Introduction au Peniateuquej p
Mais par une exception bien faite pour étonner, cette hardiesse, qui dérange si résolument, sur tant de points si importants, les idées longtemps reçues, s'arrête devant les Prophètes. La tradition qui les fait remonter jusqu'au viu* siècle avant notre ère, ou tout au moins au vu* ou au vi% a été acceptée de tous. Ni M. Reuss, ni personne, à ma connaissance, ne s'est écarté là-dessus de la tradition; et Isaïe, par exemple, continue d'être regardé par tout le monde comme un contemporain de Sallmanasar.
Cependant un critique français, en 1877, conçut à ce sujet un doute- Ce critique n'était pas un hébraïsant, mais il avait lu attentivement les Prophètes^ en s'aidant de toutes les ressources que les hébraïsants fournissent pour cette étude aux profanes.
Et ces ressources sont considérables, car les textes bibliques sont d'abord peu volu-
mineux, et cea textes étant sacrés, il ne s'y trouve pas une phrase, il faut même dire pas un mot, qui n'ait été commenté de manière à en permettre à tout lecteur intelligent l'interprétation parfaite. Cette lecture l'amena à reconnaître que la tradition n'était qu'une erreur, et que les livres prophétiques^ loin d'avoir la haute antiquité qu'on leur attribuait, n'avaient été écrits qu'à la fin du ii* siècle avant notre ère. C'est ce qu'il exposa d'abord dans la Revue politique et littéraire^ puis dans le Christianisme et ses origines, tome III, année 1878.
Cette nouveauté n'eut aucun succès, ni au moment même, ni depuis. Les hébraïsants qui en ont parlé l'ont rejetée, sans daigner même la discuter, comme une fantaisie qui ne pouvait être prise au sérieux; ceux-là seulement l'ont ménagée qui n'en ont rien dit. Parmi ceux qui l'on
écartée, il y a tel juge dont le jugement est d'un grand poids, soit à cause de sa science, soit quand je considère la hardiesse et la largeur de sa pensée. Mais je viens de donner à l'étude de celte question une année entière, pendant laquelle j'en ai fait le sujet d'un cours public, et cette étude a produit en moi une telle conviction, qu'il m'est devenu impossible de me rendre même aux autorités les plus hautes. Je me propose donc aujourd'hui de reprendre la question, en développant et en complétant les arguments produits jusqu'alors, pour établir que les écrits qui portent les noms d'isaïe, de Jérémie, d'Ézéchiel et de ceux qu'on appelle les Douze, se sont produits, non au viii% au vil* et au vi* siècle avant notre ère, à l'occasion des catastrophes qui ont détruit les royaumes d'Israël et de Juda, mais à la fin seulement du ii* siècle, à la
suite de la lutte que Juda eut à soutenir dans ce siècle contre les rois grecs de Syrie, et qui aboutit à son affranchissement sous la conduite des Asraonées *.
Mais quand je parle d'idées nouvelles, je ne veux nullement dire qu'il fût nouveau de reconnaître, dans les écrits des Prophètes, des événements de l'époque des Asmonées. Dans le cas où on ne s'en serait pas aperçu jusqu'à notre temps, je me défierais fort d'une pareille idée. Si les traces des événements du if siècle
1. Un hébpaïsanl, M. Maurice Vernes, de l'École des hautes études (seclion des sciences religieuses), était le seul qui, sans adopter ces idées nouvelles, les eût combattues dans des articles étudiés, et par des arguments auxquels il y aura à répondre ["Revue critique de 1879), Et, tout récemment, dans une leçon d'ouverture de son cours, M. Vernes s'est séparé absolument de la tradition généralement admise sur Tâge des Prophètes. Il les place longtemps après la captivité de Babylone, entre Tau 400 et l'an 200 avant notre ère : il reruse de descendre plus bas. Je n'ai donc pas le droit de le compter comme adhérant aux idées que je viens défendre; mais il m'est permis de me féliciter qu'il s'en soit tant rapproché.
sont visibles dans les livres des Prophètes, tant de savants commentateurs, qui étudiaient ces livres depuis trois siècles, ne pouvaient ne pas reconnaître ces traces, et ils les ont reconnues en effet. Seulement, ils u'ont pas tiré la conclusion, qui semble pourtant inévitable, que ces livres sont donc postérieurs aux événements qui s'y laissent voir. C'est que ces exégètes, et ceux pour qui ils écrivaient, vivaient sous l'empire de la croyance générale au surnaturel. Ils admettaient qu'il y avait eu de véritables prophètes, et de véritables prophéties où l'avenir était prédit. Dès lors il pouvait l'être tout aussi bien à courte ou à longue distance. Et il n'y avait pas d'impossibilité à ce qu'un voyant du viii® siècle eût annoncé un événement qui ne devait s'accomplir qu'au ii\ C'est ainsi que raisonnait déjà Josèphe à propos du temple d'Onias. 11 voit que ce temple, élevé en Egypte au dieu des Juifs
vers 150 avant notre ère, est clairement désigné dans un passage du livre qui porte le nom d'Isaïe. Au lieu d'en conclure que ce livre, ou tout au moins ce passage, n'a été écrit qu'après Tannée 150, il assure qu'Isaïe a prophétisé, six cents ans à V avance^ ce qu'Onias a accompli. De même, quand le savant hollandais Vitringa, à la fin du xvn* siècle, reconnaissait dans les chapitres XXVII et suivants d'Isaïe la description d'un événement qui s'est passé sous TAsmonée Simon, on n'en concluait rien contre Tauthenticité du livre.
Vers la fin du xviii* siècle, le point de vue changea; on ne crut plus volontiers aux prophéties, du moins dans l'Allemagne protestante, et le rationalisme prévalut dans la critique. Mais comme en même temps on n'a pas voulu abandonner l'idée qu'on s'était faite de l'antiquité des Prophètes^ il a fallu renoncer à reconnaître dans leurs livres des
événements des temps modernes. C'est ainsi qu'Ernest RosénmûUer, par exemple, s'y refuse absolument, et, sauf de très rares exceptions, deux seulement dans Isàie^ il ne daigne pas même nous avertir que d'autres avant lui les y avaient reconnus *.
Mais un commentateur de ceux qu'on appelle les Petits prophètes^ P. Ackermann, de Vienne, dont la foi catholique ne marchande pas avec le surnaturel, n'a pas hésité, vers la même date, à reproduire les idées des exégètes d'autrefois. Il y a dans son livre plus de vingt passages qu'il applique, d'après eux, à l'époque des Asmonées, sans parler de ceux pour lesquels il descend jusqu'au temps des Romains.
