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Le cerveau et la pensée

Du réflexe simple, purement médullaire, nous sommes passés au réflexe complexe, émotif. De ces actes réflexes nous allons maintenant arriver aux réflexes encéphaliques, c’est-à-dire au travail silencieux et complexe qui se traduit par l’idéation, par la pensée.

La pensée comprend plusieurs états qui sont comme le bagage de sa formation. Elle commence par la sensation avec notion ou avec émotion, puis elle atteint la conscience, la mémoire , Vidée, la volonté. Nous allons étudier un à un ces divers éléments de la pensée.

LE FONCTIONNEMENT GÉNÉRAL DU SYSTÈME NERVEUX

§ I. — La sensation et la perception.

Le matériel fondamental de la mentalité c’est la sensation. De celle-ci dérive la perception, et de la perception nous nous acheminons par des perfections successives à l’idée, au raisonnement, au jugement, et à cette faculté qui semble couronner l’éditice psychique et que l’on appelle la volonté.

La sensation résume en elle des milliers d’expériences; c’est le symbole d’une impression précédente. Elle est un état de conscience indécomposable ; la perception , au contraire, suppose un processus d’interprétation mentale de la sensation au moyen de l’expérience acquise. Le mot perception s’applique donc à tous les cas où il existe un processus de connaissance, et à ce titre il reste correct de dire que nous percevons la couleur ou l’odeur d’une rose, que nous percevons la vérité ou l’erreur d’une proposition. La perception consiste donc à classer mentalement les sensations en fonction de l’expérience acquise : c’est la sensation, plus un ingrédient mental, l’interprétation (Romanes). Comme la sensation progresse en raison des différenciations nerveuses (cerveau et organes des sens), la perception progresse à mesure que la sensation s’élève. Elle suppose la mémoire, — car sinon la comparaison d’expériences passées ne serait pas possible, — et on conçoit qu’elle aboutisse dans ses phases élevées à l 'imagination et au raisonnement.

Dans sa première phase, la perception consiste à reconnaître par les sens un objet avec ses relations dans l’espace et dans ses rapports avec l’organisme qui le perçoit. Dans une seconde phase, la perception est représentée par la connaissance des analogies ou des différences dans les qualités élémentaires (forme, couleur, dimensions, poids, repos, mouvement, etc.), d’un objet analogue à l’expérience passée. Dans une troisième phase de la perception, il se fait un groupement mental dans les qualités, c’est-à-dire une association des qualités objectives. Enfin, dans une dernière phase, non seulement la perception arrive à associer les sensations, mais par l’expérience passée, elle induit des qualités que lui fournit la sensation à d’autres qualités que la sensation présente serait incapable de lui fournir. C’est ainsi que si j’entends le son sinistre de la sirène, j’en induis de suite à la présence d’un navire.

Ces étapes dans l’évolution de la perception sont sans doute artificielles en ce sens qu’en réalité elles se fondent l’une dans l’autre. Cependant c’est ainsi que la perception se développe chez l’enfant à mesure que les organes qui le mettent en rapport avec le monde extérieur se perfectionnent. Partout elle est indissolublement liée à la mémoire et comme celle-ci elle est héréditaire. La perception profite donc des expériences ancestrales. Les instincts le démontrent pleinement. — Que savons-nous de la physiologie de la perception ?

La seule différence connue au point de vue physiologique entre une activité nerveuse consciente et celle qui ne l’est pas, c’est une différence dans la durée du travail qui s’effectue dans , les l'ouages sensitivo-moteurs.

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C’est ainsi que le « temps de réaction » entre l’excitation et la réponse est, en général, pour le toucher, 1/7, — pour l’ouie, 1/6, — pour la vue, 1/5 de seconde (Donders). D’autre part, tandis que Helmholtz et Baxt

montraient qu’une perception visuelle compliquée demande plus de temps de pose pour la rétine qu’une perception simple, Exner, Donders, K ries, Auerbach, faisaient voir que le temps nécessaire à l’opération mentale consistant à résoudre un dilemme est plus long que le temps nécessaire pour signaler une perception simple d’une période variant de I/o® à 1/20® de seconde. On sait aussi que le temps nécessaire à la perception poul-

ies différents sens varie également selon les individus (équation personnelle) que l’exercice réduit beaucoup le temps physiologique nécessaire à l’exécution des processus mentaux, et que ce temps plus considérable chez les

ignorants que chez les gens instruits, est à son maximum chez les idiots (1).

Toute force extérieure est capable d'exciter et de mettre en jeu l'irritabilité cellulaire. C’est ainsi que les forces naturelles agissent sur nos sens et impressionnent les organes sensoriels (tact, ouïe, œil, etc.). L’impression qui en résulte chemine le long des nerfs sensitifs et aboutit aux éléments cellulaires des centres nerveux ou elle donne lieu à la sensation, c’est-à-dire à un ébranlement nerveux, qui peut être conscient ou inconscient. Conscient, c’est la perception; conscient avec attention, c’est Vaperception.

La sensation n’est pas proportionnelle à l’impression; il est vrai que la réponse à l’irritation est d’autant plus forte que l’irritation est plus intense, mais il faut ajouter que la sensation ou réponse à l’impression croît comme le logarithme de l’irritation (Weber, Fechner).

La réponse à l’impression est un mouvement en forme d’onde, qui a une période latente très courte, une période d’ascension rapide, et une période de descente si prolongée qu’elle ne cesse pour ainsi dire jamais; de telle sorte qu’une sensation qui a ébranlé le système nerveux ne s’efface pas complètement et laisse après elle une empreinte indélébile qui est une sorte de mémoire organique qui pourra la faire reparaître sous la forme de souvenir ou d’image.

L’intensité de la sensation, comme celle du mouvement de réponse, est, d’une part, fonction de l’irritant, d’autre part, fonction de l’excitabilité de l’appareil récepteur; la réponse est d’autant plus forte que l’irritation a été plus soudaine, mais d’autant plus vive aussi que l’élément

(1) La réaction consciente demande plus de temps pour se produire que la réaction réflexe pure. Ce temps de réaction (vitesse des processus psychiques) a été mesuré par Donders, de Jaager, von Wittich, Wundt, Exner, Auerbach, Buccoea, Ch. Richet, Féré, etc. — Pour le son (le signal de la perception est donné avec la main) ce temps est de 0,136 à 0,167 de seconde ; pour la lumière, de 0,lf> à 0,224 de seconde ; pour les saveurs , de 0,15 à 0,23 de seconde ; pour les odeurs, de 0,2 à 0,5 de seconde ; pour les excitations tactiles, de 0,133 à 0,201 de seconde, l’impression du froid étant plus rapidement perçue que celle du chaud (Goldscheider), la pression plus vite que le chaud (Vintschgau et Steinach, etc.) — Mais l'intensité de l’excitation, l'attention, l'exercice, l’attente d'une excitation connue d’avance abrègent le temps de réaction. Au contraire, le temps de réaction est allongé quand les excitations sont très fortes (Ch. Richet, etc.), et quand il s’agit de discerner des sensations complexes (Helmholtz et Baxt, etc.). La durée de la perception est, pour un nombre de 1 à 3 chiffres, de 0,015 à 0,035 de seconde (Tigerstedt et Berquist). Pour que deux excitations qui se succèdent rapidement soient perçues, il faut aussi un certain temps, qui est pour l’oreille de 0,002 à 0,0075 de seconde, pour l’œil de 0,044 à 0,047 de seconde, pour les organes du tact de 0,0277 de seconde (Landois).

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impressionné est plus excitable. Voilà pourquoi nous réagissons chacun en lace d’un événement donné d’une façon variable et selon notre nature. 11 faut ajouter enfin, que l’attention accroît énormément l’intensité de la sensation. Fixer notre attention sur une sensation, c’est la rendre plus forte, plus durable; c’est permettre aux muscles d’entrer en jeu pour la renforcer encore; c’est développer la conscience et la mémoire sans lesquelles la sensation reste très imparfaite. Sans l’attention, la sensation reste vague, confuse et n’eftleure même pas la conscience; avec elle, elle devient franchement perçue, consciente. — L’attention, du reste, accroît aussi l’impressionnabilité de l’appareil récepteur.

Les nerfs et les centres nerveux sont dans un état d’équilibre qu’à chaque instant une excitation extérieure ou intérieure (sentiment) vient détruire. Or, l’excitation d’un nerf en dernière analyse n’est pas autre chose qu’un changement d’état de ce nerf, et une rupture d’équilibre. La sensation peut donc être considérée comme une force de dégagement, résultant de la différence entre la force d’excitation et la force de tension des nerfs. (Voy. Cu. Richet, L'homme et l’intelligence, p. 17).

Le nombre des excitations nécessaires pour amener une perception ou un mouvement, est inversement proportionnel à l’intensité et à la fréquence de ces excitations, loi en tout semblable à celle qui se dégage de l’étude du travail musculaire.

Dans un nerf, la transmission de l’excitation se fait comme dans un nerf que parcourt un courant électrique ; dans les centres nerveux, au contraire, l’excitation produit un ébranlement analogue à la vibration d’une cloche qui continue à résonner longtemps après qu’elle a été frappée. La sensation sensitive, comme la sensation douloureuse, exige un temps appréciable pour se produire, mais toujours la première est en avance sur la seconde, parce que la douleur est le résultat de l’accumulation dans les centres nerveux d'une série d’excitations sensitives qui vont vibrer les éléments nerveux bien au-delà de la cause qui les a engendrées. (Voy. Cu. Richet, Loc. cit. p. 30-32).

La sensation est tantôt une source de connaissance, tantôt une source d’émotion, le plus souvent les deux à la fois. Il est bien sur que nous ne prenons connaissance du monde extérieur qu’avec nos sens. C’est là une sensation avec notion. La sensation émotionnelle est de deux catégories : le plaisir d’un côté, la peine de l’autre. La première peut être vraie ou fausse; la seconde du seul fait qu’elle existe, est vraie. A l’état normal, quantité de sensations émotionnelles ébranlent nos centres nerveux sans atteindre la conscience. — Toutes les sensations qui nous viennent de notre corps, de l’estomac qui digère, de notre cœur qui bat, etc., sont de ce genre.

« Nous savons comment les sensations, d’abord purement subjectives (puisque les différences spécifiques de nos sensations objectives viennent de nous et non de l’objet), sont érigées en objets par l’intervention des lois objectives de la pensée, temps, espace, nombre, substance, cause ; c’est en les localisant à la suite les unes des autres, eLen dehors les unes des autres, c'est en attribuant à ces représentations successives et simultanées des quantités déterminées, en les reliant les unes aux autres en un système unique où chaque partie est déterminée par les autres, que nous en faisons des objets de pensée. L’univers ainsi représenté et pensé est donc relatif au temps, à l’espace, au nombre, à la substance et à la cause. Quelle chimère que de vouloir en faire un absolu ! » (L. Liard, Loc. cit. p. 326).

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§11. — La mémoire et l’imagination

La mémoire est la faculté que l’esprit possède de ressusciter les perceptions passées. Mais en réalité Lorsqu’une idée que nous avons eu précédemment, se représente à nouveau à l’esprit qui la reconnaît, c’est simplement que le même courant nerveux se reproduit, avec la conscience que ce n'est qu’une reproduction. La mémoire s’acquiert comme les mouvements, et fortement organisée elle devient comme eux, automatique et inconsciente. C’est en somme le processus organique au moyen duquel les expériences s’enregistrent dans les centres nerveux, et se rappelé r veut dire ressusciter ces expériences dans les centres nerveux supérieurs, dont l’activité est accompagnée de conscience (Maudsley). Elle s’étiole avec le corps et s’éteint avec l’extinction de la vie dans le cerveau. Elle n’est pas toujours, tant s’en faut, en rapport direct avec le degré de culture intellectuelle. On a vu des imbéciles qui pouvaient répéter mot pour mot toute une page d’un livre qu’ils avaient lue une seule fois.

Elle a son origine dans l’organisation même du système nerveux qui répond longuement à une excitation brève ; un courant électrique dont la durée est bien inférieure à un millième de seconde, peut faire sentir ses elïets pendant quelques minutes. Toute excitation laisse donc une trace de son passage à travers les rouages nerveux ; le changement moléculaire qu’elle a déterminé dans la cellule nerveuse persiste et se présente comme le souvenir de l’excitation. Ce souvenir ou cette mémoire est une fixation d'images qui s’opère le plus souvent comme à notre insu. Mais ces images fixées dans la mémoire peuvent être rappelées par une nouvelle impression ou un effort de volonté (mémoire d’évocation).

L 'imagination c’est la faculté de créer une nouvelle forme avec de vieilles choses acquises par l’expérience. Pour qu’un esprit ait l’imagination vive, qu’il soit créateur de nouveaux concepts, il faut qu’il ait une perception exacte, qu’il jouisse d’une bonne mémoire et d’une bonne faculté d’évocation ; enfin il est nécessaire qu’il soit doué de cette puissance productive qui dévoile les rapports et les liens cachés des choses.

§ III. — L’idée et la raison.

L’écorce du cerveau est comme une sorte d’énorme ganglion étalé en nappe qui surmonte les centres sensoriels et excito-moteurs ou réflexes purs? où s’élaborent les impressions en sensations, en idées, en conceptions, en émotions, en Voûtions. C’est dans ce vaste appareil que s 'idéalisent pour ainsi dire les impressions sensorielles; c’est Là où elles deviennent cons-

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cienles, par suite d’opérations moléculaires si intimes que nos moyens d’investigation les plus puissants n'ont encore pu les pénétrer.

