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La moelle épinière. Les centres réflexes purs

Beaucoup de nos actions sont involontaires et inconscientes, c’est-à-dire qu’elles ne demandent pour leur accomplissement que l’intervention de la moelle épinière. Si l’on coupe la moelle au-dessous du bulbe, d'où émergent les nerfs respiratoires, toute sensibilité et toute motilité volontaire sont abolies dans les parties du corps qui se trouvent au-dessous de la section; mais si on chatouille ou si l’on pince la plante des pieds, la jambe se retire alors. C’est ce qui arrive chez les paraplégiques qui retirent ainsi la jambe sans qu’ils s’en aperçoivent, à moins qu’ils ne voient le mouvement ; c’est ce qui se passe aussi quand on chatouille la main ou la plante du pied chez un homme endormi ou chez lequel le cerveau dort sous l’action d’un anesthésique non analgésiant; — c’est ce que l’on reproduit expérimentalement en coupant la tête à une grenouille; c’est ce que l'on voit enfin chez les nouveau-nés anencéphales, qui, privés de cerveau et conséquemment de conscience et de volonté, n’en accomplissent pas moins les actes réflexes associés, qui sont nécessaires dans l’acte de crier et de téter.

Mais l’étude de l'action réflexe a été poussée plus loin. Si sur une grenouille décapitée on met une goutte d'acide sur sa cuisse, elle essaie d’essuyer l’acide avec le pied de la même jambe ; vient-on alors à couper ce pied et applique-t-on à nouveau un peu de corrosif au même point, la grenouille essaye de l’essuyer de nouveau avec la même jambe, mais n’y parvenant plus, elle renonce bientôt à ses inutiles ellorts, et comme

(1) Sur le poids du cerveau dans les espèces et dans les races humaines, voy. Todd’s Cyclopedia of Anatomy, vol. III, p. 623 et 6C2.

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après une réflexion, elle se met à essuyer l’acide avec le pied du côté opposé. Puis, la grenouille reste immobile des heures entières, sans faire un seul mouvement spontané. Pour la mettre en mouvement, il faut porter sur elle une nouvelle irritation. Lui étreint-on la patte dans une pince, elle fait un saut, c’est-à-dire qu’elle fuit.

Cette expérience qui nous donne le spectacle de mouvements combinés, coordonnés et ordonnés pour atteindre un but spécial, a conduit certains auteurs à penser qu’il y avait une certaine conscience dans la moelle épinière. Mais la grenouille qui agit ainsi, n’agit pas plus intentionnellement, pas plus consciemment que l’anencéphale qui cherche le sein de sa mère pour tèter. Si réellement la grenouille avait conscience de la patte qu’on lui a coupée, essayerait-elle encore de s’en servir? Non, la grenouille dans les mouvements de défense précédemment rapportés, agit aveuglément et nécessairement, en vertu d’un mécanisme préétabli dans la moelle épinière et qui ne sort pas de l’ordre des mouvements réflexes associés, combinés, coordonnés et acquis peu à peu par l’habitude, et en partie acquis aussi par l’hérédité.

Chez la grenouille décapitée, le stimulus persistant, excite d’autres mouvements réflexes, l’ébranlement nerveux s’irradie et do nouveaux mouvements réflexes succèdent aux premiers et qui auraient été employés dans la succession des actes, si l’animal avait conservé son cerveau.

D’ailleurs quand nous exécutons un mouvement volontaire, si nous en connaissons la direction générale, l’exécution elle-même en est abandonnée au mécanisme physiologique des centres moteurs de la moelle épinière.

La partie principale d’un acte volontaire, est en effet l’action automatique de la moelle, et la volonté, dans l’accomplissement de ses actes, dépend absolument du mécanisme réflexe organisé dans la moelle, tandis que ce dernier n’a pas besoin de la volonté pour agir. Donc l’action consciente a besoin de l’action automatique pour se manifester, tandis que l’action automatique n’a pas besoin de se manifester, pour elle la conscience est un luxe. Cette organisation réflexe dans la moelle est préparée de longue main par l’expérience et l’éducation, et nous héritons de ses rouages, pour ainsi dire tout préparés.