Il n'est donc nullement nouveau de signaler dans \e^ Prophètes l'impression d'événements d'une date récente, mais il faut
' 1. Je parle des Scholia in compendium redacta, Leipzig, 1835, les seuls que j'aie eus sous les yeux.
comprendre quelles conséquences on en doit tirer, et ne pas s'obstiner à faire remonter les livres prophétiques à une date séparée de ces événements par plusieurs siècles.
J'enire maintenant dans le détail des prophéties; mais si je veux obtenir qu'on reconnaisse dans les livres prophétiques l'histoire du ii® siècle avant notre ère, il faut d'abord que je remette cette histoire sous les yeux de mes lecteurs; car elle est, en général, sinon précisément trop peu connue, du moins trop peu présente à la plupart des esprits.
Je rappelle d'abord qu'à la suite de la ruine des deux royaumes d'Israël et de Juda, détruits l'un à la fin du viii% l'aulre au début du vi^ siècle, les dix tribus disparaissent, pour ainsi dire, de Thistoire, et l'histoire
même de Juda présente une vaste lacune *.
On sait que, soixante-dix ans après la destruction de Jérusalem et de Juda par les Babyloniens, ceux de Juda, déportés en Babylonie, obtinrent de Cyrus, qui avait anéanti l'empire de Babylone, la permission de rentrer dans leur pays et d'y repeupler Jérusalem. Mais depuis cette date jusqu'à celle de la mort d'Alexandre, leurs annales sont vides, ou du moins nous n'y trouvons que la réédification de leur Temple, qu'ils ne purent rebâtir qu'un siècle après leur retour. Ils n'ont rien écrit, puisque Josèphe n'en dit rien, de ce qui s'est passé chez eux pendant plus de deux cents ans ; et les Grecs, qui ne les connaissaient pas, ne pouvaient en parler non plus. Mais la conquête d'Alexandre les ayant soumis à la domination macédonienne, ils se trouvèrent enveloppés dans le
1. Je ne nomme que Juda, mais on sait que Benjamin et Juda ne font qu'un.
monde grec. Us ont alors une histoire, mais bien incomplète encore, puisque les histo-: riens qui avaient écrit sur les successeurs d'Alexandre sont presque entièrement perdus. Ils furent d'abord soumis aux rois d'Egypte ; le premier Ptolémée, à qui ils avaient essayé de résister, prit Jérusalem et transporta en Egypte une multitude de prisonniers qui y formèrent une colonie israélite. Ils devinrent ensuite les sujets des rois de Syrie. Placés dans ce milieu hellénique, ils s'hellénisent insensiblement. Leurs maîtres les subjuguent, non pas seulement par Tasoendant qu'exerce toujours la puissance, mais par la séduction des mœurs et des idées grecques. Leurs grands prêtres, c'est-à-dire leurs princes, prennent des noms grecs et se font les courtisans des rois syriens. Beaucoup les imitent, et le peuple se partage en deux moitiés, dont l'une semble prête à passer à d'autres croyances et à d'autres dieux.
Mais il y avait dans la fidélité d'Israël à ses traditions, à sa Loi et au culte de son Jéhova, une force qu'ils ne connaissaient pas euxmêmes. Elle éclata tout à coup sous le règne d'Antiochus TÉpiphane. On ne sait pas sous quelle forme elle se manifesta d'abord, mais il faut qu'elle ait déjà paru redoutable, puisqu'elle exaspéra Antiochus. Une première fois, étant entré dans Jérusalem, il s'était fait livrer par un grand prêtre, sa créature, — Onias de son nom hébreu, mais qui se faisait appeler Ménélas, — les trésors sacrés du Temple; mais deux ans après il fit surprendre la ville par une armée qui tua beaucoup de monde, mil le feu en divers endroits, et même aux portiques du Temple, et emmena des hommes et des femmes en captivité. On occupa, au-dessus de la colline de Sion, où était le Temple, une acropole ou ac7^a fortifiée où fut établie une garnison d'hellénisants pour tenir en respect les Israé-
lites. Beaucoup de ceux-ci abandonnèrent Jérusalem, qui se remplit d'infidèles. Comme ces infidèles étaient étrangers, ou affiliés aux étrangers, Israël étant le seul peuple qui adorât Jéhova, les fidèles les appelaient les Nations, désignation qui prenait ainsi un sens théologique. Je marque ce sens en employant une majuscule ^
Le livre grec qui a pour titre Premier livre des Maccabées ^ qui est la plus ancienne source que nous puissions consulter, raconte que Jérusalem devint alors toute grecque, au dehors du moins; que le Temple fut profané et qu'on y plaça une idole; que beaucoup violèrent le sabbat et firent des sacrifices aux dieux des Nations ; que les fêtes de Jéhova furent abolies ; qu'on
1. Les Nations, en latin, c'était génies^ les partisans des Nations gentileSy d'où, en français, les Gentils.
2. Il y a deux livres des Maccabées, mais qui ne se font pas suite et sont indépendants Tun de l'autre. Le Premier livre seul a un caractère vraiment historique.
brûla les livres de la Loi, qu'on interdit la circoncision, qu'on s'efforça enfin d'exterminer la religion nationale. Mais à Modin, à quelques lieues de Jérusalem, un prêtre, nommé Mathathias, voyant un homme de Juda qui sacrifiait à une idole, se jeta sur cet homme et le tua, et avec lui l'envoyé du roi qui présidait au sacrifice. Il avait cinq fils déjà hommes. Il gagna les montagnes avec eux, suivi d'une troupe qui fut bientôt considérable. Ainsi commença une insurrection qui devait aboutir à l'affranchissement d'Israël. Mathathias mourut au début même de la lutte; mais Judas, l'un de ses fils, en fut le chef; il remporta une suite de victoires qui le firent surnommer Maccabée, c'est-à-dire, à ce qu'il paraît, le Marteau. Il reprit possession de Jérusalem, à l'exception de Vacra. Et il tint si bien en respect la garnison même de Vacra^ qu'il put restaurer^ dans le Temple purifié, le
LA MODERNITÉ DEé PROPHÈTES. 21
culte de Jéhova. En même temps son frère Simon battait aussi en Galilée une invasion des Philistins, c'est-à-dire des peuples de Tyr et des environs.
