FIN TRAGIQUE
A l'heure où Charlotte et Dolissalde se préparaient à être heureux, Angélique revenait à Saint-Marsans. Le jour se levait, un jour tiède et clair, quand sa voiture arriva par la route de Paris, sur l'un des plateaux qui dominent Saint-Jean de Luz et qu'on traverse avant d'y entrer.
Pour accéder à ces hauteurs, les chevaux avaient dû gravir, au pas» une côte dure et longue. Bercée par la lenteur de leur marche, Angélique qui, depuis Paris, voyageait presque sans arrêt, s'était assoupie, vaincue par la fatigue. Elle sommeillait encore quand, ayant gagné le sommet du plateau, ils reprirent une allure plus rapide et se lancèrent au trot sur le chemin en corniche qui se dirigeait vers Saint-Jean de Luz entre une double haie de vieux platanes. Le bruit ranimé de leurs pas sur le sol et de leurs grelots réveilla la voyageuse. Elle mit la tête à la portière, reconnut, pour les avoir parcourus déjà, les lieux où elle passait, et salua, comme un ami retrouvé, ce paysage dont une année d'absence n'avait pas effacé le souvenir dans sa mémoire.
Les clartés grisâtres de l'aube naissante se doraient peu à peu des premiers feux du soleil, qui déchiraient, comme en se jouant, le tremblant rideau des brumes
de la nuit. A travers les déchirures progressivement élargies qu'ils y pratiquaient, Angélique voyait se dessiner sur l'horizon les sites familiers à ses yeux, les montagnes lointaines aux pics perdus dans le ciel encore voilé, aux flancs nus et sombres, sillonnés d'arêtes tranchantes, de ravins profonds, torrents à la fonte des neiges et qu'avait desséchés l'été; au pied de ces montagnes et noyées dans leur ombre, les vallées fertiles avec leurs champs, leurs files de peupliers hauts et minces, leurs coteaux boisés, leurs villages et, çà et là, d'antiques châteaux écrasés sous leurs lourdes toitures de tuiles rouges; et enfin, sur le premier plan, entre des campagnes verdoyantes et des rives sablonneuses, la ville aux vieilles maisons, révélatrices, dans leur architecture monumentale, d'un passé de richesse et de grandeur, qu'expliquait le voisinage de 1^ mer; cette immense mer de Gascogne, plus terrible là qu'ailleurs, plus prompte à entrer en furie, et dont Angélique pouvait suivre, jusque par delà les digues qui protègent la rade, les mouvements tumultueux, vagues incessamment soulevées, murailles d'écume qui se dressaient au-dessus du lit gigantesque d'où elles étaient sorties et qui ne s'y abîmaient que pour s'y reformer aussitôt, s'écrouler encore et renaître des mêmes accidents, avec le même éclat.
Angélique contempla cette vision fugitive et grandiose. Puis, le cadre où elle lui était apparue se rétrécit. On approchait de la ville, et la route descendait entre des murs de jardins qui fermaient l'horizon. Alors, elle se rejeta dans le fond de la voiture, appuya contre les coussins sa tête alourdie, et resta ainsi, insensible et indifférente aux choses extérieures, perdue dans ses pensées, et si profondément, qu'elle parcou-
rut, sans les voir, les rues de Saint-Jean de Luz, encore endormies.
C'est qu'elles étaient amères et irritantes, ces pensées, et que la blessure faite à son cœur par les cruels événements qui les inspiraient saignait toujours. Traversé par des épreuves affreuses, troublé par toutes les tortures de la jalousie, le roman de son amour s'était tragiquement dénoué. Un matin, on lui avait rapporté son mari mort, tué par le baron de Kergoêt dans un duel sans merci. Devant son cadavre, en songeant qu'elle devait à ce malheureux plus de chagrins que de joies, elle était restée sans larmes, ne pouvant le pleurer, alors que le drame qui la faisait veuve constituait à la fois la preuve flagrante et le juste châtiment de la trahison.