Comme le dit Maudsley, « il faut avoir bien présent à l’esprit, que le nerf afférent est apte à recevoir une certaine impression et à la transmettre au centre nerveux ; que l'impression une fois produite est transmise avec ou sans conscience ; que lorsque l’impression arrive au centre, elle en éveille l’énergie latente, que nous en ayons conscience ou non ; et que cette énergie agit ensuite sur le nerf moteur, et met en activité, selon le cas spécial, tel ou tel muscle, qu'il nous serait impossible de choisir au moyen de la conscience » et de la volonté. — Et comme toute impression laisse après elle, une trace, une empreinte dans les rouages nerveux qui sert à enregistrer l’expérience et y subsiste à titre de substratum d’un mouvement potentiel ou à titre d’énergie latente, il s’ensuit que la modalité fonctionnelle s’incruste peu à peu, pour ainsi dire, dans la moelle épinière. Il en résulte, pour l’avenir, une tendance à la répétition des mêmes actes, tendance renforcée à chaque répétition. Plus la voie est frayée, plus elle est battue, plus l’excito-motricité y chemine avec facilité. C’est pourquoi nous devons vouloir et étudier longue-

ment au début la plupart de nos mouvements avant d’être à même de les répéter avec facilité et précision. Et encore cela n’arrive pas par la volonté, mais a force d’imiter maladroitement le mouvement, que nous finissons par accomplir avec exactitude, et il n’est jamais si bien réglé, si exact et si juste, que quand il est devenu automatique et inconscient. C’est ainsi, qu'après beaucoup d’efforts volontaires, nous acquérons la faculté d’accomplir des séries d’actes simultanés dont nous ne nous apercevons plus, tant nous les répétons naturellement. L'acte de marcher, par exemple, devient de cette façon automatique à un point tel, qu’un homme absorbé par de profondes méditations, peut continuer à marcher sans en avoir conscience, sans savoir la route dans laquelle il s’engage, et se trouver, en sortant de sa rêverie, partout ailleurs qu’à l’endroit où il avait l’intention de se rendre.

Il en est de même chez beaucoup d’épileptiques qui, atteints de ce que l’on a appelé 1 e petit mtil , continuent sans en avoir conscience et tout à fait automatiquement, l’action commencée au moment où l’attaque de petit mal les a surpris. Trousseau cite Je cas d’un architecte qui continuait à courir avec rapidité sur les échafaudages où il se trouvait au moment d’une attaque de petit mal en criant à haute voix son propre nom. Jamais un accident ne lui était arrivé. Au bout d’un instant il reprenait ses occupations et donnait ses ordres aux ouvriers. A moins qu'on ne lui eût dit plus tard, il n’avait aucune idée, comme le somnambule, de son étrange conduite pendant l’attaque.

11 est amplement prouvé que les facultés animales de la moelle épinière ne sont point innées, mais graduellement acquises par l’expérience répétée; leur développement est une bonne preuve du progrès de l'adaptation de la nature humaine au monde extérieur. Cependant, il faut ajouter que l’hérédité a préparé la moelle pour l’accomplissement des mouvements associés, puisque avant toute expérience, l’enfant est capable de combiner les mouvements requis pour pleurer, respirer, tousser, dès que ces actes sont sollicités par les circonstances. — Cette hérédité des facultés médullaires conduit à l’instinct ou habitude lixé par hérédité.