Le surnom de Maccabée n'a jamais appartenu qu'au seul Judas; c'est donc improprement qu'on dit les livres des Maccabées. Le nom de cette famille était les Asmonées ou Asamonées, nom pris de la montagne d'Asmon ou Asamon, en Galilée, dont ils étaient sans doute originaires *.
Ainsi Antiochus TÉpiphane était vaincu ; quand il mourut, les Syriens firent un nouvel effort : ils assiégèrent Jérusalem et l'affamèrent. Les divisions intestines de la Syrie vinrent en aide à Israël; occupés ailleurs, les ennemis levèrent le siège, mais ils démolirent en partant les murs de Jérusalem. Us emmenèrent prisonnier, et bientôt ils mi-
1. Josèphe, AntiquitéSt 12,6, 1 et 14, 16,4, ei Guerre des Juifs, 2, 18, li.
rent à mort le grand prêtre, cet Onias, de son nom grec Ménélas, qui régnait depuis dix ans. Ces malheureux grands prêtres, créatures des rois de Syrie, étaient dans la position la plus fausse, et ne pouvaient jamais contenter ni leurs maîtres ni leur peuple. Ménélas fut remplacé par un lacim, Alcime de son nom grec, qui n'était pas de race sacerdotale. Celui-ci mourut de maladie au bout de quelques années, et les Syriens ne le remplacèrent pas; la grande prêtrise demeura vacante.
Cependant il restait un Onias, neveu de Ménélas, qui, à la mort de son oncle, ne pouvant supporter la déchéance de sa famille, se retira en Egypte. Il y fut bien accueilli, — les rois d'Egypte favorisant naturellement les Israélites contre les rois de Syrie, — et un peu plus tard, en l'an 150 avant notre ère, il obtint de Ptolémée Philométor l'autorisation d'élever en Egypte un
lemple au dieu d'Israël. Ce temple subsista jusqu'à la ruine du Temple de Jérusalem.
La lutte continua en Juda sous Alcime, mais dans une bataille Judas fut tué. Le Premier livre des Maceahées pousse ici un cri de détresse (ix, 20) : « Et ils prirent le deuil pendant plusieurs jours, et ils dirent : Comment est-il tombé, le fort qui sauvait Israël*?» La situation des Fidèles parut quelque temps désespérée. Ils se rallièrent pourtant, dans le nord du pays, sous le commandement de Jonathan, frère de Judas. Il réussit à se maintenir et à se faire respecter des Syriens, avec qui il conclut une espèce de trêve. La situation changea tout à coup, en 153, deux rois se disputant la Syrie. Jonathan et son armée s'étaient déjà assez fait compter pour que chacun des prétendants voulût
i. Ce sont les versets qui ont fourni à Fléchier le texte de son oraison funèbre de Turenne.
les avoir avec soi. Celui qui triompha s'attacha Jonathan en le faisant grand prêtre à Jérusalem, qui était depuis sept ans sans grand prêtre. Et le Syrien ayant épousé la fille du roi d'Egypte pour s'assurer son alliance, Jonathan est invité aux fêtes du mariage et y figure entre les deux rois.
Cependant, à cette révolution de la Syrie, une autre succède, puis une autre encore, et à chacune Jonathan gagne quelque chose.
Mais à la fin il se laisse surprendre par une démarche de fausse amitié, et il est assassiné par les Syriens.
La situation de Juda n'en est nullement affaiblie. Simon, qui succède à son frère, trouve à son tour un roi de Syrie pour le reconnaître comme grand prêtre et comme allié. Et il est si fort, ou plutôt la royauté syrienne est si faible, que les Syriens renoncent à l'impôt de la couronne^ qu'on leur
payait jusqu'alors, et qui était le dernier vestige de leur souveraineté. Et ceux de Juda ne datèrent plus les actes publics que par le nom de Simon, prêtre et ethnarque.
On n'a son titre qu'en grec (I Macc.^ xv, 1). Cela eut lieu l'an 142 avant notre ère, vingt-cinq ans après la révolte de Mathathias.
Dès Tannée suivante, Simon à son tour assiégea Vacra et la réduisit. 11 ne se contenta pas d'en raser les murailles ; il voulut détruire et raser la hauteur même sur laquelle les Syriens avaient bâti leur place forte. Josèphe dit que le peuple s'y employa avec acharnement pendant trois années, le travail ne s'interrompant ni jour ni nuit, jusqu'à ce qu'enfin la hauteur fût absolument nivelée. Et une fête annuelle fut établie en commémoration de la ruine de Vacra.
Simon à son tour osa sortir de ses limites, il prit plusieurs villes de la côte, entre autres Joppé, la moderne JafFa, dont il fit le port
du pays. Le Premier livre des Maccabées célèbre son règne comme un âge d'or (cbap. xiv). Ce règne fut court. Simon mourut assassiné l'an 135, et Tassassin, qui était son gendre, tua avec lui deux de ses (ils.
Le troisième échappa et succéda à son père.
Il s'appelait Jean de son nom hébreu, et prit plus tard le nom grec d'Hyrcan \ Il fut grand prêtre ou prince pendant tout près de trente ans, et son règne fut glorieux. Il prit Sichem et détruisit le temple samaritain du mont Garizim, élevé au temps d'Alexandre. Il prit aussi et ruina Samarie, l'antique rivale de Jérusalem. Enfin il soumit ridumée et força les Iduméens à se faire circoncire. Les fils d'Ésaù furent désormais les sujets des fils de Jacob et confondus parmi eux.
Voilà les événements qui remplirent la
1 . Quand il eut fait la guerre en Hyrcanie contre les Parihes comme allié du roi de Syrie, Anliochus de Sidé ou Si^létès.
secoade moilié du ii^ siècle (Hyrcan esl mort Tan 107), et voilà aussi, selon moi, les événements qui ont inspiré les livres mis sous le nom des prophètes, et dont l'impression s'y fait sentir constamment.
Mais il est temps de les aborder.
Lreuecli e s'ouvre par celui qui porte le nom d'Isaïe. Mais la critique, depuis qu'il y a une critique en ces matières, a aisément reconnu que la dernière moilié du livre (chap. xl-lxvi) compose véritablement un livre à part, qui ne fait pas suite à ce qui précède, et qui est d'une autre main et d'une autre date. On distingue donc un Premier Isdie^ et un Second haïe. C'est du Premier haïe seulement que je vais parler.
