‹ La Môme PicrateChapitre 21 sur 22 · MOULINS AILES, AMIS ZELES · texte numérisé non relu

MOULINS AILES, AMIS ZELES

Excrète au nez de ton prochain

Et, pour t'essuyer le machin,

Prends Gorsse, Tailhade, et Dorchain,

Et ayant écrit (joli conseil à donner à une jeune fille) ce dernier tercet d'une odelette des tinée au G il Blas, Henry Maugis la glisse dans une enveloppe pneumatique qu'il va lui-même jeter au bureau malodorant de la rue Bayen. Ensuite, il s'offre un apéritif élégant, un dîner cossu, et part pour Montmartre. En chemin, il croise une remarquable créature de type hispanomauresque. L'abordera-t-il? Pas si téméraire î II là juge

Belle comme la nuit et, comme elle, peu sûre.

— Ce vers a l'air d'être d'Alfred de Vigny. Pas du tout, il estd'AnatoleThibaud, dit France.

Il ne manque pas de talent d'assimilation, ce sceptique, lunatique et antipathique, et il vient peut-être de me sauver d'une maladie qui rime (sans consonne d'appui à son hellénique prénom. Le télégramme de Le Goëllo l'induisant à supposer que le pétulant interne n'apparaîtra pas au Moulin Rouge avant les approches fatidiques de minuit, l'intrépide Henry (on peut avoir peur de la rime à Anatole et être intrépide tout de même) prend la résolution soudaine de monter d'abord à l'assaut du Moulin de la Galette. Pour cette ascension périlleuse, il a vite fait de se flanquer de deux amazones (du reste sans importance) : graciles cyclewomcn du quartier, entre lesquelles balance son cœur. Ah ! oh! aïe ! il balance bien plus encore, le fiacre auquel les voyageurs se sont audaciecsemcnt confiés (Mis robnr et ses triplex... Attention à tes tripettes!) lorsqu'il atteint la rue que, sur la Butte, on connaît sous le nom de « rue à pic ».

— Mince de pente î soupire le collignon.

— Il faudra bien la monter, côte que côte, rétorque Ma u gis.

— Hue, cocotte! cingle l'homme au fouet. Mais, attendries, les gosselines s'envolent de

voiture en pépiant, petites grues miséricordieuses à la « cocotte » poussive. En récompense, on arrive beaucoup plus rapidement au sommet — à l'extrême sommet — de Paris. Le temps de verser une larme sur la disparition des échafaudages du Sacré-Cœur, dont le style se révèle féroce depuis qu'il n'est plus en cage, et l'on entre à la Galette.

Auprès du moulin qui tourne ses' ailes,

ronronnait une chanson d'antan. Mensonge! Les ailes ne tournent pas : elles se contentent de tracer une géante croix de Malte sur le firmament à cette heure obscur. Bien mieux : deux de ces ailes inutiles se profilent de telle façon qu'on dirait...

— ... Desesgourdes d'bourrique, trouve l'amie blonde.

— Celles, sans doute, de l'âne qui avait les quat' pieds blancs et les oreilles en rabattant, opine l'amie brune.

Et l'intrépide Henry :

— ... De ce pauvre âne que le loup mangea pour punir Marion de s'appuyer un meunier, calée contre deux sacs de farine.

Sur ce, le couple sans jupons grimpe par les jardins et les rocailles, tandis que Maugis reste en bas, inspectant les ombres pour tâcher d'y découvrir celle de la môme Tortille. Les deux cyclewomen reviennent, et l'on descend dans la salle à danser. Car on y danse, danse, on y danse tout en rond. Et on vous y bouscule, donc! Que de pieds, grands dieux! Et autant de jambes! Et ça circule; ça glisse, ça tourne, cependant que, juché là-haut, à une altitude vertigineuse, le génial auteur de Rose-Mousse et des Petits- Moineaux fouaille de la dextre sa meute de cuivres aux terrifiants abois, que, de temps à autre, sa senestre active encore en comprimant une corne d'automobile. Parfait, cet orchestre dont les forcenées harmonies inquiètent l'épigastre : parfait, puisqu'il s'apparie pleinement à la décoration outrageuse du plafond et des colonnades dont les blancheurs de l'électricité ne parviennent pas à atténuer les volutes déconcertantes et les arabesques gueulardes. Style d'une fantaisie vomitivement pâtissière. Gloire au moderne-flamboyant!