Il y a dans l’écorce des centres moteurs qui desservent l’activité volontaire, et nous fournissent, pour ainsi dire, les représentations mentales ou la mémoire des mouvements associés. Ces centres sont différenciés les uns des autres, par leurs communications spéciales avec les divers centres des ganglions moteurs subordonnés qui coordonnent les mouvements. Ils sont aussi le siège des sensations musculaires (Fritscii et Hitzig), d’où ils sont les centres des intuitions musculaires qui donnent la force et le degré nécessaires à nos mouvements. Dans certains de ces centres s’emmagasinent les résidus des sensations musculaires d’où nous tirons nos intuitions motrices ; dans d’autres s’emmagasinent les résidus des perceptions sensorielles qui fournissent à nos idées leurs éléments fondamentaux. Ces dernières, excitées par un stimulus quelconque, déchargent le courant sur les centres psycho-moteurs, et cet acte réflexe psychique, car c’en est un, aboutit à un acte, parole, geste, etc. On peut se représenter les hémisphères cérébraux comme constitués par une infinité de centres semblables réunis les uns aux autres par des fils, ici centripètes, là centrifuges. Il en résulte qu’une foule de résidus sensoriels et moteurs, associés les uns aux autres, sont réveillés successivement ou simultanément, et viennent se corroborer ou se contrarier les uns les autres. C’est pourquoi l’énergie dégagée, qui pourtant n’est au fond qu’une restitution, ne représente pas seulement l’impulsion réfléchie, mais un effet moteur grossi par les épargnes précédentes ou sensations emmagasinées dans les circonvolutions, c’est-à-dire éclairé par l’expérience, et parlant la raison.

Les idées sont donc le résultat de vibrations dans des arcs nerveux, comme le son que rend une corde de piano ou de harpe est la conséquence de l’ébranlement de cette corde. Plus les mêmes vibrations se répètent dans un arc donné, plus elles y deviennent faciles et plus elles ont de tendance à se répéter, comme si chaque fois elles y laissaient leur empreinte.

Les idées naissent donc de deux façons : de la sensation directe extérieure, ou de la sensation interne ou remémorée. La première catégorie est plus vive que la dernière; en d’autres termes la présentation a plus de force que la représentation. Cependant en concentrant l’attention sur une idée évoquée par des causes internes, nous pouvons la rendre beaucoup plus vive, de la même façon que nous exaltons une émotion à l aide des gestes qui lui correspondent.

Il suffit de donner à un sujet hypnotisé une attitude gaie pour qu’aussitôt sa physionomie exprime la joie; il suffit de lui mettre le bras dans l’attitude de l'homme qui fait le «coup de poing» pour que sa figure exprime immédiatement la colère et la fureur. Chaque mouvement retentit donc sur les centres nerveux et modifie le cours de nos idées et de nos sentiments. C’est donc parla voie du sens musculaire qu’un grand nombre de phénomènes inconscients deviennent conscients. Entre la sensation et le mouvement, il y a une chaîne sans fin. De même que la sensation provoque un mouvement, celui-ci à son tour est nécessaire à la sensation. Dès qu’il y a sensibilité, il y a mouvement, et il serait absurde de concevoir un être sensible et inerte.

Nous prenons connaissance des corps à l’aide de tous nos sens, car l'exercice d’un seul sens ne saurait nous fournir une notion définie des propriétés d’un objet. Mais à l’aide de l’association des diverses sensations qu’éveillent l’impression qui frappe chacun de nos sens, la notion exacte de l’objet s’organise dans notre cerveau, et quand cette idée d’un objet est ainsi acquise, chacune des différentes sensations qui la composent, suffit

alors à elle seule pour l’éveiller L’idée s’organise de la sorte dans l’écorce

cérébrale à l’état d’activité mentale séparée; elle devient pour nous alors équivalente aux impressions directes de l’objet et peut agir indépendamment de lui. C’est de cette manière que toute idée est représentative , c’està-dire qu elle est l’abstraction d’une multitude de sensations ; elle n’est pas l’idée d’un objet ou d’un événement particulier, mais l’idée de tous les objets et de tous les événements de même nature (1). Les impressions des différentes propriétés d’un corps, qui nous viennent des différents organes sensoriels, sont combinées dans l’idée de ce corps, et dorénavant nous pourrons y penser ou en parler sans qu’il soit nécessaire qu’il se représente devant nous. C’est ainsi que nous nous sommes élevés progressivement aux idées générales et aux concepts les plus abstraits; de l’idée d’un homme concret, nous nous élevons à l’idée générale do l’homme, et de celle-ci au concept (abstraction de plusieurs percepts) de raisonnable, vertueux ou d’autres qualités humaines.

Si les animaux n’ont point d’idées abstraites, — encore qu’on ne puisse refuser aux plus intelligents d’entre eux quelques idées générales, — c’est non seulement parce qu’ils manquent du symbole qui parle aux yeux ou à l’oreille, langage parlé et écrit, donnant un corps et de la fixité aux généralisations, mais parce qu’ils n’ont point un cerveau assez bien organisé pour avoir des idées abstraites.

A ce point de vue les sauvages sont encore un intermédiaire entre les animaux et les populations civilisées, puisqu’ils sont comme les enfants, incapables de comprendre les abstractions et doivent être instruits au moyen de sensations directes, autrement dit par des leçons de choses. C’est ainsi que les Tasmaniens, tout en ayant des noms pour désigner chaque espèce d’arbre, n’en avaient pas pour dire un arbre, pas plus qu’ils n’avaient de mots abstraits pour exprimer des qualités. Pour dire dur , ils disaient « comme la pierre » ; pour dire rond, ils disaient, « comme la lune », etc. — Au reste, en étudiant le développement du langage, on voit combien l’abstrait est lié au concret d’où il dérive, et comment si souvent la pensée est reportée à la sensation et au mouvement, c’est-à-dire à nos moyens de communication directe avec le monde extérieur. C’est ainsi qu'on dit voir ou entendre dans le sens de comprendre, qu’on dit goûter un raisonnement, être dégoûté de la conduite de quelqu’un, saisir une idée, etc. Voilà pourquoi le sens d’un mot varie avec l’expérience elle-même et le degré d'intelligence de chacun. Certaines idées auront toujours une valeur différente chez des personnes placées à différents degrés de culture men-

ti) L’esprit se représente les phénomènes à venir dans l’ordre où il les a déjà vus. Les vérités nécessaires ne seraient ainsi que des associations inséparables dont l'origine et la raison se trouvent dans l’expérience.

Debierre. — 27.

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taie. Les mots, comme les lois et les croyances, ne croissent-ils pas, ne se modilient-ils pas, ne dépérissent-ils pas et ne meurent-ils pas? Comme le reste, ils suivent l’évolution des rouages du système nerveux, dont la division du travail et son corollaire obligé, la différenciation organique, expliquent les modifications. Constitué comme il l’est, ainsi que le dit Maudsley, le cerveau humain ne peut s’empêcher, lorsque certains faits parviennent à sa connaissance, d’en tirer certaines conclusions, aussi irrésistiblement et aussi involontairement que les animaux accomplissent leurs actes instinctifs.

Si nous nous demandons maintenant, qu’est-ce que l’idée. Voici comment nous pouvons répondre.

Si, après avoir regardé un fleuve, je ferme les yeux et évoque une image mentale de ce que je viens de voir, je puis dire indifféremment que je me rappelle le fleuve, que j’en ai une image ou une idée. L’idée, ainsi constituée, simple et concrète, n’est que le simple souvenir d’une sensation antérieurement perçue. Cette idée peut s’associer à d’autres par contiguïté d’abord, par similitude ensuite, et enfin par souvenir, comme dans un autre ordre d’idées, les mouvements musculaires s’associent pour exécuter un acte complexe. Les idées simples s’associent ainsi pour donner naissance aux idées complexes, générales et abstraites. « La force de contiguïté, dit Bain ( Sensés and Intellect., p. 469), unit dans l’esprit des mots qui ont été prononcés en même temps, la force de similitude amène ensemble des souvenirs d’époques différentes, et de circonstances et de connexions également différentes, et de plusieurs séries anciennes, fait une nouvelle série. » La dernière phase a lieu quand la réflexion permet à l’esprit de localiser dans le passé, l’époque à laquelle un événement a eu lieu. Il y a souvenir alors d'associations d’idées, et l’esprit sait fouiller dans la mémoire pour ramener à l’horizon de la conscience cet enchaînement d’idées.

Le cas le plus simple d’une idée, c’est le souvenir d’une sensation. L’idée sous sa forme la plus concrète, consiste donc en un faible réveil d’une sensation passée. Dans une phase plus élevée, elle devient l’équivalence d’une simple perception, puis celle d’une association de perceptions, marchant ainsi vers la généralisation, l’abstraction et la construction symbolique. Arrivéeà cette étape, l’idéal ion peut volontairement se représenter les impressions passées ; elle peut associer, combiner les sensations, évoquer les images mentalement dans le but d’obtenir des combinaisons nouvelles. C’est ïimagination.

Celle-ci est-elle exclusivement du domaine humain ? L’homme seul peut-il avoir dans « l’œil de son esprit » l’image d’objets absents ? Certes, non. Une garenne a-t-elle été déjà visitée par un furet, les lapins préfèrent se laisser déchirer par les dents et les griffes du furet que de sortir de leur terrier. Pourquoi ? Parce que le lapin sait associer, grâce à son expérience passée, la présence d’un furet à celle du chasseur silencieux planté au bord de son trou. Mais l’animal peut davantage. Il peut former des idées, il peut imaginer en dehors de toute suggestion venant directement du dehors. Tel le chien de chasse qui rêve à des poursuites et des chasses imaginaires; tel celui qui meurt de chagrin après avoir perdu son maître; tel le chat qui a le « mal du pays. » Ce qui prouve (regrets des amis perdus, rêves,

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hallucinations, etc.) que dans l’esprit des animaux, il peut y avoir un travail interne de l'idéation, encore qu’involontaire, dans lequel une image en suggère une autre, celle-ci une troisième et ainsi de suite, sans qu’il soit besoin d'associations immédiates fournies par les objets sensibles présents.

L’idée ou image est donc la mémoire d’une ou de plusieurs sensations simples ou associées. L’idée simple est la reproduction, le souvenir d’une sensation antérieure, dans laquelle cependant, malgré toute notre force d’attention, la sensation réelle a perdu quelque peu de son relief. Ainsi chacun de nous possède dans sa mémoire un nombre infini d’idées qui sont de véritables résidus des sensations antérieures qui ont ébranlé la conscience à un moment donné, et qui peuvent reparaître dans la conscience sous l’impression d'une sensation ou d’un souvenir, volontaire ou non. Si l'idée est prise avec assez de force pour donner l’illusion d’une sensation présente, elle constitue V hallucination.

Nous avons non seulement des idées d’objets, mais encore des idées d’émotions, des idées d’actes, de telle sorte que l'idée nous apparaît comme la forme nécessaire du souvenir. Tout souvenir est une idée, tout souvenir est une image auditive, visuelle, émotive. Or, une image, c’est toujours l’extériorisation d’une sensation.

A côté de l’idée simple il y a l’idée complexe qui résulte du groupement, de l’association de plusieurs idées simples. Une idée simple nous conduit à l’image du Rhône, celle-ci à l’image d'un fleuve et de l’image d’un fleuve à l’idée d’eau, lit ce qui fait la possibilité de cetle synthèse, de cette généralisation, c’est le mot, c’est le langage. Sans langage, pas d’idées générales (1).

Ce travail mental s’opère incessamment par l’intermédiaire des sensations anciennes, images accumulées et fixées dans le souvenir. C’est là le travail mental qu’on appelle l’élaboration des idées; il se passe la plupart du temps dans les profondeurs de l’inconscient entre les images fixées

(1) Les idées abstraites n’échappent pas à ces fois. L'idée de temps, par exemple, n’est qu’un simple effet de la conscience; le temps n’est pour nous qu'une série successive d’images; et la mémoire n’est que l’art d’évoquer et d’organiser ces images. Point de temps hors des souvenirs, c’est-à-dire de certaines images, qui, se juxtaposant comme se juxtaposent les objets qui les ont produites, engendrent l’apparence du temps et tout à la fois de l’espace. Vie et conscience supposent variété, et variété engendre la durée; le temps est la formule abstraite des changements de l'univers. Avec l’introduction de l'ordre dans les sensations et les pensées commence le temps.

Pouvoir se retrouver dans le passé et se projeter dans l'avenir, peut devenir une source d’amers regrets, et le regret c'est la solidarité du présent avec le passé, le sentiment de l'irréparable.

Le moi échappe ainsi à nos prises comme un rêve; il se disperse, il se résout dans une multitude de sensations fuyantes, et nous le sentons avec une sorte de vertige s’engloutir dans l’abime mouvant du temps. — (M. Guyau, L'évolution de l'idée de temps dans la conscience (Rev. philosophique, p. 353, 1885).

« La notion abstraite de relativité déposition en général, c’est la notion du temps et elle sort d’une série d’associations empiriques de phénomènes successifs » (Liard, Loc. cit. p. 80). Si nous concevons l’espace et le temps sans limités, ce n'est pas parce que l'infinité de l’espace et du temps est chose nécessaire en elle-même ; non. « Comme toujours dans notre condition, nous avons rencontré l’étendue associée à l'étendue, la durée à la durée, nous ne pouvons concevoir, en vertu de cette association familière, devenue inséparable par l’habitude, une fin à l’espace et au temps».

Les propositions mathématiques et géométriques ne sont que des généralisations de l'expérience (Liard, Loc. cit. p. 84-85).

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par la mémoire. Nous n’avons de conscient que le résultat de cette élaboration.

Ce travail peut s'étendre plus loin. En associant deux idées l’une à l’autre, il s’ensuit un jugement ; or le jugement se résume en une affirmation d’une analogie ou d’une divergence entre deux idées. Ce travail ne fait pas tout à fait défaut aux animaux, et à ce point de vue, on peut dire que le chien, par exemple, sait faire des syllogismes. Bref, les racines du jugement et du raisonnement ne sont qu’une association d’idées.