Isaïe est le nom d'un prophète du viif siè-
{ . Je mets ces noms en italiques, ne croyant pas que ce soient les noms véritables.
cle avant notre ère. Il figure dans le livre II des Rois (chap. xixet xx), sous le règne d'Ézéehias. Et le livre prophétique qui porte ce nom se donne, dans un court préambule, comme contenant en effet les prophéties qu'Isaïe a fait entendre sous le règne des rois de Juda Osias, Jonathan, Achaz et Ézéchias, c'est-à-dire pendant à peu près toute la durée du viif siècle.
Il faut dire tout de suite que ce témoignage, par lui-même, n'a aucune valeur.
J'ai rappelé déjà que les Psaumes ont été longtemps attribués à David, et un très grand nombre de psaumes portent en effet des préambules qui, non seulement les donnent comme étant de ce roi, c'est-à-dire du xi^ siècle avant notre ère, mais encore les rapportent à telle ou telle circonstance particulière de la vie de ce roi, et cela avec un tel mépris de toute vraisemblance, qu'il a été impossible d'accepter ces indications,
et qu'on a fait descendre ces écrits jusqu'au temps des Asmonées.
Ainsi, je n'ai à tenir aucun compte ni du préambule à' haie ^ ni en général de ceux des livres prophétiques^ et je dois considérer ces livres comme des écrits sur lesquels on ne possède aucun renseignement antérieur, et dont on ne peut préjuger la date que seulement par ce qu'ils contiennent. J'aborde maintenant directement haie.
Dès le début du chapitre premier, le prophète^ ou plutôt le poète, nous peint le pays comme désolé, ses villes en feu, ses champs ravagés, Sion dans la détresse, pareille à la cabane du gardien dans un vignoble. Elle n'a conservé des siens qu'un faible reste, sans lesquels elle serait comme Sodome et Gomorrhe. On ne trouve dans l'histoire de Jérusalem rien de semblable jusqu'à la destruction de la ville et du royaume de Juda
par Nabuchodonosor. Faudra-t-il descendre jusque-là? Mais si on le fait, le livre ne sera plus à'Isaïe. Car le principe rationaliste, qui s'impose maintenant à toute critique, et qui exclut tout surnaturel, ne permet pas de croire qu'un prophète ait annoncé cette catastrophe à deux cents ans de distance. D'ailleurs ces tableaux, qui sont trop forts pour les temps antérieurs, seraient trop faibles, au contraire, pour peindre la ruine dernière, et ne sauraient la représenter. On ne trouvera pas d'époque à laquelle ils s'appliquent mieux que celle de la guerre contre les rois de Syrie, où Jérusalem a passé par de si longues et de si cruelles épreuves sans disparaître absolument. Et c'est aussi à cette époque que se rapportent le mieux les plaintes du prophète et les reproches que le dieu adresse à son peuple. Au vi' siècle, Jérusalem succombait sous l'invasion brutale des barbares du
dehors. Ce n'était pas le moment de déclamer, comme dans ces premiers chapitres, contre les fautes des peuples et les torts de leurs gouvernants, ou le luxe de leurs grandes dames (chap. m). Au if siècle, l'étranger avait pour complices ceux de Juda même, leurs nobles, leurs prêtres, infidèles à leur dieu, et tout pénétrés des mœurs des Nations. Us croyaient avoir assez fait pour Jéhova quand ils avaient célébré ses fêtes et offert des sacrifices. Et c'est alors que le poète entendait la voix de Jéhova : « Qu'ai-je à faire de tous vos sacrifices? Je suis rassasié des holocaustes de moutons, de la chair des veaux gras... Je ne vous écoute pas, car vos mains sont pleines de sang. Lavez-vous, purifiez-vous, ôlez de devant mes yeux la méchanceté de vos actions; cessez de faire le mal, apprenez à faire le bien, recherchez la justice, redressez le prévaricateur, faites droit à
Torphelin, défendez la veuve. » Cette guerre est en même temps une révolution intérieure. Les purs, les assid (c'est le mot hébreu, grécisé dans le livre des Maccabéesj ii, 42, etc.) y luttent contre les mauvais, qui vont être vaincus et rejetés; de là les derniers versets du chapitre, qui saluent, en ayant l'air seulement de l'annoncer, cette révolution accomplie.
Le second chapitre célèbre la victoire, toujours sous forme de prophétie. 11 décrit la grandeur à laquelle s'élèvent Juda et son dieu. La hauteur de Sion dépasse toutes les hauteurs. Les étrangers euxmêmes viennent adorer dans son Temple el apprennent à respecter Jéhova et sa loi.
La paix règne dans le pays, qui n'a plus d'ennemis. Devant Jéhova, les autres dieux, les images d'or et d'argent disparaissent, rentrent sous terre ou se cachent au fond des cavernes. Les commentateurs attachés
à la tradition cherchent en vain dans les temps antiques où placer cette transformalion. Il n'y a dans l'histoire qu'une seule époque où on ait vu tout cela. C'est celle où, à la fin de la guerre contre les rois de Syrie, le peuple de Jéhova a proclamé son indépendance et repoussé Tidolâlrie pour jamais.
Ici recommencent les plaintes et la peinture de tout ce que Jérusalem a souffert Car un livre prophétique ne forme pas un tissu bien serré. Il se compose d'effusions poétiques détachées, qui probablement se «ont produites à part les unes des autres, €t ont été rassemblées ensuite. Tous ces morceaux ont leur intérêt et leur beauté, mais je ne dois m'arrêter qu'aux endroits qui me fourniront plus particulièrement des observations pour le sujet qui m'occupe.
C'est au chapitre v, verset 26, que sont décrits pour la première fois l'invasion des
Syriens el l'aspect de leurs formidables armées. Ces images, sans doute, conviendraient aussi aux Babyloniens de la fin du vil* siècle ; mais on en a déjà vu assez pour comprendre qu'on n'a pas besoin d'aller chercher si loin les ennemis que le poète a sous les yeux.
En fait, rien absolument jusqu'ici n'invite le lecteur à se croire ni au vm** ni au vi° siècle, et le chapitre ii, au contraire, s'y oppose expressément, puisqu'il est rempli de tableaux d'une prospérité et d'une grandeur qu'on ne peut placer à ces époques.
