‹ La Môme PicrateChapitre 20 sur 22 · ENCORE UN PEU DE CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

ENCORE UN PEU DE CORRESPONDANCE

Papier chiffré, un M et un P entrelacés or. Encre d'un violet si fané, si pâle, que l'écriture de la Môme, aux traits d'ailleurs confus, est à peine déchiffrable :

A Monsieur Jules Le Goëllo, interne à Y asile de Villèpreu {Département de la Seine).

Mon grand chéri,

Nous sommes antres hier à Paris venant de Belgique apprés un voyage qu'on a prolonjés un mois quoique je me soye plus d'une fois bien annuyée, mais vu que je voulais tenir comte de ta recommandation de rester au moins quatre semaines absants pour la santé d'Yves. Sans être malade, il semble pas très fort ni que cette viléjiature lui est bocoup proffitée, anfîn nous nous aimons toujours bien cl nous sommes

antrains de déménager delà rue N... pour nous instaler dans un bel apartement que je te donnerai l'adresse seulement quant tout sera fini d'aranjer désirant t'en faire la surprise, mais si en atandant tu avais la bonne idée de m'écrire ou me voir tes lettres ou toi me trouveraient au Moulin Rouge ou je danse à partir de demain.

Cher Jules, maintenantje t'ai dit qu'on s'aimait toujours avec Yves mais faut te dire qu'au moins de ma par ça n'ait plus comme autrefois car c'est de plus en plus à toi que je panse et qu'au contraire de t' avoir oublyé pandant ces trente jours d'ailoignement je sans que je ferai avec plaizir les mille et unesfollies pour t'avoira moi comme tu m'as dit toi même en gare Montpar-. nasse qu'un jour ou l'autre ça s'acomplirait tout seul. Je voudrai que ce bonheur arive le plutôt possible, mon grand chéri, vu qu'aucun remort pour ton ami Yves ne peut te retenir, je te jure que tu ne lui causeras point de tort.

En effet, il faut te dire que maintenant il n'ait plus pour moi comme mon amant il serait plutôt comme mon mari et comme il me faut un amant j'en prandrai sûrement un quant môme, il est juste, mon grand chéri que ça soye toi que

j'aime plus que n'importe qui au monde et que tu m'as avoué que tu me désirai follement, et si par délicatesse tu voulais que je quite Yves tu peus croire que ce serait vite fait.

Enfin soit que tu m'écrives soit que tu me vois j'espère que tu prandras une heureuse décizion à cet égart et que sans médire de persone je crois que tu n'auras jamais eu de femme pour t'aimer comme la

Môme Picrate,

qui te couvre des piez à la tête de baizers.

Épistole sur blanc parchemin, avec en-tête (ponceau) de l'Impérial Voyage :

A Mademoiselle Tortille, danseuse au Moulin Bouge, place Blanche (E. V.)

Mademoiselle, Certain que vous avez le cœur bien placé, comme le reste, je me permets (avec la verte espérance que vous n'avez pas perdu tout souvenir de moi) de vous demander, la bouche en

cœur, quelques renseignements sur le nommé Yves de Kerkrist, Breton au cœur inflammable, parti il y a plus d'un mois pour la Bretagne, revenu d'icelle et, depuis, perdu corps et bien dans les mystères de Paris (j'en Sue, dirait Eugène). Des recherches ont été faites rueX..., à la fourrière dite municipale, à la Morgue, à l'Odéon et à l'Asile Sainte-Anne où tonitrue Gigon, interne tumultueux. Ces recherches ayant donné comme résultat : épiderme helvétique et pantomime-joyau (id est : peau de Bâle et ballet d'écrin), il ne me reste plus qu'à recourir à votre obligeance. Avez-vous des nouvelles de la môme Picrate? Dans l'affirmative, vous êtes tuyautée sur le compte de Kerkrist, c jmte aussi.

Confiez-moi vos tuyaux, je vous en supplie. Ne me cachez pas la vérité, ne l'habillez pas, et si vous m'autorisez à vous aller voir, restez comme elle.

Je baise, en attendant mieux, vos mains dont je me souviens encore, et vous prie d'accueillir l'assurance des très distingués sentiments de

Henry Maugis.

Vélin antique, mauve, orné de violettes dans le coin. Ecriture en rondes (écrasées comme des roues de bicyclette mise à mal) et orthographe désarmante (oh ! ce grésil de trémas sur les è ! oh! cette grêle d'accents circonflexes sur les il) :

A Monsieur Henry Alaugis, Impérial Voyage, 15, rue Margueriîte.