Le point de départ d’une idée est une impression sensorielle, l’issue est un mouvement, entre les deux il y a le courant nerveux. Pour Ja première production de l’idée tout ce phénomène est nécessaire, mais ultérieurement, c’est-àdire quand le substratum de l’idée a été organisé d’une façon définitive; une représentation mentale plus ou moins vive de la première ou de la deuxième phase du phénomène, représentation consistant en une excitation interne des centres sensoriels ou moteurs appropriés dans les circonvolutions suffit pour reproduire l'idée (Maudsley). Tantôt, en elïet, c’est l’élément sensoriel qui domine et nous avons une image vive devant l’esprit; tantôt c’est l’intuition motricequi prédomine, el la conscience est surtout occupée du signe qui symbolise l'idée. D’autres fois, c’est lepliénomène intermédiaire à la sensation et àl’excitomotricité qui l’emporte, et l’attention ne s’arrête guère sur l’image ou sur le mot qui symbolise l’idée. Dans ce dernier cas les idées s’évoquent l’une l’autre, et nous nous abandonnons à une série de pensées dont le terme ultime cependant est l’expression motrice. On se convainct du lien intime qui relie l’idée à la sensation ou à l’intuition motrice quand on se rappelle que l’on peut renforcer le côté sensoriel ou le côté moteur d’une idée, soit au moyen d’une vive représentation de l’objet, soit par une intuition vive du symbole verbal qui lui correspond, intuition que nous obtenons en prononçant le mot mentalement, en le chuchotant ou en l’exprimant à haute voix. C’est ainsi qu’au moment où l’attention est sur le point de dévier, nous la ramenons au sujet de nos réflexions, soit en nous représentant vivement l’image de ce à quoi nous pensons, soit en répétant lentement en dedans de nous les mots ou les expressions motrices des idées en jeu. On peut donc croire que l’idée est réellement corrélative de tout l’acte excito-moteur dans les circonvolutions, et que, lorsque l’élément sensoriel et l’élément moteur semblent faire défaut, ils ne sont pour ainsi dire que sous-entendus, subissant une excitation trop faible pour arriver jusqu’à la conscience.

Toute l’activité psychique des êtres qui sont en dehors du moi se révèle à nous par le mouvement, par un acte extérieur immédiat ou ultérieur et là où n’existe nulle manifestation extérieure, on peut conclure au néant de l’activité mentale. Le travail mental se résume donc dans l’action réflexe, mais dans une action réflexe très complexe. Les phénomènes de l’esprit ne consistent pas seulement en effet en une simple réflexion à travers les centres corticaux, de l'impulsion sensorielle aux nerfs moteurs. Les centres nerveux contiennent, dans leur organisation, une capacité originelle considérable reçue en héritage, et une vaste capacité acquise par l’expérience et l’éducation, capitalisant ainsi en même temps les acquisitions ancestrales delà race et celles de l’individu.

LE FONCTIONNEMENT GÉNÉRAL DU SYSTÈME NERVEUX

L’idée est tellement liée au pouvoir excito-moteur des centres nerveux, que l’idée d’un mouvement, c’est déjà le mouvement qui commence.

L’idée du dégoût provoque la nausée; l’idée qu’un reptile rampe sur la peau donne le frisson ; une idée drolatique fait rire ; l’idée d'une insulle fait naître un geste d’indignation, etc., tout cela inconsciemment et en dehors de la volonté. Une grande partie de nos idées et de nos actions journalières se passent ainsi à l’insu de notre attention. Acquises consciemment, ces idées sont devenues automatiques par la répétition et c’est alors l’effet qu’elles produisent qui éveille la conscience, dans le cas où elle est éveillée (Maudsley). Les personnes qui ont l’habitude de se parler à' elles-mêmes ne s’aperçoivent pas qu’elles se parlent, ce qui ne les empêche pas de produire des idées et des mouvements associés correspondants. Les phénomènes de suggestion, de sorcelleries, de miracles, toutes les fois qu’elles ne relèvent pas de l’imposture, servent à prouver l’action de l’idée sur le mouvement. C’est ainsi que se font les cures miraculeuses de paralytiques sine materiœ , qui marchent à la suite d’une injonction d’un charlatan ou d’un plongeon dans une eau miraculeuse. Dans ces cas l’idée du mouvement, la croyance religieuse qu’il aura lieu est en eiïet, dans le for intérieur, le mouvement lui-même. L’idée d’un objet peut même produire une véritable hallucination. Chacun de nous peut se souvenir d’idées qui pénètrent en nous parfois avec tant d’insistance que nous ne pouvons point nous en débarrasser. Les faibles d’esprit ne réussissent à s’en défaire... qu’en leur obéissant. C’est ainsi que les idées ont une grande puissance sur nos actions. L’idée qu’on sera vaincu dans un combat déprime les forces ; l’idée qu’on vaincra bande tout le système musculaire. Qu’une imagination vive soit obsédée par une idée, par quelque chose qu’elle doit faire ou ne doit pas faire, cette idée devient pour elle une sorte de fatalité destinée à s’accomplir tût ou tard.

L’action du courant nerveux d’idéation ne retentit pas seulement sur les ganglions moteurs, mais elle retentit aussi sur les ganglions sensoriels. De même que l’idée est éveillée par les impressions sensorielles, de même aussi l’idée réagit sur les centres sensoriels, au point de produire, dans certaines circonstances, des illusions et des hallucinations. L’idée d’une odeur nauséabonde peut exciter la sensation au point de produire le vomissement; l’image vue dans un rêve peut persister quelque temps après qu’on a ouvert les yeux. Certaines personnes, en se figurant mentalement l’image d’un objet qui n’est pas présent aux sens, le voient comme passer devant elles dans son costume changeant . Ainsi Dickens entendait positivement les voix de ses personnages ; ainsi Flaubert causait avec les siens et était affecté par eux. De là aux vraies hallucinations, qui s'imposent à la conscience comme autant de réalités et qui font agir en conséquence, il n’y a qu’un pas. La réaction de l’idée sur les sens est bien évidente dans cette action du chien qui, ayant flairé le lapin, se met à gratter avec fureur l’entrée du terrier : l’idée du lapin a excité l'image visuelle de cet animal. Chez le chien qui rêve au coin du feu et qui jappe comme s’il chassait le lapin, l'idée du lapin éveille évidemment l’image visuelle de cet animal. Qui n’a vu dans un rêve, passer devant les yeux un paysage connu! Quand l’idée d’une sensation est assez vive pour déterminer une halluci-

nation, et cette idée est la reproduction du courant nerveux amoindri et imparfait auquel avait donné lieu l’impression externe, la vraie sensation, elle arrive à augmenter la facilité de la reproduction d’un même phénomène- C’est ainsi que l’hallucination provoque l’hallucination, et ainsi l’homme descend sur la pente fatale de la folie. Le fou qui se ligure qu’on l’empoisonne ou qu’on médit de lui, est très disposé à sentir réellement le goût du poison ou à mal interpréter les paroles les plus innocentes, parce que chacun éprouve facilement une émotion qu’il est tout disposé à éprouver. C’est pour cette raison qu’une idée préconçue porte si fort vers l’illusion. C’est pourquoi aux séances de spiritisme, l’idée de la chose qui doit arriver en impose assez à l’esprit des adeptes pour qu’ils croient qu’ils la voient ou la sentent réellement. Plongés dans le silence religieux et l'obscurité d’une salle, sentant planer le mystérieux au-dessus d’eux, attendant avec impatience ce qui doit survenir, ces pauvres d’esprit entrent dans un tel état mental qu’ils entendent et qu’ils voient ce qu'ils pensent, encore qu’il survienne tout autre chose! Ils sont dans l’état de l’homme qui parcourt la nuit un endroit écarté et désert : s’il lui survient d’avoir peur, il voit devant lui se dresser des fantômes ! Voyez cet aimant en fer à cheval, accroché au mur, dit un jour Braid à une femme nerveuse dans un cabinet obscur; la femme répond : je ne vois rien. Braid la prie de bien regarder, avec grande attention. Alors, elle voit des étincelles, puis du feu sortir de l’aimant, et continue à les voir, même quand on eut secrètement enlevé l’aimant ! C’est que la première condition pour voir un miracle ou pour voir un esprit, c’est d’être bien convaincu qu’on le verra. Il faut avoir la foi !

Mais les idées n’ont pas seulement une grande influence sur les mouvements et sur la sensation, elles ont encore une action bien nette sur les fonctions de la vie organique. L’idée d’un mets succulent fait venir la salive à la bouche; une idée émouvante fait couler les larmes; une idée érotique met en jeu l’appareil génital; une pilule de mie de pain purge, etc. Les stigmates des extatiques sont des effets de l’idée sur la vascularisation et la nutrition d’une partie... quand ils ne sont pas des impostures. Et il faut prendre garde aux visionnaires qui se font des stigmates, car quand elles nient se les être faits, elles sont de bonne foi, à la façon de l’hypnotisée qui ne sait plus rien au réveil de ce qui s’est passé pendant l’hypnose, elles s’en imposent à elles-mêmes, et il n’est pire menteur que celui qui croit ses mensonges.

L’énergie d’une idée enfin peut ne pas se décharger au dehors. Elle peut rester dans les couches corticales du cerveau et parcourir les innombrables réseaux nerveux, en donnant naissance à des vibrations dont le

corollaire est révocation d’idées successives dont les unes montent tandis.

que les autres descendent à l’horizon de la conscience. Celles qui montent sont à peine visibles à notre « œil » mental (conscience); au zénith elles l’impressionnent vivement; celles qui descendent s’éclipsent peu à peu, comme la lumière du soleil « éclipse » celle des étoiles pendant le jour, et disparaissent. Quand toute l’énergie d’une idée se décharge immédiatement au dehors par suite de l’action idéo motrice, nous n’en avons que peu ou pas conscience; il faut pour que nous en ayons conscience, qu’elle ait

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un certain degré de persistance et d’intensité. De telle sorte que quand le courant qui parcourt le circuit psychique est rapide et donne lieu à une série d’idées qui se succèdent et s’associent rapidement, nous n’avons pas conscience de chaque idée individuellement prise, de telle sorte que Je résultat paraît comme inopiné ou accidentel, et qu’il nous est très difficile ou impossible de nous rappeler les diverses étapes par lesquelles la pensée a passé pour y arriver. Combien d’idées écloses on ne sait comment ne jaillissent pas ainsi dans le champ de la conscience durant une journée! C’est que le courant d’idéation circule silencieusement et ne fait irruption dans la conscience que lorsqu'il est assez fort et assez persistant pour éveiller l’attention. C’est ainsi qu’un enfant lit une fable le soir et qu’au moment de s’endormir il ne peut en réciter un seul vers, et cependant le lendemain matin il la récite tout entière. Pendant son sommeil il a donc pensé, et sa conscience ne s’en est pas aperçue.

Les idées comme les mouvements sont de plus en plus faciles à mesure qu’on les répète plus souvent; comme eux elles deviennent automatiques et soûl un résultat organique de l’éducation, de l’exercice et de l’hérédité; comme eux elles sont suscitées par des excitations appropriées; comme eux, une fois associées, elles se séparent difficilement et peuvent devenir inséparables ; comme eux elles n’ont pas besoin de la conscience et demandent un certain temps pour se produire ; comme eux enfin, elles se fatiguent par un exercice trop prolongé. Loin d’avoir besoin de la conscience pour se produire, l’association des idées est souvent troublée par la conscience, comme les mouvements automatiques le sont euxmêmes par l’attention. Chacun sait qu’il suffit de « courir » après une idée pour ne pas la trouver, et qu’au moment où l’on y pense le moins elle pénètre souvent tout à coup dans le champ de la conscience, par suite de l’activité automatique du cerveau. Cela se conçoit, car l’attention a pour effet de retenir l’énergie dans un certain circuit, et que retenue dans ce circuit, l’énergie ne peut aller faire vibrer le circuit où doit s’accomplir l’association automatique d’un certain ordre d’idées, dans lesquelles se trouvent précisément celles que nous cherchons. C’est pour la même raison qu’une forte émotion empêché de réfléchir et qu’on a pu dire que « la colère est une courte folie. »

Le penseur productif ne s’aperçoit que des mots qu’il écrit, l’orateur puissant n’est, préoccupé que des mots qu’il prononce; pendant ce temps à tous deux, la pensée élaborée à leur insu par l’activité fonctionnelle du cerveau, jaillit des profondeurs de l’inconscient dans le domaine de la conscience. Quand nous rêvons ou méditons doucement, nous sommes à peu près tout à fait inconscients des phases de notre rêverie ou de notre méditation; mais dès qu’une idée plus vive et plus frappante surgit, la conscience s’éveille, et nous nous demandons d’où et comment cette idée nous est venue.

On a donc pu dire avec raison que la réflexion est bien l’action réflexe qui se passe dans les circuits de l’écorce du cerveau ; que l 'attention est la persistance momentanée d’un certain degré de tension de l'énergie dans le courant psychique; que la délibération , est une opération de l’esprit qui consiste à peser les arguments contraires, c'est-à-dire à opposer un désir à un autre désir ; que

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la décision d’un homme enlin, est la solution du problème que son esprit s’est posé et cette solution est conforme à son caractère, autrement dire conforme à la résonnance des cordes de son clavier psychique : après avoir longtemps erré, l’énergie d’une idée peut encore finir par un mouvement volontaire.

La conscience elle-même nous prouve donc combien est limité notre pouvoir sur le cours de uos idées. Le point de départ d’une idée est dans le domaine de l’automatisme cérébral; une fois formée elle peut rester à l’état statique ou entrer en activité sans éveiller la conscience ; une fuis associée à d’autres elle forme avec elle une chaîne indissoluble qui échappe au contrôle de la volonté; solidement établie et organisée, elle apparaît à son heure et à sa place dans l’enchaînement des idées quand une excitation vient à les mettre en mouvement. Or, si nous réfléchissons comment se forme et fonctionne le mécanisme de la pensée, c’est-à-dire comment ce mécanisme se développe par un continuel ajustement entre les impressions et les réactions, nous n’aurons pas de peine à comprendre que les inattentifs deviennent des machines, des automates, incapables de porter un jugement sain sur des choses qui se trouvent en dehors de l’ornière de leurs pensées. Chez eux, en effet, les événements se déroulent presque sans être aperçus; ils ne laissent dans leur esprit que des empreintes faibles ou confuses et la comparaison des images devient presque impossible puisqu’elles n’existent pas.

Tout acte mental s’accompagne d’une innervation motrice. L’homme qui écoute tend ses muscles de l’oreille ; celui qui cherche à voir bande les muscles de ses yeux ; celui qui réfléchit contracte les muscles de sa physionomie, à tel point que le caractère de la volonté d’un homme est écrit dans l’expression de sa physionomie : ce qui prouve que chacune des opérations de sa volonté s’est accompagnée de certaines tensions musculaires, devenues habituelles.