Mais voici qu'au chapitre vu on trouve un récit qui forcerait en apparence à se reporter en effet au viu^ siècle. On y voit le royaume de Juda, sous Achaz, père d'Ézéchias, menacé par Rasin, roi d'Aram, el Phacée, roi d'Israël : c'est un événemen raconté, à cette date, dans le second livre des Rois (xvi, 5). Ce n'est pourtant qu'une
apparence, et ce que dit le prophète en cet endroit n'est plus du tout ce dont parle le livre des Rois. Dans celui-ci, Achaz menacé se met sous la protection de l'Assyrien Theglal-Phalasar, qui envahit à la fois le pays de Damas et celui d'Israël, et fait mourir le roi Rasin, tandis que Juda, qui a acheté le salut par sa sujétion, n'a rien à souflFrir. Dans le prophète^ au contraire, il est bien dit que les deux pays ennemis de Juda sont dévastés (vit, 16), sans que rien indique qui est-ce qui les envahit; mais immédiatement Juda est accablé à son tour par une invasion terrible, qui amène des calamités telles qu^on n'en avait jamais vu depuis que les dix tribus se sont séparées de Juda (vu, 17). Or il n'y a rien, mais rien absolument qui ressemble à cela dans l'histoire du viii'' siècle. Il a été impossible aux commentateurs de trouver à ce passage une explication salis-
faisante. Mais déjà on était averti, par les premiers chapitres du livre, qu'on n'est plus au temps de Theglat-Phalasar.
* Il est clair, à la lecture du chapitre vu, qu'Aram et Israël tiennent ici très peu de place, et que ce n'est pas ce qui préoccupe l'écrivain. Ce qui le touche, c'est un autre ennemi, un ennemi formidable, tout près d'écraser Juda; c'est aussi la délivrance, qui est l'œuvre de Jéhova, et avec la délivrance, la prospérité et la grandeur. C'est là ce qui remplit six chapitres entiers, et c'est là l'histoire du n* siècle.
L'armée formidable qui fond sur Juda du bout de la terre (v, 26), c'est l'armée des Syriens. Le roi d'Assur (vu, 17-18 et vui, 7), c'est le roi de Syrie, qui se trouve très bien désigné par cette appellation antique, puisqu'il est en effet l'héritier des Assyriens. Le pays de Juda est dévasté et dépeuplé ;
mais Jéhova vient au secours de son peuple. Après la détresse, le salut; après les ténèbres, la lumière (viii, 22). Elle vient de la Galilée des Nations^ d'un pays jusquelà sans gloire, dit le prophète (ix, 1), et les commentateurs ne se rendent pas compte non plus de ce passage; mais il s'explique quand on lit que le jeune Simon, frère de Judas le Maccabée, inaugura, pour ainsi dire, l'affranchissement de son pays par les victoires qu'il remporta en Galilée au début même de la guerre (Josèphe, Antiq.^ 12, 8, 2). Puis le poète nous conduit tout de suite au principal de Simon, sous qui Juda devient libre, et à celui de son fils Hyrcan (chap. ix à xii).
Mes lecteurs ont peut-être oublié Rasin, roi d'Aram, et Phacée, roi d'Israël. Il faut y revenir; mais qu'ont-ils à faire dans celte prophétie^ Je ne puis le dire avec certitude, parce qu'à celte date du u' siècle, on con-
naît trop mal l'histoire des rapports de Juda avec les petits peuples voisins. On sait seulement, en général, qu'ils étaient toujours en querelle ou en guerre les uns avec les autres. Aram, c'est Damas (vu, 8),
et Israël s'appelle autrement, Ephraîm ou Samarie (vu, 9). On peut donc conjecturer qu'un peu avant l'invasion d'Antiochus, Damas et Samarie venaient de se liguer contre Jérusalem, mais qu'elles tombèrent elles-mêmes immédiatement sous la domination des Syriens, qui les pillèrent (viii, 4). Et cette conjecture est confirmée par ce que Josèphe nous apprend, à cette date, de la situation difficile et de l'attitude des Samaritains {Antiq., 12, 5, 5). Si Damas et Samarie sont représentées par les noms antiques de Rasin et de Phacée, comme la Syrie est représentée par celui d'Assur, ce procédé de transposition, comme je l'appellerais volontiers, se présentait naturellement à
resprit d'écrivains qui, au lieu de parler pour leur propre compte, avaient imaginé de faire parler à leur place les vieux prophètes d'autrefois, soit pour inspirer plus de respect, soit simplement pour être plus libres.
Mais le tableau de Juda libre et florissant mérite que l'on s'y arrête. « Tu fais de ton peuple un grand peuple, tu lui prodigues la joie, une joie comme au jour de la moisson, comme au partage du butin. Car le joug qu'on lui avait donné à porter, et le bâton qui frappait son épaule, sont brisés »(ix, 2-4). Et plus loin : « Malheur à Assurl » (x, 5).
11 s'est flatté en vain de triompher. Ayant subjugué tant de peuples, dont les dieux sont plus grands, à ses yeux, que ceux de Jérusalem, il ne doutait pas que celui-ci ne fût vaincu à son tour. Mais c'est lui qui est vaincu lui-même, et, au moment où il croit déjà tenir sa proie, c'est lui qui est frappé par le Fort (x, 32-34).
Cependant le poète chante le chef que Jéhova donne à son peuple : « Un jeune chef est avec nous, un héritier nous a été donné : le commandement est sur son épaule; on le nomme l'étonnant, le sage, le divin, le père à toujours, le prince de la paix. Par lui s'agrandit l'empire, et la paix réside à jamais sur le trône de David et sur son royaume. Il est étayé sur le droit et la jusiice, et cela à jamais. Voilà ce qu'a fait l'amour de Jéhova Sabaoth » (a, 6).
Des paroles comme celles-là ne peuvent laisser aucun doute. ïl est clair qu'on n'est plus au temps de Rasin et de Phacée, mais au glorieux principat de Simon. Et les mêmes effusions reviennent presque tout de suite (xi, 1) :•
« Mais voici qu'il sort un rameau de la souche de Jessé, et un rejeton a poussé de ses racines. L'esprit de Jéhova repose sur lui, l'esprit de sagesse et d'intelli-
gence, l'esprit de conseil et de force... Il juge les faibles avec justice; il prononce avec équité pour les humbles. Il frappe le pays de la verge de sa parole, et du souffle de ses lèvres il tue le méchant. La justice est l'armure de ses reins ; la fidélité, la ceinture de ses flancs. Alors le loup habite avec la brebis, la panthère se couche près du chevreau, le jeune taureau, le lionceau, le gras bélier paissent ensemble, et un petit enfant les conduit... Le nourrisson joue près du trou de la vipère ; dans le repaire du basilic l'enfant à peine sevré met la main. On ne fait plus de mal, il n'y a plus d'injustice sur la montagne de ma sainteté (c'est donc Jéhova qui parle) ; car le pays est rempli de la connaissance de Jéhova, comme le fond de la mer est recouvert par les eaux. » Et ce morceau se termine (chap. xii) par un véritable chant de triomphe.