Alors, saisie de répulsion et d'horreur pour tout ce qui le lui rappelait, elle avait voulu partir, fuir le pays où, tour à tour, de trop courtes ivresses et tant d'infortunes imprévues s'étaient succédé dans sa vie, et chercher un refuge à Saint-Marsans. La certitude d'y retrouver Charlotte et Manette, l'espérance d'y revoir Dolissalde, l'impérieux désir de puiser dans leur affection l'oubli de sa douleur, autant de causes propres à expliquer l'attrait qu'exerçait sur elle le vieux château où elle avait laissé ses fidèles amis. Il lui apparaissait comme l'asile suprême où ne lui manquerait ni le dévouement, ni la pitié, ni la sollicitude, ni rien en un mot de ce qui console et réconforte.
Mais, à cette époque où tant de gens vivaient cachés et où, pour éveiller les soupçons, il suffisait de se déplacer de quelques lieues, voyager était dangereux, surtout pour une femme sans appui, sans défenseur. A l'entrée des villes, au long des routes et presque
dans les plus humbles villages, les agents de là République, presque tous Jacobins, arrêtaient les voyageurs afin de les interroger, et pour peu que les réponses ne fussent pas satisfaisantes, ils les emprisonnaient. Quelle que fût son impatience de retourner à Saint-Marsans, Angélique avait reculé devant ces périls, ajourné son voyage et attendu pendant plusieurs mois une occasion favorable pour partir, qui ne s'était présentée qu'après le 9 thermidor et la chute de Robespierre.
Alors, aux cris d'allégresse qui s'élevaient de toutes parts, elle avait osé quitter sa retraite, rentrer dans Paris délivré, reprendre possession de sa demeure abandonnée, se mettre à la recherche de ses amis des jours heureux, embrasser les survivants, prier pour les morts et regagner ces Pyrénées vers lesquelles la poussait son cœur.
Elle allait donc revoir le château de Saint-Marsans. Mais plus elle en approchait, et plus, quoique heureuse d'y revenir, elle s'inquiétait de l'accueil qu'elle y recevrait; plus elle craignait de déranger, en y arrivant à l'improviste, des existences auxquelles, par sa faute, elle était devenue étrangère. Avait-on seulement gardé son souvenir ? Elle ne doutait pas de sa vieille nourrice. Manette. Celle-là n'avait pu L'oublier. Mais les autres, Dolissalde surtout ? C'est de lui qu'elle était à toute heure occupée. Cette hantise datait du jour où les infidélités de son mari, en la meurtrissant et en l'exaspérant, avaient excité en elle le regret d'avoir méconnu Dolissalde et préféré à sa tendresse grave, douce et constante, la passion de Rosnière, capricieuse et superficielle. Devenue veuve, elle avait ressenti plus vivement ce regret; elle s'était reproché son défaut de clairvoyance, la précipitation avec laquelle
elle avait agi, sans réfléchir, se laissant prendre comme un oiseau à un piège aux paroles dorées du séducteur, et peut-être son regret et ses reproches s'inspiraientils de l'espoir que Dolissalde ne l'avait pas oubliée, qu'il l'aimait encore, qu'en la revoyant il retomberait sous le même charme qu'autrefois, et qu'elle serait dédommagée par lui de tous les maux qu'elle venait de souffrir.
C'est de ce sentiment qu'elle était encore animée en approchant de Saint-Marsans. Mais il s'y mêlait un trouble plus grand et des craintes plus vives qu'à l'heure où, pour la première fois, elle l'avait éprouvé. Sans droits sur Dolissalde, ayant tout fait pour le rebuter et décourager son amour, elle redoutait, au moment de le revoir, de le trouver consolé. Était-ce donc que son cœur longtemps égaré revenait à l'amour qu'elle avait méconnu ? Aimait-elle Dolissalde? Elle n'eût pu le dire, bien qu'entraînée à croire que s'il persistait à la vouloir, elle ne se refuserait plus.