Astucieusement, Maugis aiguille ses deux petites camarades vers un groupe de gigolos aux

moustaches noir bleu moldovalaques. Débarrassé des deux graciles cyclewomen (au fait, pourquoi s'en embarrassa-t-il?), il s'installe sur la galerie où l'on s'abreuve. Et il avale du gin, beaucoup de gin, authentique, à goût de pétrole-, en regardant virer Brunette, Sapho, Moulin-à-Café, Ariane (elle n'a pas l'air blessé), Blanche de Castille ''mère — et fille, qui sait? — de Saint-Louis).

Elles se retroussent, chahutent, seules, ou en couple unisexuel, ou normalement accolées à un amant chéri dont les mains, soulignées de gemmes trop brillantes, sont posées sur leurs épaules, à la mode exquise du lieu. Parfois, sortant de la manchette descendue, un poignet exhibe, hiérogriffés en bleu dans la peau dure, des tatouages cabalistiques, initiales, monogrammes, millésimes qui doivent se retrouver sur les fiches de Bertillon, souhaits de mort adressés à d'innocentes bêtes à cornes, dispensatrices du lait.

Inséparables, sillonnant la salle, habiles et folles, Yvette et la Flora suscitentl'unanimeadmiration. Elles valsent un boston spécial, nichons contre nichons, à moitié pâmées dans le spasme dont elles mourront le même jour, à la même

heure, prochainement. Henry Maugis, avec un indulgent sourire, se plaît à les considérer, Claudine décharde, Rézi purée, heureuses malgré leur débine. Il suit leurs zigzags énamourés parmi les autres couples, des garces familières du bienheureux Lazare, de trop nombreux calicots et quelques dos, évoluant dans ce pince-dos.

— Mais Tortille? Toujours pas l'ombre de la môme Tortille !

Augurant mieux du moulin voisin (il se sait, d'ailleurs, une mission importante à remplir), L'ami du jeune comte de Kerkrist s'arbore et s'en va. Ivre un peu (pour n'en pas perdre l'habitude), il dégouline les rues en pente et débouche cahincaha sur la place où fonctionnent les célèbres ailesrouges, méthodiques, résignées, lumineuses, comme tous les soirs. Broient-elles de la joie ou de la tristesse? D'Emile Goudeau à Hyspa et de Rollinatà Chepfer, les poètes se le sont demandé fréquemment, en vers de mètres variés. Mais Maugis, prosateur de préférence, ne se pose aucune question en franchissant l'entrée du Veaux-Hall de la place Blanche; et après un sourire (en quelque sorte fraternel) à l'énorme et liminaire éléphant qui semble l'attendre, le

voici replongé dans la clarté rude, et la poussière, et le tumulte, ragoût ignoble que l'homme au bord plat ne déteste point. Saus un regard pour les niaises peintures qui se croient xvme siècle et représentent le parc Monceau, il arrive au milieu du bal, juste à l'instant où commence à bouillonner le grand quadrille.

— En avant deux! Houp là! Plus haut la jambe, mon cœur î Bravo î

L'écume, la blanche écume des jupons froufrottant le sol, les bas noirs en quoi des mollets s'érigent, l'exhibition des pantalons à grillage, avec seulement le petit linge décent (pour la règle !) accaparent vite l'âme musarde de Maugis. Il recense les pieds en l'air, aux mouvements réguliers « comme de l'horlogerie », et les écarts, les grands écarts à même le plancher quand la danseuse se vautre. Pouah! Acclamations. L'intrépide Henry entrevoit Tortille.

Il veut courir vers elle et en est empêché par le galop final. De longs boys, hauts sur leurs jambes, hauts sous leurs melons d'où sortent des cheveux raides, se lancent sur la piste. Ils dansent comme danserait une équerre qui se serait échappée desmainsd'un Archimèdeimprévoyant;

ils dansent avec des femmes empoignées au hasard, ou entre eux, pour mieux s'adapter au rythme de l'orchestre; ils obstruent le passage. Maugis commence à rager. Il ne continue pas : Picrate, la môme ennemie, lui apparaît tout à coup. Vêtue d'une modeste robe grise (exprès, par sadisme, pour mieux faire valoir les dessous), ceinturée d'une bande de jeunes calicots d'eau douce, en petite tenue, elle semble très affairée. Où a-t-elle remisé Yves? Au vestiaire? Du reste, elle s'éloigne vite, sans avoir aperçu l'homme au bord plat qui sent de plus en plus l'urgence de son rôle de sauveteur. Et comme il constate que Tortille est en ce moment occupée à jaboter audessus d'un bock que lui paient deux des jeunes échassiers d'Outre-Manche :