4i2 LA MODERNITÉ DES PROPHÈTES.
On a remarqué depuis longtemps que ces images de ce qu'on nomme un âge d'or rappellent un passage de Théocrite dans sa pièce 24, sur l'enfance d'Héraclès, au vers 84, Trrésias annonce qu'Héraclès doit un jour purger la terre de toutes les bêtes malfaisantes : « Un temps viendra où le loup aux dents tranchantes verra le faon dans sa couche, et ne voudra pas lui faire de mal. » Mais il est curieux de reconnaître que les versets hébraïques, au lieu d'être antérieurs à ces vers de plus de quatre cents ans, sont au contraire beaucoup plus modernes.
Ce tableau, à la poésie près, est d'ailleurs précisément celui que nous "fait du règne, ou si on veut du principal de Simon, le Premier livre des Maccabées. Tout nous ramène donc à la grande époque de ce Simon, qui gouverna le premier Juda libre.
Mais pourquoi est-il dit que ce libérateur sort de la souche de Jessé, le père de
David? Cela signifie simplement que c'est un homme de Juda, et non plus un élranger.
Quand le prince de Juda est un homme de Juda, il est Théritier de David, le fils de David ; c'est, pour ainsi dire, David luimême dont le règne continue, comme on verra qu'il est dit àdJïS Jérémie.
Les commentateurs, qui n'imaginaient pas de descendre jusqu'aux temps de Simon ou de son fils, ne savaient à quoi rapporter ces peintures. M. Reuss, de même que Rosenmùller, a pour seule ressource d'imaginer que ces morceaux, étant en dehors de l'histoire, prophétisent le personnage surnaturel qu'on a appelé VOint, en hébreu le Messie, expression qui ne se trouve d'ailleurs ni dans Isaie^ ni dans aucun des prophètes de cette époque.
Les contemporains de Simon comprenaient sans difficulté que c'était lui qui était célébré dans ces passages; mais quand
on fut à une certaine distance de celte résurrection de Juda; quand on eut oublié, avec les dures épreuves de ces vingt-cinq ans, rémotion de la délivrance; quand on eut d'autres soucis et d'autres désirs, on n'attacha plus le même sens aux mêmes paroles.
Le passé était passé; désirs et espérances s'envolaient naturellement vers l'avenir; et, après les tristesses des derniers règnes des Asmonées, après surtout qu'on eut commencé à sentir le poids de la domination romaine, quand on relisait les promesses d'haïe, on se figurait que ce libérateur si magnifiquement annoncé ne pouvait être que celui qui viendrait un jour, et comme on ne pouvait plus guère Tallendre du cours naturel des choses, on Tallendit d'un miracle et on le fit descendre du ciel.
Voilà comment s'est formée l'idée du Messie.
Aux chapitres xm et xiv, il n'est plus
question de Juda, mais de Babylone, prise el ruinée par les Mèdes (xiii, 17). Comme il était impossible de placer cet événement avant le temps de Cyrus, les critiques modernes ont bien été obligés de reconnaître que ces deux chapitres ne peuvent être de risaïe du vni* siècle. M. Edouard Reuss est même allé dans cette voie jusqu'à se résoudre à les ôter de la place où on les lit dans le texte hébreu et à les renvoyer à un autre volume. Mais si on prend une telle liberté avec un livre prophétique^ qui empêche d'en prendre beaucoup d'autres, el, si on les fait descendre de deux siècles, pourquoi pas de six?
Et ici en particulier, je ne crois pas en effet qu'il soit question de la victoire de Cyrus. Nous étions tout à l'heure au ii' siècle ; je crois que nous y sommes encore, et qu'il s'agit de l'invasion des Parthes en Syrie, qui eut lieu précisément à cette époque, et où
leur roi Milhridale prit Babylone *. Le roi de Syrie était Démétrius Nicalor, qui mourut- une quinzaine d'années après, chassé de son trône par une révolte et assassiné à Tyr, où il avait cherché un refuge. De sorte que le descendant d'Antiochus le Grand n'eut pas même la sépulture d'un roi (xiv, 19), C'est à lui, je n'en doute pas, que s'adressent les magnifiques invectives dont haie salue la ruine de Babylone et la mort misérable de l'ennemi héréditaire.
Je ne m'arrêterai pas aux prophéties qui suivent contre les divers peuples voisins :
les Philistins, Moab, Damas (chap. xiv-xvu).
J'ai déjà dit que l'histoire de ces peuples nous est trop peu connue pour que ces chapitres puissent être consultés utilement sur la question qui m'occupe.
(1) MWindateSf rex Parthorum sextus ab Arsace, victo Demetrii prœfectOf Babylonam urbem finesque ejus universos Victor invasitf elc. (Orose, v, 4, 16.)
Mais les chapitres xvni-xx sonl remplis par une prophétie sur TÉgypte qui doit atti^ rer toute Tatlention des critiques. Le pro-phète annonce que l'Egypte va être désolée à la fois par la guerre civile d'abord, puis par la guerre étrangère. Elle va tomber sous la domination d'un roi victorieux, qui lui fera durement sentir sa puissance. Quel est ce roi? C'est Nabuchodonosor, si on en croit les livres qui portent les noms de Jérémie et d'Ézéchiel •. Mais outre que, là encore, nous serions loin du temps d'Isaïe, Nabuchodonosor n'ajamais conquis l'Egypte, et non seulement il échoua en essayant de l'envahir, mais ce furent ses possessions à luimême qui furent envahies et enlevées par les Égyptiens \ Le passage d'Isaïe ne se rapporte donc pas au temps de Nabuchodonosor.
i. Jérémie, xliii, 11; Êzéchiel, xxix, 19.
2. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, ch. xii, p. 504.