De ce que les idées sont associées d’une façon déterminée, résulte la nécessité dans la délibération et dans chaque acte de notre vie. Lorsque nous évoquons une idée, nous atteignons notie but, non pas par un commandement soudain et direct de notre volonté, mais en suivant des séries d’idées qui nous semblent devoir conduire à ce que nous désirons nous

rappeler...

Nous ne titution de fournis par tion. Toute

recevons pas tout par nos organes des sens, — car la consl’esprit qui tire son fond de l’hérédité donne aux matériaux les sens des formes ou des manières d’être qui fixent la foncnotre supériorité mentale, par laquelle nous dépassons les sauvages, nous la devons à la supériorité de notre organisation cérébrale que nous avons acquise par l’accumulation des effets de l’expérience et par leur transmission héréditaire. Quand on dit que le caractère d’un homme est formé, on veut exprimer par là qu’il a acquis certaines combinaisons et associations d’idées définies, fermement organisées et qui désormais l’ac-

compagneront à travers la vie.

Qu’est-ce que la raison , enfin?

La raison c'est l’adaptation volontaire des moyens à la fin. Elle est le corollaire d’une grande souplesse dans le courant nerveux ganglionnaire, puisqu’elle implique la connaissance consciente des relations entre les moyens employés et le but à atteindre. Elle a ses antécédents dans les inductions habituelles de la perception sensitive, de même que la perception a ses

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antécédents dans la sensation et la comparaison des sensations entre elles. Autrement dit, quand la perception atteint assez de perfection pour prendre connaissance de la relation qui existe entre les relations, elle commence à devenir raison. Et dans les sphères les plus élevées, comme le dit Romanes, la raison est simplement un processus très complexe de perception, c’est-àdire une perception de percepla formés eux-mêmes de percepta plus simples et plus rapprochés de la sensation immédiate. Le raisonnement est un processus d’induction consciente, et comme les animaux font des inductions rudimentaires, il s’ensuit qu’ils possèdent un certain degré de raison.

§ IY. — Les émotions ou affections de l’âme.

L 'émotion est un état de conscience d’origine centrale par opposition à la sensation qui est un état de conscience d’origine périphérique.

Toute émotion implique la présence d'une idée, d’une image représentative présente, et ne peut être séparée de l’idée ; or, l’idée a sa racine dans la sensation et toute idée contient un sentiment quelconque, agréable ou désagréable. Seulement, dans l’émotion, l’idée est voilée par le sentiment, cette sorte de vie affective qui est la hase du caractère de chacun.

Tout élément anatomique possède la propriété primordiale d’ètre atfecté par les stimulants extérieurs, en un mot il a la propriété de sentir comme agréable et de rechercher tout ce qui est favorable à sa conservation et à son accroissement, et au contraire de sentir comme désagréable et d’éviter en conséquence tout ce qui dérange ou nuit à sa vie. C’est là une sorte de force que l’on pourrait comparer à l'affinité. L’être vivant ne se comporte pas autrement qu’un simple élément anatomique. L’émotion appelle donc fatalement l’appétit ou le désir, désir d’obtenir ou d’éviter, désir qui devient le mobile ou le motif de nos actions. L’esprit manifeste ainsi des tendances, des attractions ou des répulsions que la conscience perçoit comme désir , instinct, passion. Cette atlinité ou cette répulsion est une nécessité physique aussi bien que l’affinité d’un sel pour une base ou la répulsion de l’aiguille aimantée devant le courant électrique. Rechercher une impression agréable et éviter une impression pénible n’est au fond que la conséquence physique de la nature intime des cellules nerveuses, mises en relation avec certains stimulants, et le désir devient le motif d’une action, qui a pour but de satisfaire un besoin ou d’éviter une souffrance. Aucun homme, à l’état de santé, n’a le pouvoir de négliger les conditions favorables à sa vie.

Les plaisirs sont les concomitants subjectifs des changements organiques salutaires à l’organisme, comme les douleurs sont les concomitants subjectifs des changements organiques qui sont nuisibles à l’organisme, car tout acte tant qu'il procure du plaisir est jusque-là utile et bon, et inversement.

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tant qu’il provoque de la douleur il est pénible et mauvais. Mais le système nerveux n’est pas un prophète ; il nous lient au courant de l’état actuel, non de celui qui suivra. Voilà pourquoi une chose agréable au moment pourra, ultérieurement, devenir une cause de chagrin.

L’émotion commence évidemment avec la perception, c’est-à-dire au moment où l’animal ou le jeune enfant est en état de se rappeler les antécédents d’une sensation de plaisir ou de douleur.

Les appétits liés à la satisfaction des besoins nutritifs et reproductifs sont les premiers et les plus puissants de tous. Chez les enfants, les sauvages, les idiots, les fous, ces appétits sont impétueux. Que le cerveau soit mal équilibré, et l’on voit une jeune femme chaste et pure, trahir par ses paroles et ses gestes un désir effréné de satisfaire l’instinct sexuel. Que le cerveau soit au contraire bien constitué et le désir sexuel subira une élaboration complexe dans la conscience. Sa violence première se raffinera en passant par les rouages de l’idéation, qui en tirent les sublimes accents de l’amour. L’appétit érotique qui se développe à la puberté prouve combien il est antérieur à l’expérience et combien peu il est redevable à la conscience. L’homme, en désirant ce qui est bon pour lui ou en craignant ce qui est mauvais, obéit donc à une impulsion aussi naturelle que celle de la pierre qui tombe. L’égoïsme est donc sorti d’une loi naturelle.

L’idée ou la conception, quelle qu’en soit la nature, est toujours née d’un sentiment, mais au fur et à mesure que l’idée s’est organisée le sentiment n’a plus assez d’intensité pour se manifester au dehors. L’énergie s’accumule alors dans la sphère de l’idéation ; le sujet n’a plus de passion. L’àme est calme dès lors et placide ; aucune affection ne vient comme un vent impétueux y soulever la tempête. L’homme ainsi constitué n’a plus de désirs violents, le manque chez lui d’un sentiment puissant qui pousse à traduire la pensée en actes, l’empêche d’agir ; sa force de raisonnement, sa puissance de réflexion, est inhibitoire. Voilà pourquoi la raison n’est pas la cause de nos actions; elle en est plutôt le frein. C’est le désir, expression fondamentale des affinités essentielles de sa nature, qui mène l’homme de sa naissance à sa mort.

Comme deux facteurs sont nécessaires à la production d’une émotion, le stimulus qui excite et l’élément anatomique qui réagit, il s’ensuit que le caractère de l’émotion est sous la dépendance de l’état physique hérité ou acquis et sous celle des excitants internes ou extérieurs. Quelques gouttes d’absinthe suffisent à changer le ton mental, et la nature originelle ou celle qui lui vient de l’éducation modilie considérablement le caractère émotionnel de chacun de nous. Les empreintes que laissent les sentiments, les idées et les actions passées sur notre cerveau, donnent un ton psychique ou caractère spécial à chaque individu. C’est là la notion du moi, de ce moi prétendu immuable qui change avec le temps, de ce moi qui porte en ses flancs la forte empreinte de l’hérédité, de l’éducation, de l’imitation, des coutumes, des mœurs, de la mode, etc., et qui subit une véritable révolution à l’époque de la puberté.

Les émotions tirent leur nature complexe des acquisitions héritées de la race, de l’héritage plus immédiat des ancêtres directs, des effets de l’éducation et aussi de l’influence que les organes corporels exercent sur la vie

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psychique. Cette dernière action n’est nulle part aussi évidente qu’au moment de la brusque entrée en scène des organes génilaux au moment de la puberté. A cette époque, la façon de sentir est changée, on devient susceptible d’impressions auxquelles on était resté jusqu’alors indifférent ; il y a éveil d’impulsions sexuelles revêtant des formes mentales, et des nécessités mentales qui prennent la forme d’images sensuelles (Maudslfv). L’eunuque a aussi bien l’àme mutilée que le corps. 11 est poltron, menteur, trompeur et dépourvu d’énergie. Ce sont les émotions, en quelque sorte innées, du plaisir et de la peine qui mènent l’homme durant sa vie. L’émotion a une grande tendance à se décharger au dehors sous forme de mouvements. L’éducation a eu pour but de restreindre l’explosion, niais lorsque l’émotion est violente, elle se dégage du frein de la culture et déborbe de son lit habituel : le rire se répand ainsi bruyamment de la bouche aux muscles respiratoires, et de là à ceux des membres ; la terreur s'épanche de son expression faciale ordinaire jusqu’aux muscles du cou, des épaules et de la cage thoracique et produit du tremblement des lèvres, une respiration courte, tronquée, anxieuse et gagne jusqu’au cœur qu’elle agite de tumultueux battements. Quand une excitation émotionnelle n’est pas déchargée sous forme de mouvement, elle est très propre à affecter les organes internes. C’est ainsi que le chagrin et l’effroi suspendent les mouvements respiratoires et qu’ils donnent lieu aux palpitations de cœur; c’est ainsi que le dégoût produit la nausée, le chagrin l’inappétence. Une forte émotion fait couler les larmes, dessèche la bouche, arrête la sécrétion de la hile, etc... Il est certain que la joie et l’espérance exaltent l’activité vitale et qu’au contraire, la peine et le désespoir affaissent l’organisme et le dépriment.

Ch. Richet, après s’être assuré sur des imbéciles, des idiotes, des vieilles femmes de la Salpétrière, que chez ces pauvres d'esprit, la sensibilité à la douleur était toujours considérablement amoindrie, a conclu que la douleur est une fonction intellectuelle d’aulant plus parfaite que l’intelligence est plus développée.

Les mouvements émotionnels semblent être réglés par les mouvements appropriés qui ont été provoqués par des impressions des sens qui ont eu lieu autrefois. Unzer a depuis longtemps montré que les expressions motrices des émotions sont les mouvements qui auraient réellement lieu si l’émotion produisait l’activité tendant à les satisfaire ; elles sont une sorte d’état mental naissant qui accompagnerait les acles respectifs s’ils étaient réellement exécutés. Mais de même que l’émotion produit comme spontanément un ensemble de mouvements correspondants, les attitudes naturelles du corps ou le jeu de la physionomie qui correspondent à une passion quelconque, donnent incontestablement à un faible degré l’émotion qu’ils expriment. — Tout cela prouve bien qu’à tous les états de conscience émotionnels, qu’ils soient d’origine extérieure ou d’origine intérieure, correspondent des états somatiques identiques à ceux ; çj déterminent les agents physiques.

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Le cerveau n'est pas non plus sans influence sur les réactions de la

vie organique.

Tout le inonde sait quelle influence ont les émotions (plaisir, chagrin, peur, colère, etc.) sur les fonctions organiques, les troubles respiratoires, cardiaques, circulatoires, sécrétoires, intestinaux qu’elles provoquent. Chacun sait que la peur, le souvenir d’images horribles et terrifiantes, font dilater la pupille et rendent l’œil hagard, et nul n’ignore « l’incontinence d’urine des candidats. » Cullen va jusqu’à narrer le cas d’un jeune homme chez lequel un accès paludique manqua parce qu’il avait vu sa maîtresse une heure avant le frisson. La grande douleur comme l’etlroi paralysent la langue, les membres et le reste. Vox faucibus hœsit , a dit le poète. Sous la méta-

phore « la rougeur de la honte » se cache une vérité physiologique, comme une autre se cache sous le dicton : « blanc de colère. »

François Franck a établi que les circonvolutions cérébrales se comportent dans ces cas, comme les surfaces sensibles ordinaires. Elles sont le point de départ d’excitations qui se rendent aux centres bulbaires, respiratoire, cardiaque, vaso-moteurs, etc.

Ch. Féré démontrait dernièrement encore (1) que les émotions retentissent sur la sensibilité, l’énergie musculaire, la circulation, la respiration, les sécrétions, la nutrition. D’une manière générale, aux émotions agréables correspond une exagération de toutes les fonctions et aux émotions pénibles une dépression de toutes les fonctions physiques et mentales. Ces dernières conduisent aux psychopathies et donnent lieu aux symptômes physiques des vésanies. Féré a aussi fait voir que les hallucinations s’accompagnent de réactions sensitives ou motrices identiques à celles qui résultent habituellement de l’excitation réelle des sens. Mais si des hallucinations, nous passons à différentes formes de l’émotivité morbide systématisée, aux craintes non justifiées ou phobies, aux idées fixes ou manies, aux impotences fonctionnelles ou aboulies, aux impulsions irrésistibles, etc., nous sommes encore dans l’impossibilité de leur assigner aucun signe somatique caractéristique. « La limite entre les émotivités systématiques et les vices est impossible à tracer : la dipsomanie et l’ivrognerie, la kleptomanie et le vol se continuent sans ligne de démarcation. » Aussi, Féré n’hésite-t-il pas à déclarer que le médecin doit renoncer à juger de la responsabilité et de ses degrés.

§ V. — La conscience et la personnalité

La conscience est le sens intérieur par lequel l'individu observe les opérations dans son propre esprit. Tout être qui réagit, peut en même temps ressentir quelque chose, éprouver un sentiment, une sensation qui coïncide avec le mouvement : dès que l’animal sait qu’il sent, il a conscience de lui-même. Mais de la sensation perçue, et de la sensation perçue avec

(1) Ch. Féré, La pathologie des émotions, Paris, 1892.

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attention (aperception), on descend par des degrés insensibles à la sensation non perçue, inconsciente, et de celle-ci à la sensibilité réflexe pure.

La conscience comprend l’élément sensation, car sentir c’est avoir conscience de quelque chose; elle comprend l’élément moteur, car avoir la notion de l'effort, c’est avoir la notion de l’énergie à déployer ; elle suppose la mémoire, car sans la mémoire la conscience serait vaine : elle ne fournit la notion de la personnalité et de l’unité du moi qu’en reliant le passé au présent, qu’en comparant des états anciens aux états présents, sensations, efforts. La conscience en dernière analyse nous apparaît donc comme une succession d’états de conscience avec souvenir.