En résumé, la moelle possède ce pouvoir de rétention que dans les centres nerveux supérieurs, nous appelons la mémoire; que, en vertu de ce pouvoir, un acte qui s’acccomplit pour la deuxième fois conserve quelque chose qui provient du premier accomplissement, et s’effectue avec plus de facilité; que la faculté ainsi acquise est renforcée par l’exercice, au point de devenir tout à fait automatique; en dernier lieu, qu’une association de mouvements s 'organise dans les centres, de telle sorte que des mouvements souvent exécutés ensemble Unissent par être si intimement associés qu’il est difficile et même impossible de les séparer, exactement comme les idées associées dans les centres cérébraux supérieurs (Maudsley). La moelle épinière exécute bien les actes, simples ou complexes, qui sont innés ou acquis, mais aussitôt qu’on lui demande d’exécuter des mouvements nouveaux, elle se montre maladroite et il lui faut un apprentissage défini pour intégrer en elle-même et exécuter convenablement ces nouveaux mouvements.

La moelle épinière n’a pas que cette activité intermittente, activité réflexe de la vie animale; elle a de plus une activité continue sur les organes de la vie organique. C’est elle qui maintient les sphincters dans leur tonus

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normal ; c’est elle qui règle les échanges organiques par les nerfs vaso-moteurs qui maintiennent les petits vaisseaux sanguins dans un état de tonus convenable et approprié au fonctionnement des organes, puisque cette double tonicité disparaît à l’instant quand on détruit la partie de la moelle qui donne naissance aux nerfs moteurs correspondants, ou lorsqu’on coupe les racines des nerfs sensitifs similaires (ce qui prouve que la tonicité vasculaire et celle des sphincters sont de nature réflexe).

Chez les animaux supérieurs, la constitution fondamentale, en quelque sorte schématique, de la moelle épinière, n’est pas d’une autre nature que celle des Vers ou des Arthropodes. Dans les uns comme dans les autres, la moelle épinière est représentée par une chaîne de ganglions dont chacun est uni à celui qui le précède et à celui qui le suit par des connectifs. Seulement, chez les Vertébrés, cette chaîne nerveuse ganglionnaire, cette espèce de chapelet nerveux rachidien, n’est plus reconnaissable à première vue à cause de la coalescence des ganglions. Mais malgré cela, l’anatomie comme la physiologie démontrent que l’on peut décomposer la moelle en segments superposés, segments métamériques, dont chacun consiste en un groupe de cellules nerveuses associées, et se trouve en relation avec les deux racines antérieures ou motrices et les deux racines postérieures ou sensitives des nerfs rachidiens, ainsi qu’avec les mêmes systèmes des éléments analogues placés au-dessus et au-dessous. On conçoit comment, dans de semblables mécanismes, une excitation portée sur le nerf afférent ou sensitif, peut être immédiatement réfléchie par le nerf efférent ou moteur correspondant, ou bien passer dans les autres systèmes de façon à provoquer des mouvements associés automatiques, ou encore poursuivre son chemin et atteindre les centres hulbo-protuhérantiels ou émotionnels, et même monter plus haut et arriver aux centres d’idéation, de conscience et de volonté.

Toute la vie est une succession de mouvements succédant à des excitations extérieures ou intérieures, mouvements provoquant des excitations nouvelles qui, à leur tour, sollicitent de nouveaux mouvements et ainsi de suite, et tous ces mouvements, en vertu de la sélection naturelle, sont adaptés à un but qui est la vie de l'être et de l’espèce.

De même (pie la tête de l’abeille séparée du reste du corps est encore capable de sucer le miel ; de même que son corps séparé de la tête se redresse si on le met sur le dos; de même que son abdomen séparé du reste peut encore sortir et rentrer son aiguillon, de même dans l’étendue de la moelle épinière sont localisés une série de centres coordinateurs de mouvements divers.

Mais comment ce mécanisme nerveux, instrument de l’action et de la réaction entre l’individu et le monde extérieur, arrive-t-il à produire une énergie souvent si grande sous l’action d’une impression en apparence parfois si petite ?

Il faut remarquer que si les nerfs sont de simples fils conducteurs de l'impression ou de la motricité, la cellule nerveuse, au contraire, est un centre de structure très complexe et de constitution chimique très instable. Ce centre est doué de la faculté de dégager l’énergie qu’il renferme à l'état potentiel, sous le coup d’un stimulus convenable, que celui-ci vienne de l’extérieur (impression externe), ou de l’intérieur (sentiment).