Mais transporlons-nous au milieu du u° siècle, et nous y trouvons l'Egypte, d'abord déchirée et affaiblie par des dissensions inteslines sous Plolémée Épiphane, puis, sous Plolémée Philométor, envahie par Antiochus TEpiphane, qui en fui quelque temps le maître, et qui enfin ne lâcha prise que sur Tinjonction des Romains. Cela se passait immédiatement avant les violences d'Antiochus contre Israël.
Voilà le fait principal, mais les détails achèvent de nous éclairer, h^ prophète nous dit qu'en ce temps-là les Égyptiens apportent desoff*randes à Jéhova Sabaoth (xviii, 7), Et plus loin (xix, 16), après avoir déclaré que c'est Jéhova qui frappe l'Egypte, il ajoute que le nom de Juda est désormais en vénération chez les Égyptiens; puis il continue : « En ce temps-là il y aura cinq villes dans le pays d'Egypte, qui parleront la langue de Chanaan, et qui jureront
par Jéhoya Sabaoth; Tuae d'elles sera^ apeplée Ville du Soleil \ » Il n'y a pas,, dans tout haïe, ua verset aussi décisif cpie celui-là, au point de vue de la question qui m'occupe.
Josèphe y a reconnu sans hésiter la mention du temple élevé par Onias, précisément au milieu du ii'' siècle, et précisément dans le nome d'Héliopolis. Il nous assure que le prophète a prédit cet établissement six cents ans à f avance {Antiq., 13, 3, 1). Celte explication ne pouvant être la nôtre, il ne nous reste qu'à admettre que cela a été écrit après qu'Onias a eu élevé ce temple. Et c'est en effet ce que Ferd. Hitzig, dans sou: commentaire sur Isaïe, avait admis. M. Reuss> n'ose conclure.
Mais poursuivons : « En ce temps^là Jéhova a un autel au milieu de la terre
i. En grec, Héliopolis. Pour la leçon, Ville du Soleil, voir Gesenius, Lexicon manuale, 1847, p. 338.
d'Egypte, et une pierre est dressée à Jéhova sar sa frontière *. C'est un signe él un témoignage pour Jéhova Sabaoth dans le pays d'Egypte, parce qu'ils ont crié à Jéhova à cause de leurs oppresseurs, et il leur envoie un sauveur, un messager qui les délivre, » Hiizig a encore reconnu ici des fails qui remontent au règne d'Anliochus le Grand et de Plolémée Épîphane, au début du n^ siècle- Les Égyptiens avaient été les premiers maîtres de Jérusalem. Ptolémée, voulant la reconquérir sur les Syriens, y envoya une grande armée, sous le commandement de Scopas, et la reprit en effet; Scopas établit une garnison dans la citadelle de Jérusalem. Mais Antiochus, ayant battu Scopas, reprit à son tour Jérusalem et tout le pays. Josèphe [Antig:. , 12, 3, 3) nous représente Juda comme se donnant au roi de
\, Sur cette pierre, nous ne savons rien. Est-ce la frontière du côté de la Judée?
LA MODERNITÉ DES PROPHÈTES. 5i
Syrie, el l'accueillant en effet eh libérateur. C'est ainsi que le prophète a pu imaginer que c'était Jéhova qui, sous Anliochus TÉpiphane, avait vengé son peuple de TÉgypte, et qu'il a pu croire que la faveur que les Ptolémées, à partir de cette époque, ont montrée aux Juifs d'Egypte et à leur dieu, faveur qui s'explique suffisamment par la rivalité des rois d'Egypte et des rois de Syrie, eur était venue de la pensée que Jéhova était un dieu à ménager.
Mais cette faveur et cette vénération pour Jéhova étaient arrivées au plus haut point au moment précisément où, l'an 150, Ptolémée Philométor permettait à Onias d'élever son temple.
Écoutons encore le prophète : « Et Jéhova se fait connaître à l'Egypte, et l'Egypte l'honore en ce jour; elle lui apporte des sacrifices el des offrandes ; elle fait des vœux en son honneur et les accomplit. Ainsi Jéhova
a frappé l'Egypte, mais en même temps qu'il la frappe, il la guérit. Elle revient à Jéhova, et il se laisse fléchir, et il la sauve. En ce temps-là, il y a un chemin frayé d'Egypte à Assur ; Assur va en Egypte et Egypte en Assur; Egypte et Assur adorent ensemble. En ce jour, Israël fait le troisième avec Egypte et Assur. Il y a sur tous ces pays une bénédiction ; Jéhova l'a prononcée, disant : Bénie soit Egypte, un peuple à moi, et Assur, que mes mains ont fait, et Israël; ma portion. »
Les commentateurs attachés à la tradition n'ont pu tirer rien de satisfaisant d'un te) passage. Mais comment n'y pas reconnaître, avec Hitzig, la situation de l'Egypte, de la Syrie et de Juda sous le principat de Jonathan? Et comment imaginer même une autre époque où on ait pu voir quelque chose de semblable à ce que nous dit le prophète^ et à ce que nous a raconté
Josèphe {Aniig.. 13, 4, 2)? Ce n'est pas sans doute aux temps antiques que Juda a été l'allié de ses redoutables voisins, et que ceux-ci ont fait a Jéhova des offrandes. Mais cela a pu se faire quand le roi de Syrie^ en reconnaissant l'Asmonée comme grand prêtre, rhabillait de son propre vêtement royal, et quand le Temple, au témoignage de Polybe, c'est-à-dire d'un contemporain, était déjà célèbre parmi les Nations, ainsi que le dieu qui y présidait {Ibid.^ 12, 3, 3). Le chapitre xx ne paraît pas ici bien à sa place ; car il reprend les menaces contre l'Egypte, qui semblaient avoir fait place à d'autres pensées. C'est que les livres prophétiques se composent, on l'a vu déjà, de pièces isolées, qui peuvent n'être pas toujours aussi bien rattachées les unes aux autres qu'elles devraient l'être ; les versets 14-25 peuvent, par exemple, avoir été ajoutés, l'an 150 au plus tôt, à ces morceaux
composés une quinzaine d'années auparavant.
Les trois chapitres xviii-xx conGrment donc nettement ce qu'on peut reconnaître dès le début du livre (chap. vii-vni), que le nom d'Assur est dans notre prophète un symbole qui désigne le royaume macédonien de Syrie, et non l'antique empire assyrien.