Monsieur,

La môme Tortille se rapël bien d'avoir été à Yilébreu en votre société. Mais ça ne pas étonan que vous navet pas vue Picrate et son amant dans leur domîcil de la rue N... raport à ce quand rentrant de voïaje ils ont changer d'apartman san doner leur nouvel adrës a persone. Seuleman Picrate et mîntenan comme moi au Moulin Rouge, nous î danson tout les soir. Venë, vous orë sureman la chance de retrouver votre amî. Il a bien amégri, à pêne s'il se tiîn droi et je croi que mîntenan Picrate ce pët sa gueul. Ces domages qui soyevanet car il était jantî, bocou de nous autre aurait bien voulu marche avec luî, mais on ose pas a cose de Picrate quî nou

fouterait des coûts. Gomme si elle se jënerait elle pour le tromper et si ce ne pas déjà fait c'est qu'elle atant toujours que ce soye monsieur Le Goëllo si vous vous en rapeler car elle est apsoluman foie de ce garson. Toujour elle man parle avec pacîon, mais ne lui en dite rien que je vou les dis, elle me fouterait des coûts. Dan tout les cas pour votre amî si ça continu seuleman quelque tant a mon opinion et cël de tout le monde il est perdu mor et antéré.

Pour revenir à moi je suis quelque foi oci à la Galëte, mais an tout les cas au moulin Rouge, je danse le cadrille à goche dans le font, le gardiîn vous montrera.

Vous êtes bien poli d'embrasser les mains a la môme Tortille, croyer de sa par elle est monsieur, avec l'espërance de vous revoir.

Votre trez honnoré

Gilberte.

Précité papier orné d'un M et d'un P entrelacés or. Caractères aux traits toujours confus, mais encre neuve ■

A Monsieur J. Le Goëllo, asile de Villébreu (Seine).

Mon cruel chéri adoré,

Ça fera ce soir cinq jours que je t'aie écrit de venir me voir ou m'écrire au Moulin et chaque foys que je demande à l'Administration si y a pas de lettre pour moi, rien qu'on me répont, aussi je ne sais plus que panser et ma vie est devenue une fîaivre perpétuèle.

Je connais trot ta franchise et ton honéteté, pour suposer que tu t'es moqué de ta Ponpadour et ta Salomée en me dizant un matin labas que tu me dézirais et j'ai bien vu la fasson amoureuse que tu m'embrassais avant que je monte dans le trin, alors je supose que c'est toujour tes pareils aux mêmes scruppules à cause de ton ami Yves qui te retiènent. Et bien tu as Lort je te répette ancore de nouveau, car justement par ce que je suis sans nouvelle de toi came rand dune umeur si nerveuze que je fais a ton ami une egzistance de l'Enfer.

C'est comme ça c'est la vérité apsolue, chaque jour ça Empire et le pauvre gosse ne sait plus ou

se mettre. Déjà qu'il n'est pas trot florissant en ce moment, grande bête chérie que tu es tu dois comprandre combien ta délicatesse doit lui faire de profit. Quant à moi elle m'en fait si peut que ça ne peut plus durer et je vais certainement comettre une folie ou l'autre si tu ne prands pas vite une détermination au sujet de notre bonneur.

Mon bienaimé il faut te dire que si tu avais gros comme ça d'énerjit et de caprice pour moi tu recevras demin matin cette lettre et demin soir tu serais au Moulin ou tu me prandrais au kiki, entre mes nichons, la gouce de jeunet que je t'ai apoitée de ton pays, en me dizant ou quant et comment tu veux que la chose en question s'accomplisse.

Excuse cette lettre qui a l'air sèche telement mon amour pour toi me rand maboule je te le jure sur ça que j'ai de plus sacré, et soye convaincu mon grand chéri que pour seulement une nuit de délisse avec toi ça me ferait rien de sacrifié je dis pas l'amour d'Yves, il comte plus dans mon cœur, mais la galète qu'il me faut. Je puis nètre qu'une danseuse, je puis me randre cette vertu que pour moi l'argent ça toujours marché en segond et que sans ça j'aurai déjà

presqu'assez de quoy pour vivre tranquilement de mes rantes.

Maintenant tu me comprendras j'oze avoir espoir. Ai pitié mon Jules adoré et reçois les plus passionées caresses de ta

Môme Picrate.

A demin soir dis.

Un télégramme de deux francs environ (papier connu) :

Le Goëllo, asile Vi Hébreu

Yvetot flambé si agissons pas immédiatement. As-tu un plan pour mômotomie ? Dans négative, te requiers venir ce soir Moulin Rouge où tu enlèveras môme Picrate qui t'adore, tandis qui; moi bouclerai Yves. Réponse urgente.

Maugis.

Autre télégramme, dans les vingt sols :

Henry Maugis, Écho de Paris, Paris.

Serai Moulin avant minuit et, si Patrocle dans

état annoncé, retrancherai Pompadour séance tenante.

Le Goello.

Troisième et dernier télégramme; ci cinquante centimes :

Môme Picrate, Moulin Rouge, Paris .

A ce soir.

Jules.

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