— Après tout, se dit-il, qu'ai-je besoin du concours de cette bavarde saltatrice ? Le Goëllo et moi suffirons, très amplement, à l'entreprise. Mais où est mon pauvre Yvetot ?

Justement Chahut-Kao passe, regagnant son quadrille. Maugis l'arrête :

— Vous auriez pas vu, par là, le type à Picrate?

— Si, nvsieur. Il est au tir.

— Merci.

Et le sauveteur se dirige vers les jardins, tout en supputant le degré de démocratie auquel l'aristocrate Yves de Kerkrist a dû descendre pour être si parfaitement connu de toutes ces « raclures de guinches ».

Les dernières feuilles jaunes ont fini de tomber, automnatiquement, autour des tziganes azurés et de leurs valses mauves. Des couples déambulent par les allées. D'autres se pressent au bazar oriental, d'autres au tir. Tout un groupe est" là, pouffant, encerclant de sarcasmes la maladresse d'un jeune cachectique qui s'obstine, quand même, à vouloir casser la gueule d'un œuf en train d'exécuter une danse de Saint-Guy au sommet d'un jet d'eau; le pistolet tremblote, et ne brise que (par raccroc) quelques pipes éloignées.

Maugis s'approche et écai quille ses gros yeux.

Le cachectique, l'objet de l'universelle risée,

le monomane qui gaspille sa fortune à rater

l'œuf mystifiant, c'est Kerkrist! Yves, le célèbre

tireur, qui, naguère soulevait des enthousiasmes

chez Gastinne-Rennette, Yves le chasseur de

tigres, et de condors, et de chamois! C'est lui,

ce n'est que trop lui, quoique ce ne soit plus lui! Oh! ce smoking trop large, avachi, aux revers grippés, ce plastron blanc, pas assez blanc î Oh! Et l'homme au bord plat sent ses paupières piquées par les escarbilles du chagrin. Mais, refrénant son émoi, il écarte les rieurs d'un coude sans réplique, et pose sa main sur le collet du malheureux qui s'apprête à épauler encore.

Yves se retourne. Il reste ahuri en voyant Maugis, il le regarde de ses pauvres yeux battus, et pas contents : puis, sans chercher à comprendre, il lui tend la main. Quelle main I Des os (et de la peau .

— Tiens, tu es là 1

— J'ose le croire. Veux-tu me dire ce que tu fous ici V

— Parbleu, je...

— Tu t'abrutis. Allons, viens î

— Laisse-moi tirer un dernier coup.

— Tu en as assez tiré î Viens î

La main décharnée de Kerkrist plonge daLs un gousset et, après des recherches floues, amène un louis et des pièces blanches. Le coureur de patries a raté pour vingt-neuf francs d'œufs au jet d'eau.

— Eh bien, mon frérot, qu'est-ce que tu deviens? Qui fréquentes-tu ? lui siffle Maugis en l'entraînant.

— Je... je...

— Oui, je sais... tu... tu... Mais était-ce une raison pour lâcher les copains ? Nous pantelons, sans hyperbole. Et à Y Impérial Voyage, donc! Ils te croient à la prison de Fresnes sous un faux nom, et ont gardé ta malle, celle que tu devais emporter aux Indes (il y a encore sur le couvercle l'adresse à ton nom pour Ghandernagor). On a disposé de ta chambre, bien entendu, et le bureau détient un monceau de lettres pour toi, timbrées de tous les coins du monde.

— Tu m'avais déjà dit ça, le mois dernier, à Villébreu.

— Oui, mais le monceau a augmenté. Et puis, tu as gagné un service à la loterie de l'Exposition, un beau service en argent.

— Ah ! Picrate sera bien contente.

— Hein?

— Elle le mettra sur le bahut que nous avons acheté avant-hier, car nous avons déménagé et...

— Ça, je le crois que t'as déménagé.