Le chapitre xxi se compose de deux portions. La première n est qu'une reprise du sujet qui a déjà fourni les chapitres xiii et xiv, je veux dire la ruine de Babylone. La seconde prophétie retrace d'une manière énergique des événements sur lesquels il n'existe aucun renseignement, de sorte que nous n'en pouvons rien tirer.
Le chapitre xxii a beaucoup plus d'intérêt.
Les quatorze premiers versets décrivent un siège de Jérusalem. Us ne sauraient fournir une date, car les sièges de Jérusalem ne manquent pas dans Thistoire d'Israël ; mais la
fin du chapitre peul fixer là-dessus nos idées. Il y est parlé de deux personnages, Sobna et Eliacim, dont les noms se trouvent déjà associés dans un récit du livre des Rois (H, XIX, 2); mais ce ne sont que les noms qui sont semblables, et ce qu'on lit dans les Rois n'a aucun rapport avec ce que raconte le prophète. Dans les Rois^ Eliacim et Sobna sont simplement chargés de conférer avec le général de Sennachérib, qui campe devant Jérusalem, et de rapporter ses paroles au roi Ézéchias; après quoi Ezéchias les envoie demander au prophète Isaïe, fils d'Amos, de lui assurer les secours de Jéhova, qui en effet détermine le roi d'Assyrie à lever le siège. Cela se passe au vm^ siècle : Éliacim est qualifié de grand prêtre et Sobna de sopher ou écrivain. Ici, c'est Sobna qui est grand prêtre, et ce qui est raconté, c'est sa déchéance et sa mort, puis l'avènement d'Éliacim, qui lui succède dans la prêtrise,
m LA MODERNITÉ DES PROPHÈTES.
sans que rien indique la date de cette révolution.
En traduisant par grand prêtre Texpresvsion du texte : le chef de la maison^ c'est- .à-dire de la maison de Jéhova, ou du Temple, j'y suis autorisé par saint Jérôme. Il tenait cela du Juif qui était son maître d'hébreu^ et la traduction est confirmée par un passage des Chroniques (II, xxxr, 13). On ne peut guère d'ailleurs Tinlerpréter autrement quand on lit de suite, dans les Rots^ les versets 4 et 2 du chapitre xrx : « Ëzéchias se couvrit d'un cilice, et vint dans la maison de Jéhova. Et il envoya Ëliacim, le premier de la maison^ etc. »
Je viens de dire que le récit des Bois n'a aucun rapport avec celui du livre prophétique. Mais qu'est-ce que celui-ci signifie?
Je crois qu'il doit s'expliquer encore par un événement du ii* siècle : la chute et la ruine du grand prêtre Ménélas. Josèphe nous
raconte, au chapitre ix du livre XII, que le jeune Antiochus Ëupalor, fils d'Antiochus l'Épiphane, sous la conduite du général Lysias, faisait, avec des forces considérables, le siège de Jérusalem, qui était près de succomber, malgré la présence de Judas le iMaccabée, quand la nouvelle d'une révolte rappela les assiégeants en Syrie et les détermina à traiter avec les habitants. Ils renoncèrent à les contraindre dans leur foi religieuse, mais ils exigèrent la démolition de leurs murailles, et en partant ils emmenèrent le grand prêtre Ménélas, leur créature et par là haï du peuple, mais à qui ils s'en prenaient à leur tour de n'avoir pu soumettre les assiégés. A peine arrivé en Syrie, Ménélas fut mis à mort et n'eut pas même les honneurs de la sépulture (II Macc. , xm, 7). Il fut le dernier ^ grand prêtre de l'illustre race sacerdotale des Onias. Son successeur, lacim, ou en grec Alcime,
n'avait pas cette illustration. C'est évidemment à cette révolution que se rapportent tous les détails de ce chapitre, à la fin duquel on voit Alcime lui-même disparaître et sa famille, élevée un moment avec lui, tomber à son tour. On a vu qu'il mourut de maladie au bout de quatre ans, et fut, comme Ménélas, haï des siens{lMacc.^\iij9).
Les Syriens laissèrent vacante la dignité de grand prêtre.
Le nom d'Iacim n'est que l'abrégé de celui d'Éliacim ; c'est là sans doute ce qui a fait penser \t prophète à TËliacim du livre des Rois^ où ce personnage se trouve précisément rapproché d'Isaïe (11, xix, 2). Et le nom d'Ëliacim a amené celui de Sobna.
Sobna^ d'ailleurs, signiGant jeune, à ce qu'il semble, on a pu désigner ainsi le plus jeune des trois frères qui s'étaient succédé dans les fonctions de grand prêtre {JosèphCy 42, 5).
On voit que Tin terpré talion que je donne du chapitre xxii en rattache naturellement les deux parties Tune à l'autre. Et cette manière de raconter, sous des noms empruntés au livre des Rois^ l'histoire de Ménélas et d'Alcime est un des plus curieux exemples de ce que j'ai appelé les transpositions Aq^ prophètes .
Le sujet du chapitre xxiii est la prophétie de la ruine de Tyr. Elle offre des difficultés, et pour essayer de les résoudre, il est nécessaire de se reporter aune smlre prophétie sur le même sujet qui se trouve dans Ézéchiel. J'attendrai donc, pour la discuter, que je sois arrivé à ce prophète.
Ici se présente un morceau étendu, qui remplit à lui seul quatre chapitres (xxivxxvii), et qui est, avec la fin du chapitre xix, ce qui, dans le Premier haie ^ donne l'impression la moins contestable d'un événement du n® siècle. Les critiques attachés à la
tradition n'ont pu s'y reconnaître, ni en se plaçant au vm'' siècle, ni en descendant au VI*. Celle place forte, celte cilé aux remparts si hauts et si menaçants, ce n'est ni Babylone, ni aucune ville étrangère. C'est Vacraj où les étrangers étaient campés au-dessus même de Jérusalem, qui fut enfin emportée sous le grand prêtre Simon, puis entièrement rasée par le travail d'un peuple entier, et assura ainsi son indépendance.
« Jéhova, tu as changé leur enceinte en décombres, leur citadelle en une ruine.
La ville des étrangers n'est plus; elle ne sera jamais rebâtie. Maintenant la nation redoutable te révérera ; la ville aux populations menaçantes te craindra (xxv, 2-3). »
« Jéhova Sabaoth prépare à tous les peuples un festin sur sa montagne ^ Voyez, disent-ils : c'est Jéhova, de qui nous avions attendu qu'il nous sauverait; c'est