Aussi l’intensité de la conscience dépend-elle de l’intensité du souvenir d’une part, de l’intensité des sensations et des efforts de l’autre. Elle n’est pas indispensable aux opérations intellectuelles, car il y a sensation, souvenir, idéation, action, effort, sans conscience. — Le domaine de l’inconscient est vaste en psychologie.

Nous n’avons pas tout d’abord l’idée de distinction entre le moi et le non moi. La notion de la personnalité ne vient qu’avec la conscience, et celle-ci, qui est précédée elle-même par cette sympathie intime de tous les organes qui constitue l’unité organique, ne naît que quand cette unité se révèle à nous. « En touchant une partie de mon corps, j’ai conscience en même temps de deux sensations : je touche et je suis touché, et c’est moi qui fais l’un et l’autre. » L’organisme est donc sa personnalité, la conscience ne fait que nous le dire.

Quelle est la base physique de la conscience? Il ne saurait y avoir coordination de plusieurs excitations, dit Herbert Spencer, sans quelque ganglion nerveux qui les mette en relation ensemble. Ce travail de mettre les excitations en relation les unes avec les autres, ne peut se faire sans des changements nombreux dans ce ganglion. Eh bien ! la succession rapide de changement dans un ganglion, impliquant comme elle le fait des expériences perpétuelles de ressemblance et de dissemblance, constitue la matière première de la conscience (H. Spencer, Principles of Psychology, 1, p. 43o).

La conscience ne se produit que lorsqu’un centre nerveux est occupé à centraliser des excitations variées ou peu accoutumées, et au moment où il s’élève dans ce centre un tourbillon d’excitations s’élançant dans des directions plus ou moins accoutumées. Il y a alors frottement ganglionnaire (1), retard relatif dans la réponse ; il y a conscience. Là où la coordination centrale est bien rétablie comme dans l’acte réflexe simple, il n’y a point conscience. Mais l’acte conscient peut devenir purement réflexe, et avec ce dernier d’autre part, nous touchons au seuil de la conscience. C’est ainsi que là où la mémoire vague des expériences passées se transforme pour la première fois en la faculté d’associer des idées simples, ou de se rappeler les liens entre les souvenirs, là la conscience est sûrement ébauchée. Mais il n'y a pas de ligne de démarcation nette en l'acte réflexe et l’acte conscient ; l’un dif-

(1) Tant que persiste un certain état A du sujet sentant, il n’y a pas de conscience; tant que persiste un état B, il n’y en a pas davantage. Mais la moindre oscillation de A en B, ou de B en A, constitue un phénomène dans la conscience, c’est-à-dire une conscience (Herbert Spencer). Le caractère essentiel de la conscience est donc le changement.

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1ère de l’autre, non par la nature, mais par le degré de coordination centrale des excitations.

§ VI. — La Volonté.

Comme tout effet a une cause, la volonté libre de se vouloir elle-même , autrement dit le libre arbitre , est un non sens... Le motif détermine toujours la volonté, et à ce point de vue le code pénal constitue un puissant motif qui fait rester pas mal de gens hors du délit ou du crime. La volonté libre serait une volonté arbitraire, et, si une telle volonté existait, l’uniformité général du caractère et de la conduite des hommes existerait-elle? S’il y a uniformité dans la conduite, c’est qu’il y a uniformité dans l’action des causes physiques. Les croyances religieuses et autres sont autant de preuves que le libre arbitre n’est qu’un mot dénué de sens. Une volonté se déterminant elle-même impliquerait du même coup qu’aucune action ne serait blâmable, aussi criminelle qu’elle fût. En effet, supposer qu’un homme agit en vertu d’une semblable volonté sans qu’elle soit influencée par la raison, c’est supposer qu’il est comme l’aliéné, et à ce compte les fous seraient ceux qui ont la volonté la plus libre.

Personne ne trouve absurde qu’on lui demande pourquoi il a parlé ou agi de telle ou telle façon, et personne ne serait flatté qu’on suppose qu’il agit sans motif et sans raison. Le témoignage de la conscience elle-même se prononce donc en faveur de la nécessité contre la liberté (Herzen, Physiologie de la Volonté , p. 140). — Encore qu’on admette l’auto-détermination, la fantaisie du moment, il reste toujours à se demander si cette fantaisie est libre de se produire elle-même sans antécédent dont elle soit le conséquent. — Le « sentir », le « penser » et le « faire », non seulement de notre propre être, mais aussi celui de nos ancêtres, entre dans la constitution de notre moi et prend part à la détermination de ses actes. La conscience, état momentané du moi, lui-même perpétuellement changeant, ne peut nous rien dire des motifs latents d’où dépend le moi du moment, c’est-à-dire l’apparente liberté de la volonté, puisqu’elle n’est pas là au moment où ils se présentent. C’est justement quand nous croyons agir avec le plus de liberté, parce que nous agissons après une délibération approfondie, que nous sommes plus que jamais déterminés par des conditions de notre nature et des motifs situés en dehors de toute conscience et de tout contrôle. — D’autre part la résolution la plus ferme s’évanouit quelquefois au moment de l’exécution, éteinte pour ainsi dire par la vraie volonté qui jaillit des profondeurs de l’inconscient et détermine une action toute différente. Si le libre arbitre existait il serait la négation de l'éducation, car celle-ci a pour but de produire une nature dans laquelle la moralité des actes ne soit pas livrée à l’incertitude de la volonté propre.

Sans doute nous pouvons dire : j’ai agi « comme il m’a plu », je ferai « comme bon me semblera », mais toujours j’y aurais été conduit par les

LE fonctionnement général du système nerveux

préférences momentanées de ma nature et les motifs du moment, et au fond l’acte de ma volonté n’aura été que l’expression des affinités et de l’énergie de mon moi au moment de l’action. Ce que je ferai volontiers dépendra toujours de ma nature physique et psychique, innée et acquise, de ce qui a façonné mon moi actuel d’après l’hérédité et l’éducation ou mes occupations subséquentes.

Le désir , illuminé par la raison, tel qu’il sort du laboratoire cérébral, est ce que l’on a baptisé du nom de volonté. Ce qui a donné naissance à ce que j’appellerai la force volontaire personnelle, c’est sans doute la conscience que nous avons d’un sentiment distinct d’énergie, inséparablement lié à tout mouvement ellectif ou virtuel. Ce que les hommes prennent pour des actions volontaires, ne sont en réalité que les réactions motrices des pensées ou des sentiments (Maudsley). L’impulsion volontaire, née d’un désir modifié par la réflexion, n’est que la dernière forme en laquelle les centres nerveux métamorphosent l’énergie qu’ils reçoivent. D’où il s’ensuit que la nature et l’énergie volontaire varient avec l’organisme individuel lui-même. Entre la volonté d’un idiot, celle d’un enfant et celle d’un homme bien élevé, que de différences !

Mais ce qu’il y a de plus curieux, c’est que l'homme se croit d'autant plus libre qu’il l’est moins. L’homme grisé par un peu d’alcool raisonne tout autrement qu’à l’état normal, mais il se croit tout aussi libre; la passion, tout le monde le sait, aveugle le plus clairvoyant et pervertit le jugement d’une façon tyrannique, mais l’homme dominé par l'amour, l’ambition ou la ruine, n’avouera jamais que sa liberté est entravée. Présentez les mêmes arguments au même individu dans l’étal de bonne humeur ou sous l’influence d’une déception profonde, dans l’étal de santé ou dans la prostration de la maladie, et vous verrez combien il les jugera différemment; mais quelle que soit l’opinion que vous et d’autres pourrez avoir, lui, il pensera néanmoins que son opinion du moment est la bonne, exactement comme l’homme endormi croit à la réalité de ses rêves (Maudsley).

La volonté est irrémédiablement enchaînée par la loi causale universelle; pour trouver la cause de tout acte volontaire il faut parcourir toute la succession des désirs, des répugnances, des espérances et des craintes, dont la somme constitue la délibération et qui ont précédé le dernier désir ou la dernière aversion. L’illusion de la volonté libre provient de ce que nous avons conscience de nos désirs tout en ignorant les causes qui les provoquent. « Ceux qui croient agir librement, a dit Spinoza, rêvent les yeux ouverts. »

Ceci ne veut pas dire qu’en prêchant aux hommes le libre arbitre et la responsabilité morale, les théologiens et les philosophes aient fait fausse route. Quel était le meilleur moyen pour pousser l’homme à faire le bien malgré ses tendances personnelles et scs inclinations égoïstes? C’était assurément en lui inculquant l’idée de la liberté morale, et en évoquant à son esprit dans des peintures très vives les plus puissants motifs qu’il soit possible d’imaginer en faveur de la morale : les joies inexprimables du Paradis pour récompenser les bonnes actions et les tourmenls infinis de l'Enfer pour punir les mauvaises. C’était les forcer pour ainsi dire, au moment critique, à bien agir, et comme plus une action est répétée, plus elle a de tendance à se reproduire, on crée ainsi par la force de l’habitude une sorte de seconde nature qui

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devient elle-même un motif suffisant pour bien faire. C’est de cette façon que la bonne éducation, le bon exemple, fait l’honnête homme, comme le mauvais exemple fait le fourbe et le bandit. Les prescriptions légales et les sanctions sociales en s’appuyant sur la liberté morale ont donc réellement entravé les inclinations égoïstes et anti-sociales, en fournissant aux individus une forte somme de motifs, tendant à suggérer des sentiments altruistes ou moraux, favorables à l’évolution de la famille et de la société. Mais il n’en reste pas moins vrai qu’au point de vue exclusivement scientifique, la doctrine du libre arbitre est une doctrine surannée (1).

Mais voyons quel est le pouvoir réel de la volonté sur nos mouvements et nos opérations mentales. Le cœur bat, l’intestin se meut, le foie fonctionne, non-seulement sans participation delà volonté, mais en dépit d'elle. Essayez de vous asphyxier en arrêtant votre respiration et vous ne tarderez pas à recevoir une bonne leçon sur l’impuissance de la volonté. Les mouvements associés, ceux de la marche, de la main qui écrit ou court sur le piano, ne s’obtiennent pas parce qu’on le désire et le veut, mais en les apprenant par un long exercice. Lorsque la volonté dicte un mouvement, elle ne fait que mettre en liberté, pour ainsi dire, la réaction appropriée, qui a été organisée ou incarnée dans les centres moteurs. Si nous voulons contracter un muscle isolément, nous ne le pouvons pas ; si nous voulons exécuter séparément des mouvements associés par l’habitude, cela nous devient très difficile ; enfin, chez un homme frappé de paralysie, la volonté, oubliant son impuissance, commande un mouvement devenu impossible par la rupture des conducteurs qui portent l’excito-motricité, la volition aux muscles, excitation volontaire dont nous n’avons aucune conscience.

Dans les processus intellectuels, la volonté ne commande pas davantage que pour les mouvements; car comme la formation de nos idées s’effectue lentement, grâce à l’expérience, et comme l’association entre elles s’organise également d’après l’expérience, les deux procédés se passant en dehors de la conscience, il est évident que la volonté ne détermine ni le sujet de la pensée ni les lois de l’association des idées. Quand une idée se présente à l’esprit, elle donne le branle à une série d’idées, qui n’est ni irrégulière, ni modifiable au gré de la volonté, mais bien régulièrement ordonnée par la culture individuelle. Chacun sait que l’on ne dirige pas ses idées comme on veut, pas plus qu’on n’a la puissance d’arrêter celles qu’on a. Une idée pénible, comme tout le monde peut en avoir fait l’expérience, revient souvent, encore et toujours, malgré les efforts de la volonté pour s’en débarrasser. Il est vrai que certains individus peuvent chasser une idée pénible, mais ils ne le peuvent faire qu’en rendant clairement consciente, au moyen

(1) « Toute idée, posée à l’état de possible, a une certaine valeur; la délibération a pour objet d’en déterminer le degré, et la liberté consiste à supprimer l'une des deux idées qui étaient apparues ensemble, et à laisser carrière à l'autre. Nous pouvons donc enrayer la réalisation d’une idée ou la laisser s’accomplir. C est. en cela que consiste

notre liberté » (L. Liard, Loc. cil., p. 406) Si « nous n’agissons pas tous de la même

manière, c’est parce que nous ne pensons pas tous de la même façon; notre façon d’agir se modifie selon que se modifient nos idées. Mais, malgré ce déterminisme apparent, nous sommes libres, car nous créons nous-mêmes nos idées.,. Tout homme est essentiellement libre; mais tous les hommes ne le sont pas au même degré. (Liard, p. 407). Mais s’il en est ainsi, où commence la liberté suffisante pour que l’on soit responsable de ses actions? Et puis, est-il bien sûr que nous créons à volonté notre courant d’idées?

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de l’attention, une idée, qui se lève à l’horizon psychique et qui submerge l’ancienne, non toutefois sans que cette dernière n’oppose une certaine résistance avant de disparaître dans les profondeurs obscures de l’intellect. L’activité volontaire n’est au fond qu’une action réflexe, dans laquelle un mécanisme cérébral très complexe incarnant dans sa structure les expériences passées, s’interpose entre l’impression qui vient du dehors, et l’impulsion motrice qui y va.