Ce stimulus provoque un mouvement moléculaire plus énergique dans la

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cellule nerveuse centrale; il y a, pour ainsi dire, une sorte d’explosion d’énergie moléculaire qui se propage dans les centres voisins associés avec celui qui entre le premier en jeu et l’énergie se propage dans tous les sens en se multipliant. S’il est vrai « que la combustion d’une demi-livre de charbon produise une quantité de calorique équivalant à un travail mécanique suffisant pour élever un homme de poids moyen à la plus haute cime de l’Himalaya », on comprendra facilement que la combustion des composés complexes de carbone, qui se trouvent dans la substance nerveuse, suflit à expliquer la force déployée au moment du fonctionnement de la machine animale. — Aussi, la cellule nerveuse doit-elle incessamment réparer ses matériaux de combustion et pourvoir à son usure en renouvelant constamment ses principes constituants. C’est pour cela qu’un sang pauvre trouble si profondément le jeu de la moelle (mouvements musculaires, vivacité des réactions) et du cerveau (travail mental, énergie de la pensée); c’est pour cela que l’interruption de la circulation dans un segment de moelle ou de l’encéphale paralyse aussitôt toute la région innervée par ces segments, abolissant ici telle ou telle fonction (mouvement volontaire, parole, etc.), détruisant là d’autres fonctions excito-motrices. Mais il y a plus, l’action de la cellule nerveuse ne saurait être continue; il lui faut au bout d'un certain temps, une période de repos, comme si elle avait besoin de récupérer l’énergie qu’elle a dégagée et qui s’est dépensée pendant l’activité. C’est ce qui se passe d’une façon remarquable dans l’épilepsie et dans l'empoisonnement par la strychnine, où les phénomènes convulsifs n’apparaissent pour ainsi dire que par explosions successives et distancées. On conçoit dès lors combien il faut épargner au système nerveux toute cause d’irritation, d’insuflisance ou d’exagération fonctionnelle. A ce point de vue le surmenage intellectuel , chez les enfants, doit attirer tout particulièrement l’attention des pédagogues.

Un petit éclat de verre méconnu qui a blessé un nerf dans une coupure de la main peut provoquer de fortes attaques d’épilepsie (Dieffenbach), qui cessent lorsqu’on a réouvert la plaie et enlevé le corps étranger. Quelques chiquenaudes frappées sur le ventre d’une grenouille suffisent à arrêter son cœur (Goltz) ; des vers intestinaux produisent des convulsions chez les enfants; une hypérémie constante ou une anémie persistante des centres nerveux troublent profondément le fonctionnement de tout l’organisme. Je n’ai pas besoin de dire que toute interruption dans les appareils nerveux conduit à la paralysie, c’est-à-dire à l’abolition de la fonction, qui correspond à la partie détruite du mécanisme, et je termine en rappelant que l’interruption des conducteurs entre la moelle et le cerveau supprime l’action de ce dernier sur la moelle, c’est-à-dire l’action d’arrêt et de contrôle que l’encéphale exerce sur les centres nerveux placés au-dessous de lui (1).

A côté des réflexes purement médullaires, il y a ce que l’on a appelé

(1) Le cerveau exerce une action modératrice sur les mouvements réflexes médullaires (v. plus haut). Cette action d'arrêt, l’écorce du cerveau l’exerce sur les ganglions moteurs du cerveau. L’attention suffit pour troubler la régularité des mouvements de la marche^ de la respiration, etc.; cette influence modératrice peut, non seulement contrôler les mouvements, mais les émotions et les idées elles-mêmes. La volonté a été considérée à juste titre comme une action d’arrêt, comme une force susceptible d’inhiber les mouvements excito-moteurs.

