B LA MONADOLOGIE
74. Les philosophes ont été fort embarrassés sur Forigine des formes, entéléchies ou âmes ; mais aujourd'hui lorsqu'on s'est aperçu par des recherches exactes, faites sur les plantes, les insectes et les animaux, que les corps organiques de la nature ne sont jamais produits d'un chaos ou d'une putréfaction, mais toujours par des semences dans lesquelles il y avait sans doute quelque préformalion ; on a jugé que non seulement le corps organique y était déjà avant la conception ; mais encore une âme dans ce corps, et en un mot l'animal même, et que par le moyen de la conception cet animal a été seulement disposé à une grande transformation pour devenir un animal d'une autre espèce. On voit même quelque chose d'approchant hors de la génération, comme lorsque les vers deviennent mouches, et que les chenilles deviennent papillons.
75. Les animaux, dont quelques-uns sont élevés au degré des plus grands animaux par le moyen de la conception, peuvent être appelés spermatiques ; mais ceux d'entre eux qui demeurent dans leur espèce, c'est-à-dire la plupart, naissent, se multiplient et sont détruits comme les grands animaux, et il n'y a qu'un petit nombre d'élus qui passe à un plus grand théâtre.
76. Mais ce n'était que la moitié de la vérité : j'ai donc jugé que si l'animal ne commence jamais naturellement, il ne finit pas naturellement non plus; et que non seulement il n'y aura point de génération , mais encore point de destruction entière ni mort, prise à la rigueur. Et ces raisonnements, faits a posteriori et tirés des expé-
du corps ; et ainsi le corps, sans cesser d'être lui-même, peut cesser d'être étendu et d'être affecté à une région unique de l'espace. Ces conséquences confondent l'imagination, mais ne choquent pas la raison ; car l'imagination ne conçoit dans les corps que leur éteYvdue ; mais la raison nous dit que Yétendite est un accident des corps, et que la force seule est leur essence. Il faut donc bien se garder, en parlant des corps, de regarder comme impossible ce qui est simplement inimaginable : l'inimaginable devient croyable avec la doctrine des forces (et on sait que Leibniz appliquait ce principe à prouver la possibilité du dogme de la présence réelle).
riences, s'accordent parlaitement avec mes principes déduits a priori, comme ci-dessus.
77. Ainsi, on .peut dire que non seulement Tâme (miroir d*un univers indestructible *) est indestructible, mais encore ranimai même, quoique sa machine périsse souvent en partie et quitte ou prenne des dépouilles organiques.
78. Ces principes m'ont donné moyen d'expliquer naturellement l'union, ou bien la conformité de l'âme et du corps organique. L'àme suit ses propres lois, et le corps aussi les siennes, et ils se rencontrent en vertu de l'harmonie préétablie entre toutes les substances, puisqu'elles sont toutes des représentations d'un même univers.
79. Les âmes agissent selon les lois des causes anales par appétitions, Ans et moyens*. Les corps agissent selon les lois des causes efficientes ou des mouvements. Et les deux règnes, celui des causes efficientes et celui des causes finales, sont harmoniques entre eux ^,
80. Descartes a reconnu que les âmes ne peuvent point donner de la force aux corps, parce qu'il y a toiyours la même quantité de force dans la matière. Cependant il a cru que l'âme pouvait changer la direction des corps. Mais c'est par ce qu'on n'a point su de son temps la loi de la nature, qui porte encore la conser vation de la même direction totale dans la matière^. S'il l'avait remarquée,
' 1. D'autres éditions portent industrielf c'est-à-dire fait avec art, combiné de manière à produire Vharmonie,
2. La cause finale est le but, le motif d'une action raisonnable, et ce motif est le bien ; les âmes agissent donc suivant une loi qui est la recherche du bien ; c'est ce que Leibniz apppelle la loi des caitses finales.
3. C'est-à-dire que l'état où l'âme arrive en cherchant son bien, sa fin, correspond à chaque instant à l'état où son corps arrive en obéissant aux lois mécaniques du monde. Dans le moment même où le désir du bien me pousse à vouloir écrire, mon bras et ma main sont mus en vertu des mouvements antérieurs accomplis dans l'univers. C'est là la célèbre hypothèse de Vharmonie préétablie.
4. Le sens commun proteste ici en faveur des Cartésiens contre Leibniz. Il est évident que ma volonté peut changer la direction dé certains corps, par exemple, de mon bras.
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il serait tombé dans mon système de rharmonie préétablie.
81. Ce système Ikit que les corps agissent comme si (par impossible) il n'y avait point d'âmes, et que les âmes agissent conome s'il n'y avait point de corps, et que tous deux agissent comme si l'un influait sur l'autre*.
82. Quant aux esprits ou âmes raisonnables, quoique je trouve qu'il y a dans le fond la même chose dans tous les vivants et animaux, comme nous venons de dire (savoir que l'animal et l'âme ne commencent qu'avec le monde et ne flnissent pas non plus que le monde), il y a pourtant cela de particulier dans les animaux raisonnables, que leurs petits animaux spermatiques tant qu'ils ne sont que cela, ont seulement des âmes ordinaires ou sensitives 2, mais dès que ceux qui sont élus, pour ainsi dire, parviennent par une actuelle conception à la nature humaine, leurs âmes sensitives sont élevées au degré de la raison et à la prérogative des esprits \