Imaginons avec Maudsley, que la première idée qui se présente à l’esprit de l’enfant, réagisse à l’extérieur et laisse ses traces dans les centres nerveux ; toutes les fois qu’elle s’y présentera de nouveau, il y aura une tendance à reproduire la même réaction. Mais si l'action correspondante cause de la douleur à l’enfant, il se formera dans son esprit une nouvelle idée, dont l’énergie sera opposée à la première. Si alors la première idée revient, elle ne produira pas directement sa réaction, mais elle excitera l’activité de la seconde idée, qui est inhibitoire par rapport à la réaction de la première. Nous avons là l’exemple le plus simple d’une volition : l’enfant s’est volontairement abstenu ou a volontairement fait autre chose, parce qu’il avait la croyance, acquise par l’expérience, que l’acte qu’il n’a pas fait, aurait été pénible pour lui. Mais l’impulsion qui a déterminé son choix, ne jaillit pas d’une puissance autonome et occulte, mais de la propriété fondamentale de l’élément nerveux qui le pousse à rechercher ce qui lui est agréable et à éviter ce qui lui est désagréable. — Comme les idées se multiplient dans l’esprit et qu’elles s’enchaînent en séries, il va de soi que le procédé devient de plus en plus compliqué ; les empreintes des voûtions passées restent dans l’esprit et rendent les voûtions à venir semblables, plus faciles et plus définies, et par leur persistance dans le substratum de l’esprit ainsi que par leur influence ou évocation réciproque, la nature de nos actions est modifiée sans que nous nous en apercevions. Chacun a éprouvé, qu’un acte tout d’abord pénible et exigeant un eflort désagréable de la volonté, devient, à force d’être répété, beaucoup moins désagréable et même aisé. Mais le phénomène ne s’arrête pas là. Tous les actes du même genre deviennent plus faciles, et notre manière de sentir par rapport à eux, ainsi que le jugement que nous portons sur eux, se modifient profondément. C’est ce que l’on a voulu exprimer en disant : a 11 n’y a que le premier pas qui coûte. » La volonté devient en quelque sorte inconsciente et automatique. Cette loi physiologique a une influence considérable dans la façon dont un individu quelconque se conduit dans la vie, et à ce point de vue encore, on entrevoit combien le mauvais exemple est pernicieux.

La volonté est donc un pouvoir que chaque individu développe en luimême par un exercice intelligent, et à force de se répéter, ce pouvoir devient automatique, instinctif comme on dit. Ce pouvoir est orienté, aiguillé pour ainsi dire par le caractère, essence individuelle qui décide de ce qu'un homme sentira et fera, pensera et croira. Les hommes sont en quelque sorte prédestinés par leur caractère à être spiritualistes ou matérialistes, orthodoxes ou hérétiques ; ils ne peuvent vraiment croire ce que leur caractère se refuse à assimiler, « pas plus que la corde d’une harpe ne peut donner

Debierre. — 28.

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un son qui ne soi l le sien », et ils sont sincèrement étonnés que d’autres ne voient pas les choses comme ils les voient.

Le rayon de leurs pensées et de leurs croyances est conditionné par leurs rouages nerveux hérités ou acquis, et jamais un raisonnement froid et logique n'a opéré une réforme dans les croyances. Pour que celle-ci ait lieu, il faut le temps avec lequel tout change, les manières de sentir comme le reste. Mais la volonté n'est pas sans action cependant sur le caractère, en ce sens qu’elle peut déterminer les circonstances, en nous plaçant dans certaines conditions de milieu, qui, dans la suite, le modifient graduellement. Mais alors encore tout acte de volonté subséquent sera influencé fatalement par le caractère modifié ou la nature acquise. Alors que nous vantons notre constance, un témoin qui nous observe, reconnaît les changements survenus en nous. Pour se convaincre combien le moi est variable avec le temps, il sulïit de faire un retour vers le passé ; souvent on a alors peine à croire qu’on ait participé à certains événements.

Produit du désir illuminé par la réflexion, la volonté « représente une réaction admirablement adaptée de l’homme à la meilleure intuition possible des rapports au milieu desquels il vit. » De là vient toute la puissance d’un réformateur calme et réfléchi, tandis que celui qui se laisse entraîner par une passion ardente, constitue un véritable explosif qui trouble le monde un moment par ses fastes et ses innovations prématurées.

Dans la volonté, il y a conflit, combat entre deux idées opposées, et dans ce duel, la conscience qui s’imagine jouer un rôle, n’est qu’un témoin, un spectateur. Chimène est tentée de se jeter au cou de Rodrigue : elle s'arrête, car elle se souvient que Rodrigue a tué son père. Cette force inhibitrice, c’est la volonté. Force bien fragile, car quelques verres de champagne peuvent la faire chavirer. On a confié un secret à mon honneur; aucune crainte, je ne parlerai pas. On me fait boire, ma langue se délie, et comme un indiscret, comme un traître même, je raconte ce qu’on m’a confié. Le vin a eu raison de la force suspensive ou inhibitrice qu’on appelle la volonté. Eh bien ! tous les impulsifs, les hystériques, les somnambules, sont dans ce triste cas. Cette faculté d’arrêt est étroitement liée au fonctionnement du cerveau; elle dépend de son état de santé. Comme toutes les opérations mentales, elle peut s’exercer, se cultiver ; c’est là l’intluence souveraine de l’habitude.

L’acte résulte fatalement de la vigueur relative de deux images antagonistes. 11 est facile de le prouver. Voici un individu qui entre dans la salle

de jeu de Monaco ; il se demande s’il va ou s’il ne va pas jouer à la rou-

lette. Cet homme se sent libre, il sait qu’il peut jouer ou s’abstenir et tous les sophismes du monde ne pourront lui ôter cette idée de liberté.

Il y a en lui deux images, deux émotions si l’on veut, motifs d’actes qui

se balancent à peu près. D’une part l’image du jeu, idée de plaisir et de gain ; d’autre part, l’image de la sottise du jeu et de la perte. Suivant l’importance qu’il attache à l’une ou à l’autre de ces images, il jouera ou ne jouera pas, mais dans un cas comme dans l’autre, la décision prise sera la résultante de la prépondérance de l’une ou l’autre idée.

Supposons, d’une part, que c’est un bon père de famille qui sait qu’il a besoin de l’argent qu’il a dans sa poche pour faire honneur à ses affaires, et d’autre part que ce n’est pas un joueur et qu’il est convaincu qu’il perdra ;

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l’image de la perte et de ses cruelles conséquences l’emporte, nécessairement il ne jouera pas. — Mais s’il est joueur, la passion et l’idée du gain l’emportent, il jouera. Autrement dit, il ne pourra croire à sa liberté que si les deux motifs opposés sont d’égale force. C’est quand il en est ainsi que nous nous sentons tiraillés, ballottés, entre deux excitations contraires ; nous nous croyons libres alors, mais en réalité nous obéissons toujours au motif le plus puissant (Ch. Richet).

L’attention peut intervenir, il est vrai, pour faire pencher le plateau de la balance. Si chez le personnage de tout à l’heure, l’image du déshonneur se présente avec une très grande intensité, par exemple, cette image ell'ace tout le reste et détermine l’abstention. Mais, outre que l’attention n’est pas toujours libre, et qu’elle n’a guère d’action que sur les images indifférentes, car ventre a/famé n’a pas d’oreilles, elle n’agit que sur la

direction de l’esprit, ce qui est précisément le contraire de la liberté, puisque, au lieu de commander à ses idées, on en devient l’esclave. Ce

qui nous donne l’illusion de liberté c’est que nous n’apercevons pas les causes de nos actions ; elles sont perdues dans la masse des images inconscientes. Ne connaissant point ces causes nous sommes amenés à les nier et à mettre sous la rubrique de volonté ce qui est la conséquence nécessaire d’impulsions inconnues et irrésistibles, puisque à chaque instant l'idée jaillissant de l’inconscient se présente à l'horizon de la conscience pour replonger dans les profondeurs de l’inconscient.

Une somnambule reçoit, étant endormie, l’ordre de donner un soulllet à M. X. ou de jeter un livre au feu. On la réveille, le souvenir de l’ordre donné n’est plus dans sa conscience, elle ne s’en souvient pas. L’ordre y est encore cependant, inconscient et ignoré ; et alors elle donne une giffle à M. X. ou elle jette le livre au feu, sans savoir pourquoi, obéissant à une cause qu’elle ignore. Bien plus, si elle se demande pourquoi elle a fait cette action, elle s’imagine qu’elle a agi librement et qu’elle

pouvait aussi bien ne la point commettre que de la commettre. Et cepen-

dant sa détermination n’était pas libre ; elle a été déterminée par un souvenir, inconscient et ignoré d’elle (Ch. Richet). N’est-ce pas la preuve que nos actes, en apparence les plus libres, sont déterminés par des causes inconscientes ?

Le phénomène central de la volonté est très probablement de l’ordre des idées associées. Les idées sont des « chaînes de pensées » dont le point de départ est dans une sensation (impression sensitive) et dont le point terminal est à son tour une idée associée à une excitation nerveuse (volonté) ; en un mot les phénomènes matériels qui se passent dans le cerveau ne se distingueraient des simples phénomènes réflexes que par une extension plus grande, soit dans le temps, soit dans l’espace (Hermann).

Les lésions du cerveau détruisent les manifestations volontaires et provoquent la paralysie croisée. Les phénomènes de motilité comme les phénomènes de sensibilité, sont soumis à des associations. Un centre entre en action, son activité se répercute sur un centre voisin et ainsi de suite. C’est là le mécanisme des mouvements associés, que ces mouvements soient d’ordre purement réflexes (marche, natation, etc.), ou d’ordre volontaire. Cette association est toute faite dans la moelle par les différents centres réflexes; le cerveau qui est relié à ces centres, ne fait que leur communiquer l’ordre d’entrer en fonction.

§ VI. — Les Centres nerveux moteurs.

La conséquence naturelle d’une sensation est un mouvement, qui s’accomplit nécessairement à moins qu’il soit empêché ou ne se transforme en une activité équivalente. Les mouvements effectués par un centre nerveux particulier laissent leurs empreintes respectives, et ces mouvements, au fur et à mesure qu'ils se répètent, s'organisent et s’incarnent si bien dans son mécanisme, qu’ils peuvent se reproduire automatiquement. 11 se forme ainsi dans le cerveau, des centres moteurs, des centres de mouvements latents ou potentiels. Ces centres contiennent les moyens par lesquels la sensation, l’idée, la volonté effectuent les mouvements organisés et associés ou les empêchent par une action d’arrêt. L’éducation consiste au fond à associer les courants sensitifs éveillés par les impressions externes, avec les courants moteurs qui sont les réactions harmonisées de l’individu aux impressions qui le frappent. C’est ce qui fait que l’idée d’un mouvement, c’est déjà le mouvement qui commence, de même que l’attitude parallèle à une émotion, c’est déjà cette émotion qui s’organise. Lorsque au moment opportun, le mouvement coordonné et convenable constituant un mot a été exécuté, par exemple, par les centres moteurs associés bulbo-protubérantiels, comme un simple acte réflexe provoqué par une impression auditive, un écho de cet acte, si l’on peut ainsi dire, se propage aux centres représentatifs de l’écorce du cerveau par les fils sensitifs. La répétition de cet acte laisse son empreinte, c’est-à-dire le résidu perceptif du son, dans les centres sensoriels corticaux, et dans les centres moteurs corticaux, le résidu correspondant ; de telle sorte que lorsqu’ensuite le mot est prononcé volontairement, les résidus sensoriels excités, éveillent à leur tour les résidus moteurs correspondants, qui alors agissent par les fils centrifuges sur les centres moteurs. Voilà au fond une action réflexe, et cette action réflexe constitue fondamentalement le mécanisme du langage volontaire que nous n’acquérons, comme chacun sait, qu’en imitant le son des mots.

Ce mécanisme rend compte que le langage parlé puisse être aboli par différentes causes. Que le nerf acoustique soit détruit en un point de son trajet, l'individu devient sourd, mais sourd seulement si préalablement les images des sons verbaux ont été organisées dans son cerveau, et sourd-muet, si la surdité précède l’acquisition des images sonores, c’est-à-dire s’il vient au monde sourd. Si les centres perceptifs des sons sont détruits, le sujet perd toute mémoire des mots, et devient incapable de comprendre ou de répéter volontairement les paroles qu’on lui adresse. Mais, on conçoit qu’en pareille occurrence, il puisse encore prononcer un mot comme réaction réflexe scnsorio-motrice, pourvu que le centre auditif et ses fils moteurs soient intacts. Dans cet état, il ne manque pas d’idées, puisqu’il possède encore les images des centres perceptifs des autres sens, et de plus, ces idées pourront encore être exprimées en mots, résultat de leur action sur les images motrices correspondantes. Sans doute, si

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nous lui parlons, notre sujet ne comprendra rien, mais il pourra reconnaître par le toucher, par la vue, l’objet qu’on lui présentera, et pourra en prononcer le nom. Les fibres qui relient les centres auditifs corticaux et les centres de la mémoire motrice d’articulation sont-ils coupés, l’individu comprendra tout ce qu’on lui dira, mais ne pourra pas, au moyen du son, choisir le mot approprié, tout en étant parfaitement conscient de l’erreur qu’il commet en employant un autre mot et tout en étant capable d’actionner les images motrices qui sont ressuscitées par les images sensorielles des autres sens. Si enfin le foyer moteur d’articulation des sons est détruit dans le lobe frontal du cerveau, l’individu devient incapable de prononcer un seul mot volontairement, tout en comprenant ce qu’on lui dit, ni de nommer un objet, tout en pouvant quelquefois prononcer un mot, comme réaction excito-motrice pure. Ainsi s’organisent dans les centres nerveux supérieurs les intuitions motrices des sensations, et dorénavant elles peuvent être éveillées par des incitations provenant des images sensorielles émanant de tous les autres sens, et servir à exprimer des idées. Ainsi la vue, le toucher, le goût, l’olfaction pourront exciter le mot approprié sans l’intervention des images auditives. Et pour montrer combien est étroit le lien qui unit et associe l’impression sensorielle à la réaction motrice correspondante, il suffit de se rappeler que certaines personnes, d’une culture mentale peu développée, ne se contentent pas de la représentation mentale d’un mot pour bien comprendre une question : elles ont besoin pour cela de répéter la question à voix basse ou à haute voix pour arriver à une bonne compréhension. Tout cela explique fort bien que l’aphasique n’ait point perdu toute intelligence.

Du reste, sans aller jusqu’à dire avec Max Muller et d’autres linguistes, que la pensée dans le sens de raisonnement est impossible sans langage, — car le sourd-muet est une réfutation absolue d’une telle opinion, — nous devons avouer que la parole est l’organe le plus admirable de la pensée. Mais à celle-ci concourent toutes les « intuitions motrices », c’est-à-dire tous les signes et tous les genres d’expression. C’est dans ce sens, mais dans ce sens seulement, qu’on peut dire que la pensée est impossible sans langage.