des réflexes psychiques, dont le caractère essentiel est qu’ils sont sensoriels , c’est-à-dire qu’ils relèvent d’une excitation de nos sens. Ces réflexes sont involontaires et plus ou moins conscients. Nous voici au cirque, un gynmasiarque tombe de son trapèze perché à 20 mètres du sol, notre sang ne fait qu’un tour, et le rythme cardiaque de beaucoup de spectateurs s’accélère : cette accélération du cœur est involontaire et ne se fait que parce que l’on a eu la notion du danger que court le gymnasiarque. De même le rire, les larmes, les mouvements provoqués par le dégoût (nausées), par la peur (contraction intestinale, arrêt de la sécrétion salivaire, chair de poule), etc., sont des réflexes psychiques. Il en est de même de l’arrêt du cœur ou de la respiration sous l’influence d’une vive émotion. Mais ici ce n’est plus un réflexe de mouvement, c’est un réflexe d’arrêt ou d'inhibition. Il est, en effet, tout un groupe d’actes réflexes qui, au lieu de conduire à un mouvement, conduisent à l’arrêt d’un mouvement. Vous excitez fortement le nerf pneumogastrique (bout périphérique), le cœur s’arrête; vous irritez énergiquement le nerf laryngé supérieur (bout, central), la respiration s’arrête aussitôt. Or, l’action d’arrêt est considérable dans la vie psychique, et à chaque instant le cerveau, soit par l’excitation psychique, dite volonté , soit par une excitation sensorielle qui met en jeu son activité, modère ou inhibe les actes réflexes. D’ailleurs toute excitation forte d’un nerf de sensibilité, en même temps qu’elle va dans le cerveau provoquer une sensation de douleur, s’irradie, d’autre part, dans la moelle et le bulbe, et se réfléchit de là sur le cœur qu’elle arrête, sur les artères dont elle abaisse la pression du sang, sur la pupille qu’elle dilate.

4. — Le bulbe rachidien et la protubérance annulaire. Les réactions sensorielles et les instincts.

Les réactions sensorielles se divisent, comme les mouvements réflexes, en réactions automatiques primitives et en réactions automatiques acquises. Comme exemples des premières, nous donnerons la contraction des pupilles et l’abaissement involontaire des paupières lorsqu’un rayon lumineux frappe l’œil, le retrait rapide de la main touchée à l’improviste par un corps brûlant, les cris produits sous l’influence d’une forte douleur, la toux, l’éternuement, le bâillement, les mouvements de succion des lèvres du nouveau-né, etc. ; comme exemples des mouvements acquis de ce genre, le maintien de l’équilibre pendant la marche, la course, la danse, l'action de nager, de monter en bicyclette, d’articuler les sons (parole), de déchiffrer de la musique en pensant à autre chose, etc. — L’ajustement de l’œil aux différentes distances qui a lieu avec tant de célérité et de précision, s’effectue au moyen d’un changement de convexité du cristallin; il a lieu en réponse à une sensation visuelle, et n’a rien ni de conscient ni de volontaire. Les actions instinctives appartiennent à cette catégorie. Le petit poulet n'a pas besoin d’ apprendre à attraper les insectes avec son bec et n’a pas besoin

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d’avoir appris le gloussement cl’une poule pour les reconnaître ; le petit canard n’a pas besoin d 'apprendre à nager. La simple impression sensorielle, la vue dans un cas, le son dans l’autre, a sufli ; c’est là le ressort qui lait agir automatiquement les muscles appropriés en vertu d’une nécessité physique, l’habitude transmise par l’hérédité et fixée par la sélection naturelle. C’est pour cela que des poulets couvés par une cane, ne se laissent pas persuader que l’eau leur convient, pas plus que les petits canetons couvés par une poule ne sont effrayés de la consternation de leur « mère » quand ils vont « d’instinct » se jeter à l’eau pour la première lois. Ce faisant, poulets et canetons ne font qu’obéir à leur nature, ne font que réagir inconsciemment d’après un mécanisme organisé pendant de longues époques pour adapter les uns à la vie aquatique, les autres à la vie terrestre. Si nous pouvions pénétrer dans les ressorts secrets du mécanisme nerveux, nous verrions, sans doute, que ces actions sont aussi physiques, aussi nécessaires, que les mouvements de la pierre qui tombe quand on l’abandonne du haut d’une tour ou que ceux du piston et des roues d’une machine mue par la vapeur. Il n’est pas plus étonnant, comme le dit Maudsley, de voir les petits canards nager et les poulets se noyer que de voir le bois flotter et le fer s’enfoncer.

