images brillantes; j'en ai déjà cité quelque chose; mais il dit encore (c'est Jéhova qui parle) : « J'enchâsse tes pierres dans l'antimoine (dont on faisait un fard pour les femmes), et je te donne pour fondements des saphirs. Je te donne pour créneaux des rubis, et pour portes des escarboucles, et toute ton enceinte est de pierres précieuses (liv, H, 12).» Ces figures ont été prises à la lettre, et une pareille ville ne pouvait, dès lors, être placée que dans le ciel, comme on le voit dans V Apocalypse (xxi, 10). On altendit longtemps qu'elle descendît en effet du ciel. Puis ces rêves s'évanouirent, et alors on entendit simplement par la nouvelle Jérusalem rËglise chrétienne. C'est ainsi que Racine l'a présentée dans la prophétie de Joad *.