— Je parle très sérieusement. Nous habitons

à présent au troisième. Je ne me rappelle plus bien le numéro, ni la rue non plus. Ohî mon cher, elle est étonnante.

— Rue de la Lune, peut-être"?

— Ce n'est pas la rue qui est étonnante...

— C'est ta Picrate, je sais.

— Ce que nous nous aimons, mon vieil Henry î

— Il en est question.

Yves clignote des yeux, branle la tête et, obéissant à un geste de Maugis, s'installe sur une chaise, devant un breuvage hygiénique et reconstituant. En face d'eux, s'anime la valse.

Toute seule, Picrate danse, tourne, pivote. Seule? Non, avec quelque invisible démon. La robe grise, savamment humble, permet d'entrevoir, tout à coup relevé, l'appât des jupons éblouissants. La môme se laisse subitement tomber dans le vide, en proie à l'étreinte hypothétique, se redresse assouvie, repart folle, et recommence.

— Si elle aime comme elle balle, rien d'étonnant à ce que mon pauvre Yvetot soit si désastreusement démoli, s'avoue l'homme au bord plat.

Et il continue à considérer, avec une curiosité qui se replie en tristesse, les caprices de cette danse sans nom. Certes, Kerkrist suit, lui aussi, les évolutions de sa maîtresse. Béant, fasciné, stupide, il voudrait que le toupillement étrange, que l'inouï gambillement ne se terminassent jamais. Ils se terminent tout de même, et la môme Picrate, qui, depuis longtemps, a vu Maugis et Yves, se dirige vers eux à pas tranquilles et cadencés :

— Tiens, c'est vous, vieil Henry?

— Je ne peux pas dire le contraire, oui, madame.

— Madame? oh là là, madame! On n'est donc plus des aminches?

L'interrogé hoche l'épaule. Yves se met à trembler comme un enfant coupable, et ne demanderait qu'à fermer les yeux pour qu'on ne le vît pas.

Picrate demande, le sourire crispé de rosserie :

— Tu es content de retrouver un ancien ami? L'ancien ami part tout de suite :

— En effet, madame, un ami, et en cette qualité d'ami, j'ai le regret...

— Garçon, une menthe!

— ... de le constater un peu souffrant...

— Lui?... Imbécile d'Yves, pourquoi ne Tavaistu pas dit?

— Mais je ne suis pas mala...

— Aussi, madame, je crois que l'air des montagnesle fortifierait étonnamment... Ne le pensezvous pas comme moi?

La môme Picrate ouvre une bouche de stupeur et plonge ses yeux effarés dans ceux, froidement tranquilles, de l'étonnant Maugis.

Elle ne s'est pas encore assise. Elle nes'assiéra pas.

Elle ne boira pas sa menthe. Elle crache l'injure :

— Je pense, je pense que vous êtes en train de vous fout' de moi. Vous voulez m'enlever mon amant, n'est-ce pas? Voyons, tâchez moyen d'être franc, hein, vous! espèce de Jésuite!

Choc dur! D'autant plus que cette scène de mélo ameute les voisins et que les amis des femmes, accourus voir ce que veulent ces « michets », prennent d'avance parti pour la môme. Yves ne souffle mot et serre les cuisses.

Maugis reste donc seul à tenir tête. Mais il y suffit. Une crise de larmes aurait pu l'émouvoir;

devant l'invective, il se sent d'attaque. Quant à cette frétillante marée en cravates vives qui l'entoure, il n'y prête même pas attention, trop sur de se faire place, si besoin, en deux coups de poing et trois coups de pied bas: Charlemont a passé par là. Narquois désormais, il convie l'adversaire à s'asseoir, pour causer posément.

— Que je m'assoye! Vous ne voudriez pas ! Pourquoi pas sur vos genoux"? Vous me manquez de respect, et faudrait encore que... tenez, vous me dégoûtez... et toi aussi tu me dégoûtes, entends-tu. Yves"?

— Oh! moi? Moi? qu'est-ce que je t'ai fait, ma chérie"? Je t'en prie, mon petit Henry, ne l'excite pas!

Picrate est lancée :

— Ah! saleté, va! Tu as peur de moi et tu fais venir tes amis pour t'aidera me lâcher. Eh bien> file, je ne veux plus de toi, tu ne m'intéresses plus. Et vous, l'enflé, vous pouvez le reprendre, votre Yves, je l'ai assez vu, il est trop poire.