L’instinct a donc sa racine dans l’action réflexe pure, puisque ce n'est qu’une habitude qui a été fortement fixée par la sélection naturelle et transmise par l’hérédité ; il ne diffère des actions réflexes pures que par la complication de ses réactions. Mais il peut aussi prendre sa source dans des actes primitivement intelligents, acquis par l’expérience et l’éducation, car nous savons que nombre d’actes primitivement conscients et voulus deviennent inconscients et automatiques par la répétition. Il ne se développe pas autrement que les organes et les autres facultés. Une variation en rapport avec une sollicitation extérieure survient ; cette variation adapte mieux l’animal au milieu dans lequel il vit, elle est pour lui un avantage dans la lutte pour l’existence, elle survit et se transmet par la sélection naturelle et l’hérédité. C’est ainsi que les instincts les plus complexes se forment et se développent. C’est ainsi que, de hurleur qu’il était comme le loup, le chien est devenu aboyeur, c’est ainsi que le jeune chien de chasse, à qui on ne l’a jamais appris, tombe en arrêt la première fois qu’il rencontre un perdreau. Et non seulement les instincts sont actionnés par les stimulus extérieurs, mais ils le sont aussi par les stimulus internes, sorte de sens organique, comme cela se voit d’une façon si évidente au moment de la révolution mentale amenée par le développement des organes génitaux à la puberté.

Chez tous les animaux le pouvoir réflexe est le même, mais chaque animal a sa réaction propre, son allure particulière. Toujours la réaction est déterminée par l’irritation, mais la forme de la réponse à l’irritation est déterminée par l’organisation nerveuse et musculaire de l’animal, et cette réaction n’a pas été installée par une intelligence supérieure; non, la sélection naturelle explique bien comment les réactions de l’animal sont nécessairement adaptées à la conservation de son existence. Au début de la vie tous les êtres ont une réaction analogue. Qui a vu un petit enfant en a vu cent mille : pleurer, agite]1 les mains, téter, dormir, voilà la vie de tous. Qui a vu un crabe lésa vus

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tous. Au contraire, Paul ne réagit pas comme Pierre sous l’influence de la même excitation, et s’il en est ainsi c’est en vertu de l’acquisition des souvenirs, acquisitions extrêmement variables d’un homme à l’autre.

11 n’y a point de mouvement sans excitation, soit externe soit interne, quelque faible qu’on la suppose ; il n’y a donc pas de mouvement spontané. Un tel mouvement, du reste, serait une absurdité, puisqu’il serait un effet sans cause.

Les mouvements instinctifs ne dérogent pas à cette loi, mais ce qui les caractérise c’est l’enchaînement et la succession, et de plus, la spontanéité apparente. Mais au fond l’instinct dérive de l’acte réflexe auquel il reste attaché d’une façon indissoluble. Entre eux il n’y a qu’une différence : l’acte réflexe est proportionnel à l’irritation, tandis que l’acte instinctif peut n’être provoqué que par une irritation si faible que Pacte paraît presque spontané : Pacte réflexe est une réaction simple, uniforme, tandis que l’instinct indique toute une série d’actes compliqués, s’enchaînant les uns les autres, et variant d’une espèce à l’autre. Mais acte réflexe et acte instinctif sont l’un et l’autre fatalement liés à l’organisation de l’être, adaptés l’un et l’autre à ses conditions d’existence.

