‹ La monadologie, avec introduction, anȧlyse développéeChapitre 19 sur 28 · XXXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXVIII INTRODUCTION

créées» comment nos âmes, en particulier, seronlrelies rimaéPe de leur Créateur, puisque Dieu se plaît àa^ir sur le monde, et à répandre sur toute chose les e&tsdesa pui^ sance et de sa l)onté ? Il nous semble qu'il y a là un argument sérieux en faveur de Tactivité extérieure des créatures; et il est bien légitime d'invoquer cet argument contre Tharmonie préétablie, puisque Leibniz insiste tout particulièrement sur cette ressemblance des âmes avec Dieu. Si les monades, nous dit-il, représentent Tunivers, les esprits représentent Fauteur même de Tunivers, et sont capables d'entrer en société avec lui. C'est ici le plus bel endroit de la philosophie de Leibniz, et, on peut le dire, le point culminant de son système. Toutes ses explications de la nature, si profondes, si scientiâques, semblent n'avoir d'autre but quede mettre mieux en lumière la puissance de Dieu, manifestée dans le règne de la nature, et sa bonté, manifestée dans le règne de la grâce. Dans la nature, tout accuse la contingence, et par conséquent nous oblige à remonter à Dieu comme seule raison suffisanté des choses. Mais dans le règne de la grâce, ce n'est plus seulement la puissance créatrice, l'intelligence ordonnatrice, c'est surtout la bonté qui se manifeste. Dieu n'a agi qu'en vue du bien : le monde, étant l'œuvre de cette cause première dont l'essence est la bonté, est nécessairement bon ; il est même le meilleur possible. S'il y a du mal, c'est que la créature est par essence impar&ite, et Dieu n'a pu permettre ce mal que pour en tirer un plus grand bien. Tout en regardant cette réponse conome décisive, nous pensons que Leibniz l'eût présentée sous une forme plus évidente s'il n'avait pas méconnu la nature de la liberté humaine. D'après Leibniz, Dieu prédétermine toutes nos actions ; si cela était, il en résulterait que Dieu ne permet pas seulement le mal, mais qu'il le veia. Si, au contraire, nous rétablissons la vraie notion du hbre arbitre, nous dirons que Dieu nous a rendus capables du bien et du mal, afin que nous puissions mériter ;niais s'il a produit ainsi la, possibilité du mal, il n'en a pas produit la réon lité ; c'est nous qui le réalisons par un choix libre ; c'est noQS qui sommes la cause première, ou plutôt la cause

INTSODOOTION. XXXIX

unique du mal moral. Cette distinctiou est impcNrtante, car, s'il est indigne de Dieu de ciéer la réaliié du mal» il n^est pas indig^ie de lui de Tavoir rendu posiible ; cette possibilité du mal est identique à la possibilité du mérite moral» puisque le mérite consiste à choisir entre T^n bien et un mal ^gdXemQià possibles ; or, il était bon que Dieu créât la possibilité du mérite moral. Ainsi résolue par la vraie nature de la liberté, la question du mal moral n'est plus une objection contre la bonté de Dieu ^ . Nous pou- Yoiis donc dire que le monde est ^on; peut-être même estil le meilleur possible, si on entend par là avec Leibniz, non pas qu'il soit actuellement aussi bon que possible, mais qu'il tend à devenir tel par un progrès indéfini. Ce perfectionnement indéfini n'estai paâ la ressemblance la plus parfaite que la créature, essentiellement finie, puisse avoir avec la perfection absolue * ? Par là, toute chose tend à exprimer de mieux en mieux l'image de Dieu ; et ainsi. Dieu est la cause finale, le but, la fin dernière, aussi bien que la cause première de tout ce qui existe.

C'est cette idée de Dieu qui fiiit l'unité du système de Leibnijs. C'est parce que Dieu est toute-puissance qu'il a communiqué à toute créature quelque puissance , quelque efficacité. C'est parce que son intelligence conçoit tous

1. Pour la question du mal physique, elle trouye sa solution dans celle du mal moral : car la souffrance a sa raison d'être, ou comme expiation du mal moral, ou comme occasion d'exercer ces grandes vertus de courage et de résignation^ qui n'existeraient pas sans la souffrance, et qui rehaussent si mer- Yeilleusement la valeur de l'homme.

2, Ce progrès, suivant Leibniz, n'est pas seulement la loi de l'humanité ; il doit se continuer dans la vie future. Les bons auront, dans l'èternitè, un accroissement indéfini de connaissance et de félicité; leur bonheur ne sera pas uniforme; ce sera à chaque instant une jouissance nouvelle. (Principes de la nature et de la grâce.) Quant à ceux qui, persistant dans leur mauvaise volonté, se privent éternellement du bonheur, Leibniz suppose que Dieu diminue progressivement leurs peines, sans que pourtant cette diminution arrive jamais à zéro. [Théod.f § 272.) Cette hypothèse a été soutenue au commencement de notre siècle par le célèbre abbé Émery, et n'a jamais été condamnée par l'Église.

XL INTROtWCTION.

les possibles, qu'il a réalisé dans la nature une yariété pour ainsi dire infinie de substanoes, d'espèces vivantes, toutes inégales en perfection, et formant une série ascendante où il n'y a pas de place vide^. C'est parce qu'il est bon qu'il a créé, aunlessus de cette innombrable diversité d'êtres vivants et sensibles , des êtres intelligents, capables d'entrer en société avec lui. Ainsi, l'explication du monde, chez Leibniz, est avant tout métaphysique ; et en même temps il se trouve qu'il a découvert les explications physiques les plus profondes, et que les sciences positives ont dû lui emprunter ses principales conceptions, particulièrement l'idée de force, l'idée de la simplicité des forces, et la loi de continuité, à laquelle les naturalistes attachent justement tant d'importance. Son exemple prouverait, quand même on n'aurait pas à citer celui de Descartes, de Pascal, de Newton, que la pensée métaphysique, loin d'être un obstacle à la pensée scientifique, en est le plus précieux auxiliaire, et souvent même en est l'inspiration. C'est une vérité banale de dire que les grands inventeurs, dans l'ordre des sciences, ont été pour la plupart de grands philosophes ; il est utile cependant de le répéter, aujourd'hui où trop souvent on essaye d'établir entre la métaphysique et la science, non seulement une séparation radicale, mais même une complète opposition. Cette tendance à opposer comme contradictoires deux ordres de vérités, à r^eter les unes au nom des autres, est la marque d'un esprit exclusif; or, la vérité n'est pas si étroite. La science, la philosophie et la religion sont les trois grandes forces morales nécessaires au progrès de l'humanité. Est-il donc raisonnable de supposer qu'elles soient réellement contradictoires entre elles? Les plus grands penseurs ont toi^ours su les concilier ; et c'est le trait particulier du génie de Leibniz de ne les avoir jamais séparées.

1. C'est en cela que consiste surtout la loi de continuité (non datur in natura vcicuuin fbrvnarumJ)

Page 1