— Il est même blet.

— Vous m'insultez encore, mais ça ne prend pas, tu sais. Je m'en fous, de tes injures. Tu vois,

je te le rends, ton ami. Regardez, vous autres, voilà ce que j'en fais. Ah î Ah !

Des sentiments multiples, diversement manifestés, accueillent cet exposé de principes : une compassion générale mêlée de mépris pour l'avachi incapable de formuler aucune pensée personnelle; et un léger effroi de la femmemonstre qui se glorifie publiquement de ses méfaits.

Fière de ce scandale et grisée de ses propres injures, la femme-monstre précitée veut renchérir :

— T'es sûrement de la rousse, toi, Maugis, t'as bien une gueule de vache!

Changement à vue. Brusquement, Henry Maugis se déclare qu'il en a assez... Brusquement, il se lève et marche sur Picrate qui, d'instinct, recule.

Parisien de Paris, son amour du pittoresque joint à certaine crânerie de gars solide, friand du danger, l'a conduit jadis dans plus d'un bouge à coups de couteau, qu'ignore prudemment l'officielle « tournée des grands-ducs ». Un argot depuis longtemps oublié lui monte aux lèvres à flots:

— Pas tant de chamboule, la môme! Ferme ta gueule ou j'te mets un embouti sur la tronche. Et pis, barre-toi sans faire de pet, parce que je vas...

Ici, un geste si expressif que Picrate, abasourdie, se gare du coude, saluée de rires maintenant hostiles : « C'qu'elle plaque ! J'crois qu'il y a dit son nom d'baptême. Pour sûr qu'il est costeau ; un michet qu'elle disait, ah ! M... »

Enchantée du dénouement, l'assistance s'égaye ets'égaille. Soudain, Le Goëllo apparaît; la môme bondit vers lui.

— Oh! mon Jules !

— Oh! Pompadour ! (Un entrechat.) Pan ! (Une étreinte impétueuse.) Patrocle est là?

— Avec Maugis.

— Alors, tout va bien. (Le Breton de Sainl- Nicolas s'approche du Breton de Keruik.) Quoi ! c'est toi, Patrocle? Et moi qui disais que tout va bien ! Mais tu es effrayant, tu es épouvantable ! Dans ces conditions, embrasse-moi vite. (Accolade d'Yves et de Jules.) Et adieu !

— Gomment, adieu? balbutie Kerkrist avec un vague pressentiment qu'il va se passer quelque chose de grave.

Sans répondre, Le Goëllo serre fougueusement la main deMaugis, puis saisit le bras de Picrate radieuse. A grands pas, l'interne et la danseuse s'éloignent. Yves se dresse, vacille un instant, et retombe sur sa cbaise.

— Mais, vieil Henry, ils... ils s'en vont, bredouille-t-il.

— Oui, on le dirait, répond le vieil Henry.

— Cours donc après eux. Retiens-les. Moi, je ne peux pas. Je suis trop ému. Je ne peux pas me mettre debout. Ah ! rattrape-les tout de suite, ou sinon...

— Quoi?

— Je... je te l'avoue, je... je crains qu'ils ne s'en aillent coucher ensemble.

— Ça m'en a tout l'air, énonce l'homme au bori plat. Et du reste, c'est leur affaire. Que qu'tu veux, mon brave Yvetot, c'est pas en amour comme à la guerre : c'est pas toujours les mêmes qui se font tuer.

Atterré, Kerkrist ferme un instant lespaupières. Quand il les rouvre, il semble s'éveiller d'un sommeil de sept ans.

— Qu'est-il arrivé? chevrote-t-il.

Toc-toc d'espèces répandues sur la table.

— Garçon, je vous dois un quinquina et unbock. Voilà, dit Maugis,

— Monsieur oublie la menthe de la. . . personne.

— C'est vrai ! Tenez... j't'en ficherai, moi, des menthes à l'eau î... Allons, t'es prêt, Yvetot ? Ouste!

Kerkrist se hisse, hébété.

— Qu'est-il arrivé? chevrote-t-il de nouveau. Oh! mon Dieu! où suis-je?

Et Maugis, l'entraînant :

— Parbleu, mon bonhomme, tues en route pour Ghandernagor.

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