L’oiseau qui fait son nid, l’araignée qui tisse sa toile ou l’abeille qui porte son miel dans la ruche, nous semblent accomplir des faits merveilleux. Cependant ce ne sont là que des actions mécaniques, automatiques, qui ne sont ni raisonnées, ni voulues. Ce sont des actions fatales, qui seront demain ce qu’elles étaient hier, et dans lesquelles l’animal poursuit son œuvre comme une horloge achève sa course. Quelle est la raison des instincts? Un acte, à force de se répéter, constitue une habitude; l’habitude crée un certain courant organique, un mécanisme qui s’incarne dans l’organisation, et une fois incarné, ce mécanisme se propage par l’hérédité. L’instinct est acquis par l’habitude, transmis par l’hérédité et toutes ces variétés, quelqu’admirables qu’elles soient, sont dues à des milieux différents agissant sur des natures réceptrices différentes. Voilà pourquoi l’oiseau fait son nid, pond, puis couve, puis nourrit ses petits un certain temps, puis vole vers de nouvelles amours, et ainsi de suite, avec une inexorable fatalité. « C’est le milieu qui fait l’instinct, comme c’est le milieu qui fait la forme extérieure de l’être, qui lui donne des ailes ou des nageoires, un venin ou un aiguillon, des dents ou des défenses... Il n’est pas plus difficile de savoir pourquoi l’oiseau construit un nid que de savoir pourquoi il a des ailes. » (Ch. Richet).

Etroitement appropriés à la vie de l’être et à la vie de l’espèce, les instincts ne sont que de purs actes mécaniques déterminés par la sélection naturelle et dans lesquels l’intelligence n’a rien à voir. L’intelligence n’est pas héréditaire (il n’v a que les aptitudes qui soient héréditaires) et comporte le but qu’il s’agit d’atteindre, l’instinct n'a rien de semblable.

L’instinct n’est du reste pas invariable. Il est doué d’une certaine plasti cité. On a cité des modifications nombreuses d’instincts chez les insectes (abeilles, fourmis, araignées, etc.) et les oiseaux sous l’influence de l'intelligence. Je n’en citerai qu’un exemple. Un oiseau, observé par Knight, couvait dans une serre chaude. Or, s’apercevant que la chaleur était suffisante pendant la journée, il quitta de couver les œufs le jour, tandis qu’il venait toujours les recouver pendant la nuit, alors que la température de la serre baissait.

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Le chant, chez les oiseaux, a des caractères nettement instinctifs , puisqu’un oiseau qui n’a jamais entendu chanter un oiseau de son espèce, chante mal, mais chante cependant le chant de ses parents. Mais la force de l imitation est si grande que beaucoup d’oiseaux apprennent le chant de leurs parents d’adoption d’espèce différente.

Du reste la domestication n’abolit-elle pas certains instincts pour en créer . d’autres ?

En résumé, l’instinct est une sorte de mémoire héréditaire; c’est-à-dire que dans l’instinct une sensation présente est perçue comme une sensation déjà éprouvée, familière, ou dissemblable, non familière. Que la sensation ait été éprouvée par l’individu lui-même ou léguée par l’hérédité, peu importe d’ailleurs. Dans ce phénomène il n’y a point idéation, il n’y a point associations d’idées ou comparaison consciente entre les deux sensations, mais la sensation passée a laissé sa trace dans les appareils nerveux de l’animal, de telle sorte que lorsqu’elle se présente à nouveau, elle ressort dans la conscience comme étant une sensation qui est connue et familière, ou au contraire par une sensation inconnue et non familière.

Les informations que nous donnent nos sens sont les fruits de l’éducation. Aussi l’aveugle-né auquel on a rendu la vue, ne peut-il rien dire en ce qui concerne la forme, la grandeur et la situation des objets qui frappent ses yeux pour la première fois. L’organe des sens parle un langage que nous avons appris à notre insu, parce que nous avons commencé à l’apprendre dès notre naissance.