Dans les rêves, dans l’ivresse, dans l’aliénation mentale, il y a des hallucinations motrices. Dans ce cas, un trouble des centres des intuitions motrices engendre dans la conscience des illusions sur l’état momentané des muscles, de manière qu’un individu, étendu dans son lit, se figure qu’il tombe dans un précipice profond ou s’imagine qu’il vole en l'air. Quand les intuitions motrices désordonnées réagissent à l’extérieur au lieu de rester dans le domaine profond de la conscience, il eu résulte des convulsions au lieu d’hallucinations. Les phénomènes des convulsions morbides prouvent à eux seuls l’existence de centres moteurs indépendants. Tout mouvement, qui, à l’état normal, peut être évoqué par la volonté, peut aussi être quelquefois exécuté involontairement, même inconsciemment comme acte convulsif. Romberg a cité l’exemple de spasmes rotatoires ou ascensionnels (actes de grimper) irrésistibles chez des choréiques, et les épidémies démoniaques du moyen-âge n’avaient point d’autre origine.

Du reste, un homme peut avoir la volonté de faire un acte dans un but défini sans pouvoir y arriver, alors qu’il n’est nullement paralysé. Cela survient quand il y a analgésie ou perte du sens musculaire.

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Ch. Bell et Maudsley racontent chacun le cas d’une femme qui avait perdu le sens musculaire dans un bras, et qui, nonobstant, pouvait tenir un objet, un enfant, une cruche, etc., sans le laisser tomber, mais à la condition de ne pas le perdre des yeux : aussitôt qu’elle cessait de le regarder, elle le laissait tomber. De même le tabétique oscille et tombe s’il ferme les yeux ; de même encore l’homme ivre se maintient assez bien debout quand il a les yeux ouverts, mais lorsqu’il les ferme, il a la sensation de chanceler, de tomber. Dans les deux cas il y a engourdissement du sens musculaire. La preuve que nous apprécions la position d’un objet dans l’espace par la conscience de l'effort qui accompagne les impulsions motrices est fournie par l’expérience suivante: si le muscle droit externe est soudainement paralysé, et que le patient essaye de tourner l’œil en dehors, il a l’illusion d’un mouvement des objets dans la direction où il s’elïorce en vain de regarder.

« Cela est dû à ce qu’il croit que l’œil se meut, tandis qu’il reste immobile, la conscience de l’effort est projetée au dehors et produit l’illusion dont il s’agit. »

Nous prenons donc la notion d’espace dans les mouvements des muscles de l’œil. Nous devons surtout au sens musculaire et aux impressions tactiles le développement de nos idées fondamentales de résistance, de solidité, de grandeur et d’espace ou distance. C’est surtout le sens musculaire qui nous permet de diriger nos mouvements et de régler leur force. Il s’ensuit que lorsque ce sens est détruit, comme cela arrive dans la paralysie générale par exemple, l’homme privé du contrôle de ce sens, ne sait plus apprécier les rapports externes, et se suggère des intuitions fausses et un pouvoir extravagant: il rêve les yeux ouverts.

Que le mouvement soit purement réflexe ou volontaire, il provient dans les deux cas directement du centre moteur qui est le siège de la potentialité de sa manifestation; dans les deux cas il est réflexe, qu’il soit purement sensitivomoteur ou idéo-moteur, mais dans le premier cas le stimulus vient directement des organes des sens, dans le second des circonvolutions cérébrales. La volonté implique une conception du but à atteindre ; la conception de ce but exige, pour sa transformation ultérieure, une intuition motrice appropriée, et celle-ci devient effective, grâce au fonctionnement normal de la sensation musculaire et à l’intégrité des nerfs moteurs et des muscles eux-mêmes (Maudsley).

La parole montre combien le lien entre l’impression et l’acte est mécanique. Radcliffe rapporte l’histoire d’une petite tille qui parlait couramment l’anglais, l’allemand et le français, mais qui ne pouvait répondre que dans la langue qu’on lui parlait. Chez elle trois impressions sonores différentes pouvaient éveiller la même idée, et chaque idée pouvait être exprimée par trois séries différentes de mouvements. Gela démontre comment le son domine l’articulation des mots.

Du reste nous savons que le langage vocal a son origine dans le langage émotionnel, langage mimique, gestes et cris ; aussi les mots varientils encore de valeur suivant le ton qui les accompagne. C’est ce que l’on exprime en disant : « c’est le ton qui fait la chanson. »

Bref, pour terminer, je dirai que « l'intelligence est l’assimilation et

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l’intégration continues, suivant des rapports fixes, d’états de conscience incessamment diversifiés. » C’est l'organisation d’expériences en parallèle concordant avec le développement du système nerveux. El ce n’est pas le résultat simple de l’organisation individuelle ; car les combinaisons psychiques ne sont pas seulement déterminées par l’organisme actuel, mais aussi « par les expériences de la race d’organismes d’où sort l’organisme individuel, lesquelles, par une répétition inlinie dans d’innombrables générations successives, ont établi ces conséquences à Yètat de relations organiques (H. Spencer) »... La chaîne des ancêtres et des descendants est continue, et des uns aux autres, l’hérédité transmet comme un capital inaliénable la somme des modifications subies et conservées.

Et qu’on ne l’oublie pas, la variation, la variabilité, est l’essence même des organismes vivants. Aucun descendant n’est absolument le portrait de ses ascendants. La modification, accidentelle en ce sens que ses causes nous échappent la plupart du temps, se propage et s’accroît si elle est utile et avantageuse dans l’implacable struggle foi' lire , et par sélection finit par devenir un caractère de race; est-elle désavantageuse, elle disparaît parce que l’individu qui la porte succombe dans la lutte sourde et incessante de la vie. C’est de la sorte que le développement progressif des organismes a été en quelque sorte fatal, et que corrélativement à la marche incessante vers le mieux du système nerveux et des organes des sens grandissait sans cesse à son tour le pouvoir mental.

L’intelligence a des aspects variés. Le plus simple est l’action réflexe par où elle commence, action qui est déjà une relation interne ajustée à une relation externe, pour parler le langage de Spencer. Bien que très voisine encore de l’action purement physique, faction réflexe porte déjà cependant le caractère de l’action psychologique C’est de cette forme inférieure que se sont déga-

gés, par suite d’une complication croissante à travers les Ages des relations adaptées, l’instinct et la raison.... L’action réflexe composée qu’est l’instinct, sort en effet, par accumulation d’expériences, de faction réflexe simple. .. . L’action alors suit l’impression. . . . Plus tard, avec la raison, faction psychique a lieu sans entraîner nécessairement à sa suite l’acte physiologique. Mais comme auparavant le mouvement avait suivi l’impression, ces impulsions avortées sont autant de réminiscences des mouvements autrefois engendrés. L’automatisme des réactions diminue à mesure que grandit la mentalité et des actes réflexes et instinctifs se dégage la raison. Les idées innées, les intuitions, sont des acquisitions de la race, parce que la cohésion des états psychiques est proportionnelle à la répétition de l’expérience et que les successions psychiques habituelles établissent une tendance héréditaire aux mêmes successions.... De la sorte, les vivants se relient aux morts.

CONCLUSIONS

Nous ne prenons connaissance du monde extérieur que par nos sens ; l’impression se traduit en dedans de nous par la sensation (perception de l’objet vu, entendu, touché, etc.). Nous ne prenons connaissance de nousmêmes, de notre propre corps, que par la sensation vague de l’ordre des sentiments (sensations internes). Mais l’événement intérieur que nous appelons sensation et qui se produit en nous lorsque nos nerfs sont

ébranlés par une impression du dehors, se reproduit en nous sans impression extérieure nouvelle : cette reproduction automatique d’une sensation est une image mentale. Cette image, symbole de la sensation, est donc directement reliée à l’expérience, de même que la sensation est reliée à la classe des phénomènes physiques, puisqu’elle a pour corollaire obligé et nécessaire un mouvement moléculaire des centres nerveux. 11 y a plus, la sensation résume en elle la «substance» et la «force», la «matière» et le « moi », puisqu’il n’y a rien de réel dans la Nature sauf des trames

d’événements liés entre eux et à d’autres (1).

Or, de même que le corps vivant est un polypier de cellules mutuellement dépendantes, l’esprit est un polypier d’images mutuellement dépendantes. Substitut de la sensation, « à quelque point de vue qu'on la considère, on voit l’image coïncider avec la sensation. Elle fournit aux mêmes combinaisons d’idées dérivées ou supérieures : le joueur d’échecs qui joue les yeux fermés, le peintre qui copie un modèle absent, le musicien qui, d’après son cahier, entend une partition, portent les mêmes juge-

ments, font les mêmes raisonnements, éprouvent les mêmes émotions que si l’échiquier, le modèle, la symphonie frappaient leurs sens. Elle provoque les mêmes mouvements instinctifs et les mêmes sensations associées :

(t) Une cloche résonne aux alentours, le son est dans mon oreille et pas ailleurs, et cependant mon esprit le reporte au loin. La preuve, c'est que si on me coupait les nerfs auditifs ou que si subitement je devenais sourd, je n’entendrais plus rien. Mais, qu’ainsi devenu insensible aux sons je me transporte vers le point où j ai entendu tinter la cloche et je verrai une cloche que fait résonner une main qui tire sur une corde. Arrivé à ce point de l'expérience que subitement je devienne aveugle et privé de tout sens du toucher, il me deviendra alors impossible de faire la preuve qu’il y avait là une cloche qui avait sonné. Mais, qu’enfln, animé comme d'une force vive et automatique, je sois précipité contre la cloche, je suis arrêté subitement dans ma course : cet arrêt brusque, cette résistance, c’est la seule preuve que nous ayons de l’existence de la matière, et encore peut-on soutenir que celle-ci se résout en la notion de force ou de mouvement.

CONCLUSIONS

l’homme à qui l’on présente un mets dégoûtant, qui va subir une opération chirurgicale, qui se rappelle un accident douloureux ou terrible, frémit, sue, a la nausée, par la seule présence de l’image, comme par la présence de la sensation elle-même. Quoique ordinairement fragmentaire, fugitive et plus faible, elle atteint en plusieurs cas, dans l’extrême concentration de l’attention excessive, dans les émotions violentes et subites, au voisinage immédiat de la sensation correspondante ( loi de l’intensité), la plénitude des détails, de netteté, l’énergie, la persistance de la sensation. » (H. Taine, I)e l’Intelligence , I, p. 124, Paris, 1878). Enfin, prise en elle-même, et affranchie de la réduction que lui impose son correctif spécial, chaque image parce qu’elle n’est que la représentation mentale d’une sensation, tend automatiquement à s’extérioriser (1) et à donner l’illusion de la folie. Cette extériorité apparente de toute image ne dure qu’un moment imperceptible dans l’état physiologique, parce qu’elle est redressée par une autre sensation ou une autre image contradictoire qui se dresse devant elle, par l’enchaînement de nos souvenirs et de nos jugements ( image correctrice) mais elle peut durer plus longtemps dans le rêve, l’extase, le somnambulisme, le hachichisme, et persister à l’état plus ou moins permanent dans l’hallucination et le délire de la folie (2).

Si l’image tend à s’extérioriser, elle tend aussi à se répéter ( loi du retour). Elle jaillit sans cesse des profondeurs de l’Inconscient pour y replonger bientôt, reliée à l’image qui la précède, rattachée à celle qui la suit. Enfin, comme dans

(1) Toute sensation tend à s’extérioriser. Le son qui résonne dans notre oreille, nous avons appris à le reporter à une distance convenable. Nous ne prenons connaissance des distances que par les petites sensations qui ont pour point de départ les muscles du globe de l’œil, et cependant nous oublions ces sensations dans l’appréciation des distances. Je pince au bras le nerf médian et je « sens », je « localise » l’impression au bout de mes doigts. Tout cela parce que nous localisons nos sensations à l’endroit où nous avons coutume de rencontrer leurs causes ordinaires.

Cette localisation s’opère par l’adjonction d’images visuelles ou tactiles et musculaires accolées à la sensation présente. C'est, là une acquisition de l’expérience en rapport avec 1 éducation des sens. Si l’objectivation extérieure, — en dehors des sensations subjectives, illusoires et hallucinatoires, — encore qu’hallucination vraie, concorde néanmoins avec l’objet, c’est qu'à ce fantôme intérieur correspond trait pour trait une nécessité; les variations et les différences de l’objet coïncident avec les variations et les différences de nos sensations, nos sensations se sont ajustées aux choses externes.

(2) J’ai les yeux ouverts ou fermés, je rêve, je vois une tète de mort devant moi, quoiqu’il n’y ait aucune tète de mort. C’est que quand les nerfs ne veillent pas, quand les sensations ou images correctrices sont engourdies (rêve, hypnotisme, attention extraordinaire exclusivement portée sur un objet), les images mentales aboutissent à une perception affirmative, car la perception extérieure est une hallucination vraie. Voilà pourquoi. dans l’exemple choisi, je vois une tète de mort alors qu'il n’y en a pas. Si dans l’état physiologique l’hallucination n’aboutit pas, c’est que l’image contradictoire et correctrice en vertu des expériences antérieures, est là qui vient la réprimer. Les hallucinations hypnagogiques et psycho-sensorielles se manifestent quand la « cloche » cérébrale sensitive vibre seule, alors que les cordons (nerfs) qui la font résonner d’ordinaire sont endormis.

Sans la présence constante de la sensation ou de l image contradictoire et correctrice, l’illusion déjà si facile, déjà si fréquente, serait permanente. Voici un bâton plongé à demi dans l’eau ; il semble courbé, quoiqu’il soit droit. En chemin de fer, alors que deux trains sont stationnés côte à côte, il nous semble que nous marchions quand c’est l’autre qui se met en route, ou bien, une fois lancés et sans vertige, nous voyons les arbres courir : en bateau, avec un peu de vertige, nous sentons et nous voyons Veau fuir sous nos pieds, à tel point qu'il faut se ressaisir parfois pour se convaincre que c’est une illusion.