Connaissons-nous l’objet que nous voyons tel qu’il est ? Quelque chose nous garantit-il qu’il ait la moindre ressemblance avec ce que nous voyons ?

« Ce que nous sentons, comme le dit Maudsley, est l’efTet produit dans nos centres nerveux, par l’impression externe, effet qui doit nécessairement contenir les résultats complexes de l’expérience, incarnée dans la structure acquise et différenciée des circuits nerveux ; et, si une cause interne excitait un courant sensorio-moteur semblable, nous aurions exactement la même sensation, comme il arrive dans le sommeil et dans la folie. La constitution des différents centres ganglionnaires est telle, qu’ils apportent avec eux en naissant le pouvoir spécifique de réagir sous le choc de certaines impressions provenant d’organes spécialement adaptés à les recevoir. Cette activité occasionne un dégât immédiatement réparé par la nutrition. La modification structurale se fixe, s’incarne dans la constitution des centres nerveux, où elle devient à chaque répétition plus complète et plus définie, et c’est ainsi qu’une nature acquise est graduellement greffée sur la nature primitive des centres nerveux, et que les sensations gagnent infiniment en variété et en complexité. »

L’esprit n’est pas une feuille de papier blanc recevant tous les signes que l’on veut bien y tracer ou un miroir qui ne fait que réfléchir l’image des objets qui se présentent devant lui. Non, il est doué d’un pouvoir plastique acquis par l’hérédité et contient en puissance des penchants et des aptitudes, autrement dit, c’est un mécanisme organisé de longue date et apte à travailler selon son organisation. En nous appropriant ce qu’il y a de semblable ou de dissemblable dans une sorte de sensation générale, il se fait une espèce de classification organique. Dès lors il y a dans

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les centres sensoriels quelque chose de potentiel, comme qui dirait une faculté , qui, en présence d’une impression appropriée, rendra la sensation claire et définie, c’est-à-dire qu’elle en donnera l’interprétation (Maudsley). D’autres trajets nerveux s’approprient les éléments d’autres sensations, et ainsi se posent les fondements de nouvelles facultés. 11 se fait ainsi une différenciation de cellules qui se groupent en mécanismes particuliers et répondent à l’excitation sensorielle par un mouvement approprié et lentement incarné avec la sensation elle-même, à tel point que les connexions entre la sensation et l’action deviennent si étroitement unies que les réactions « deviennent aussi automatiques que le mouvement d’une horloge. » Les réactions coordonnées des ganglions moteurs en rapport avec l’excitation des ganglions sensoriels, sont provoquées, non seulement par les impressions externes et les impressions internes inconscientes ou conscientes pathologiquement, mais aussi par l’excitation qui descend des hémisphères du cerveau. Dans ces circonstances, l’activité cérébrale, qui vient d’en haut sous la forme d'une idée ou d’une volition, agit sur les centres moteurs dont les cellules contiennent à l’état statique la « potentialité de la réaction )h comme dans le cas du simple mouvement réflexe. L’opération a lieu dans ces conditions comme lorsque l’impression frappe directement les nerfs sensitifs ou sensoriels. D’où il s’ensuit que la volonté dépend entièrement, pour sa réalisation sous forme d’acte, du mécanisme automatique, graduellement organisé dans les centres nerveux subalternes. D’où encore, elle ne peut pas, tout d’un coup, produire un nouveau mouvement sans être guidée par une sensation quelconque. Et comme l’éducation des sens et l’adaptation de leur réaction motrice s’organisent graduellement, il en résulte que la bonne organisation des sens est indispensable au bon fonctionnement de la volonté. Et cela est si vrai, qu’un simple trouble dans la vie des ganglions sensoriels, — un peu trop de sang, un sang trop pauvre, un sang adultéré, etc. — suffit pour produire une sorte de folie sensorielle, ici des hallucinations de la vue ou de l’ouïe, là des convulsions.

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