Si nous redressons ces images fausses, c’est, en vertu de l'éducation des sens et de l’expérience Et dans l’extériorisation des sensations et des images, si l’hallucination physiologique correspond, malgré sa fausseté, à la « vérité », c’est en vertu de l’adaptation de Tordre interne à l’ordre externe.

CONCLUSIONS

la vie, les sensations ne sont jamais isolées, mais forment, comme les événements eux-mêmes, une chaîne sans fin, il s’ensuit que la résurrection des images, symboles des sensations, est toujours une résurrection en série ( loi de l association). L association des images, partant des idées, voilà le bagage mental à l’aide duquel nous pensons; la liaison des images, voilà la personne morale , à tel point, que si la personnalité est partagée en deux groupes

d images, bien isoles, de telle façon que l’un n’éveille aucun des éléments de 1 autre, on aura, — ainsi que boni montré les malades de Macnish et d’Azam, ainsi que 1 on peut le provoquer expérimentalement chez les hypnotisées, — un dédoublement de la personnalité , deux personnes morales dans un même individu (1).

On arrive de la sorte à concevoir l’histoire des images et partant des idées dans l’esprit humain. Chaque impression est portée au cerveau par les nerfs, elle y laisse une empreinte indélébile sous la forme d'une sensation ; cette sensation tend à renaître sous la forme d'une image intérieure qui la répète et qui peut se répéter elle-même. Mais comme les sensations sont nombreuses et à chaque instant remplacées par d’autres, sans trêve ni fin, jusqu’au terme de la vie, il y a contlit de prépondérance, lutte pour l’existence entre les images, et, quoique toutes tendent à renaître, celles-là seules renaissent qui possèdent les qualités exigées par les lois de la reviviscence; toutes les autres, quoique toujours possibles, demeurent dans le domaine de l’Inconscient, selon les lois de l’etfacement.

Nous comprenons maintenant la nature de l’image. En ressuscitant la sensation, elle la remplace, elle en est le substitut. Réunie à d’autres images, groupée avec elles en séries, elle constitue les souvenirs, c’est-à-dire la connaissance des événements passés ; associée aux sensations des divers sens (vue, ouïe, toucher, etc.), elle constitue les perceptions acquises, c’està-dire tout ce qui dans la connaissance des objets individuels extérieurs dépasse la sensation actuelle brute. Par la faculté, d’évocation et du souvenir, les images d’un certain genre et associées d’une certaine façon, constituent les prévisions, c’est-à-dire la connaissance des événements futurs. L’image, en ressuscitant la sensation, non seulement la remplace, mais a sur elle des avantages nécessaires, indispensables dans la mécanique psychique, puisque « la connaissance soit des événements futurs ou passés, soit des propriétés groupées qui composent chaque objet individuel extérieur, n’est possible que par la substitution des images aux sensations. » (Taine, Loc. cit. I, p. 127).

Par la propriété qu’elles ont de ressusciter automatiquement, ces images s’associent et s’évoquent entre elles selon leur tendance plus ou moins grande à renaître et suivant leurs affinités, et forment des séries. Ces séries, plus ou moins complexes, accolées aux sensations et les unes aux autres, constituent, selon l’espèce et le degré de leur affinité ou dç leur antagonisme, des perceptions extérieures, des souvenirs, des prévisions, des conceptions, des actes de conscience.

Enfin, les signes qui les résument et les remplacent forment des idées générales, et par suite, des jugements généraux (H. Taine).

(1) Voyez à ce sujet : Binet et Feiié. Le magnétisme animal, Paris, Alcan, 1891.

CONCLUSIONS

Les images, en effet, ont leurs signes, et l’importance des signes, chitïres, lettres, noms communs, dans la mécanique psychique, est considérable. Sans eux la plupart des opérations de l’esprit seraient restées dans une enfance lamentable ; sur eux, en particulier, repose la science des nombres et du calcul, l’arithmétique et l’algèbre, sciences éminemment fécondes. En arithmétique on substitue aux objets réels qu’on imaginait d’abord (expérience première) des chiffres qui les remplacent quant au nombre ; en algèbre, on substitue au chiffre la lettre qui remplace la fonction et le rôle du chiffre dans l’équation où il doit entrer. L’un et l’autre, chiffre et lettre, sont les substituts des objets, signes extrêmement avantageux qui nous permettent d’élever très haut le raisonnement et la compréhension quintessenciée des choses.

Considérons le premier nombre venu, par exemple 20. Quand je lis ce signe, je comprends bien sa réelle signification, c’est-à-dire j’imagine nettement ce qu'il remplace : 20, c'est par définition 19 plus 1 ; en d’autres termes, énumérer 20, c’est répéter 20 fois 1. — Nous ne pouvons point percevoir vingt choses à la fois, à plus forte raison, 100, 1.000, 100.000, 1.000.000. Fh bien ! par la substitution du chiffre à la chose, nous pouvons, en substituant des noms à des noms, arriver au même effet auquel arriverait une créature infiniment mieux douée que nous, c’est-à dire à l’équivalent d’une expérience que nous n’avons pas faite et que nous ne pouvons pas faire.

Le chiffre le plus élevé auquel nous puissions atteindre n’a qu’un sens : c'est un nom auquel on ajoute l’unité. Si nous redescendons les échelons de milliards en milliards, de millions en millions, de milliers en milliers, de centaines en centaines, nous retouchons à l’expérience dont nous étions partis, c’est-à-dire à l’unité. La grandeur (portion d’espace) apposée à la grandeur; l’heure (portion de temps) apposée à l’heure, n’ont point de limite. Voilà la formule trouvée du temps infini, de l’espace infini. C’est V éternité. Quand nous calculons, il nous semble que ce sont les choses les plus éloignées de notre expérience est les plus inaccessibles à nos sens qui nous soient présentes; or, ce qui nous est présent, c’est un nom, substitut d’un caractère abstrait, qui est lui-même le substitut de la chose. En définitive, au bout de toute opération mathématique, il y a l’objet, il y a l’expérience. *.

Les noms communs jouent clans le langage un rôle analogue aux chiffres dans les opérations mathématiques. Le nom n’est que le substitut d’un objet, mais il le remplace aussi avec un avantage qui était nécessaire pour faire des raisonnements élevés et aboutir à l’abstraction. En voici la preuve : Essayez de vous représenter un myriagone, dirai-je avec Taine : Impossible de l’imaginer. Après vingt ou trente lignes tirées avec peine, quelque lucide que soit votre vue intérieure, l’image se brouille et s’efface; et cependant ma conception du myriagone n’est ni brouillée, ni effacée. Le seul nom de myriagone, nom général que j’entends, me suggère une qualité commune à plusieurs objets, une chose générale, bref un caractère abstrait. Pourquoi? Nous touchons au mécanisme de formation des idées générales.

Quand nous avons vu une série d’objets semblables, nous finissons, à l’aide des souvenirs, des comparaisons, c’est-à-dire par la résurrection de sensations, par en dégager un trait principal et saillant, et ce seul trait suffit à caractériser un groupe d’objets. De tous les arbres que nous avons vus, de tous les animaux que nous avons rencontrés, s’est ainsi développé en nous le terme général arbre , le terme général animal. Ce qui

CONCLUSIONS

reste sous ce nom, c’est le caractère principal, les traits accessoires et particuliers à chaque espèce d’arbres ou à chaque arbre, à chaque espèce d’animaux ou à chaque animal, individuellement pris, se sont effacés et annulés par leur contradiction mutuelle. Au dedans, cette conception est une image plus ou moins vague, celle d’une tige élancée reliée à la terre par des racines, épanouie vers le ciel et portant des feuilles, s'il s’agit d'un arbre; au dehors, elle est l’attitude et le geste imitatif du corps se traduisant par un mouvement, un son ou une métaphore; « dans le langage primitif, chez les peuples enfants, à l'origine de la parole, elle est une autre imitation poétique et figurative, dont nous retrouvons çà et là des fragments; aujourd’hui elle est un simple mol appris, une pure notation, reste desséché du petit drame symbolique et de la mimique vivante par laquelle les premiers inventeurs, véritables artistes, traduisaient leurs impressions. » (Taine, Loc. cit. I, p. 42)-

Derrièrc l 'objet il y a donc toujours le nom, et l’objet réveille le nom comme le nom réveille l’objet. Le mot Bœuf dans l’oreille d’un Français éveille l’image de cet objet ; le mot Ox dans la meme oreille n’éveille rien, tandis que dans l’oreille d’un Anglais il éveille l’image visuelle du Bœuf. Réciproquement la vue ou l’évocation de l’image d’un Bœuf réveille le mot correspondant. Le mot est donc indissolublement lié à l’objet qu’il représente mentalement. Pareillement le nom général est le représentant mental de la qualité commune et distinctive de tous les objets ou individus d’une même catégorie, et fait l’oflice d’une expérience que nous ne pouvons faire. C’est le symbole d’une image, et celle-ci est le représentant de la sensation; « Par cette équivalence, les caractères généraux des choses arrivent à la portée de notre expérience; car les noms qui les expriment sont eux-mêmes de petites expériences de la vue, de l’ouïe, des muscles vocaux, ou les images intérieures, c’est-à-dire les résurrections plus ou moins nettes de ces expériences. »

Notre vie tout entière confinée dans les expériences diversifiées et continues ; tout entière faite d’impressions particulières et complexes, ne pouvait point prétendre aux conceptions générales. Par un merveilleux artifice, par le nom, la Nature a simulé en nous des impressions qui ne sont ni particulières ni complexes, mais des idées générales. L’arbre idéal, l’animal idéal, la sphère géométrique, n’existent pas dans la Nature, et cependant nous les avons imaginés avec netteté et précision. Le savant qui lit, croit raisonner sur des idées pures, alors que, s’il a soin d’écarter toute illusion psychologique, il se convainct qu’il raisonne sur des noms, signes eux-mêmes des images, celles-ci symboles des sensations.

A mesure que nos expériences deviennent plus nombreuses, nous remarquons un plus grand nombre de détails et de caractères dans un même objet. Son nom qui désignait d’abord le caractère unique qui nous avait frappés dans la première expérience superficielle, en désigne maintenant plusieurs autres. 11 correspondait à une qualité abstraite, il correspond maintenant à un groupe de qualités abstraites ; il n’était que général, comme on dit, il est devenu collectif. Ici, nous touchons à l’esprit scientifique.

Pour l’ignorant ou l’homme vulgaire, un chien est un animal poilu à quatre pattes. Chez le naturaliste ce nom éveille bien d’autres images; par la pensée il revoit l'organisation intérieure tout entière de l’animal et le seul mot chien éveille en lui un cortège immense d’autres mots. Et comme nous pensons à l’aide des mots, on voit de suite l’abîme qui sépare l’esprit populaire de l’esprit cultivé. On a opposé à cette conception

CONCLUSIONS

des idées l’exemple du sourd-muet, qui, encore que privé de langage, n’en possède pas moins un raisonnement. Mais si le sourd-muet ne pense pas les mots et raisonne néanmoins, c’est qu’il a acquis des images par la vue et le toucher, et que ces images sont susceptibles, dans une certaine mesure, de remplacer les images auditives, chez lui absentes.

On voit toute l’importance du langage articulé, de la parole, dans la constitution de l’esprit, et l’on conçoit sans peine maintenant que l’homme seul se soit élevé aux idées générales et aux conceptions abstraites. Et si l’animal ne nous a point suivi, c’est, comme le dit Cl. Bernard, qu’ « il y a un déterminisme absolu dans les conditions d’existence des phénomènes naturels, aussi bien pour les corps vivants que pour les corps bruts... », — et parce que « l’œil interne, comme l’œil externe, selon l’expression d’HELMHOLTZ, a sa structure innée de laquelle il ne peut s'affranchir et qui impose à toutes ses perceptions un caractère forcé.

Du haut des cimes élevées de la psychologie, « on s’aperçoit qu’il n’y a rien de réel dans le moi, sauf la tile de ses événements; que ces événements, divers d’aspect, sont les mêmes en nature et se ramènent tous à la sensation ; que la sensation elle-même, considérée en dehors et par ce moyen indirect que l’on appelle la perception extérieure, se réduit à un groupe de mouvements moléculaires. Un tlux et un faisceau de sensations et d’impulsions (psychiques), qui, vus par une autre face, sont aussi un flux et un faisceau de vibrations nerveuses, voilà l’esprit. Ce feu d’artifice, prodigieusement multiple et complexe, monte et se renouvelle incessamment par des myriades de fusées; mais nous n’en apercevons que la cime. Au-dessous et à coté des idées, images, sensations, impulsions éminentes dont nous avons conscience, il y en a des myriades et des millions qui jaillissent et se groupent en nous sans arriver jusqu’à nos regards, si bien que la plus grande partie de nous-mêmes reste hors de nos prises et que le moi visible est incomparablement plus petit que le moi obscur. Obscur ou visible, ce moi lui-même n’est qu’un chef de file, un centre supérieur au-dessous duquel s’échelonnent, dans les segments de la moelle et dans les ganglions nerveux, quantité d’autres centres subordonnés, théâtres de sensations et d’impulsions analogues mais rudimentaires, en sorte que l’homme total se présente comme une hiérarchie de centres de sensation et d’impulsion, ayant chacun leur initiative, leurs fonctions et leur domaine, sous le gouvernement d'un centre plus parfait qui reçoit d’eux les nouvelles locales, leur envoie les injonctions générales, et ne diffère d’eux que par son organisation plus complexe, son action plus étendue et son rang plus élevé » (H. Taine, I, p. 9).

L’esprit comme le corps n’est qu’une ligne d’événements donl rien ne dure (pie la forme... un écoulement intarissable et perpétuellement changeant... une succession sans lin de météores kaléidoscopiques qui ne llamboient que pour s’éteindre et reluire et s’éteindre encore... L’image de la conscience, toujours changeante, se reflète dans l’image de l’Univers, en perpétuels changements.

Ainsi l’àme humaine, loin d’être une entité, est une résultante, un composé des plus complexes ; c’est le produit développé d'innombrables éléments, et c’est à ce titre qu’on peut dire avec Leibnitz que l’esprit humain est un miroir clu monde.

TABLE ANALYTIQUE DES MATIERES

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Avant-Propos V

Introduction 1

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