Tandis que son imagination enfiévrée s'absorbait en ces réflexions, la voiture avait franchi le pont de la Nivelle, dépassé Ciboure, et, filant bon train sur la route d'Urrugne, elle arrivait en vue du château de Saint-Marsans. A l'aspect des tours massives, Angélique revint à elle, et plus poignante se fit son anxiété. Elle touchait au terme de sa course; sa destinée allait se décider. Sur son ordre, le postillon arrêta ses chevaux au bas de la montée. Elle voulait faire à pied le reste du chemin. Pour parvenir au château, les voitures étaient obligées à un long détour, tandis que les piétons pouvaient abréger le chemin, en coupant à travers bois, par d'étroits et ombreux sentiers. Dans sa hâte d'en finir avec les appréhensions et les incerti-
tudes, Angélique prit par le plus court. Bientôt elle déboucha sur la terrasse, moins essoufflée par la rapidité de sa marche que par l'émotion qui serrait sa gorge. Là elle fit halte pour reprendre haleine, et sûre de n'être pas vue encore, elle regarda.
. Ce qu'elle vit, elle ne devait plus l'oublier, car le spectacle était révélateur et lui apprenait à l'improyiste ce que depuis tant de jours, elle brûlait de savoir. A Saint-MarsanSj il n'y avait plus pour elle de chances de bonheur. On n'avait pas besoin d'elle pour y être heureux, et ce qui le lui prouvait, c'était l'attitude de Dolissalde qu'elle venait d'apercevoir tendrement penché sur Charlotte suspendue à son bras, et marchant avec elle à pas lents, un sourire sur les lèvres, tandis qu'elle parlait en le regardant d'un air si confiant, si soumis, si doux, qu'on devinait, rien qu'à les surprendre ainsi, qu'elle était toute à lui comme il était tout à elle.
Ils s'aimaient, Angélique l'eut vite compris. Sa découverte lui arracha un cri de désespoir. Ce cri ne parvint pas jusqu'à eux; ils ne se retournèrent pas. Ils continuaient leur promenade, serrés l'un contre l'autre, comme des amants qui s'adorent. Alors, plus accablée, ellç pleura. Cet amour qu'elle surprenait dans son radieux épanouissement était son œuvre. C'est elle qui avait poussé Charlotte vers Dolissalde et Dolissalde vers Charlotte; c'est elle qui follement les avait réunis 1 Maintenant, il n'était plus en son pouvoir de les séparer. Mais, comme elle se le disait, un doute s'éleva en elle. Les séparer? Peut-être, après tout, le pourrait-elle si elle voulait. Elle avait jadis mesuré l'étendue de son influence sur Dolissalde. Lui était-il impossible de l'exercer de nouveau^ de ressaisir ce
cœur où elle avait tenu trop de place pour n'avoir plus d'action sur lui? Et ce fut comme un espoir subitement ressuscité qui la ranimait, la tirait de son accablement, la remettait debout, un défi dans les yeux. Si elle voulait I Mais cet espoir s'éteignit aussi vite qu'il s'était allumé. La naturelle droiture d'Angélique venait de l'étouffer dans son berceau.
A ce moment, au seuil du cbàteau, apparut Manette. Elle sortait, et la main sur le front pour se garder du soleil, elle embrassait d'un regard ébloui l'espaceautour d'elle, flambant de lumière. Tout à coup, elle découvrit Angélique, là-bas, sous les arbres où elle se tenait immobile, indécise, ne sachant ce qu'elle devait faire, se demandant si ce ne serait pas mieux à elle de repartir sans se montrer.
— Miséricorde! Angélique! Toi, ma chérie!
En poussant joyeusement ces exclamations, Manette s'élançait, traversait la terrasse, volait à la rencontre de la nouvelle venue, et se jetait dans ses bras. Appelés par ses cris, Dolissalde et Charlotte accouraient, bientôt rejoints par Haristéguy, par sa femme, et en moins d'une minute, Angélique se trouvait entourée de tous ceux qu'elle avait tant voulu revoir, et qui l'embrassaient tour à tour, en multipliant les questions. D'où venaitelle? Où était Rosnière? Pourquoi arrivait-elle seule, sans s'être annoncée? Et les paroles, les regards, les étreintes témoignaient d'une telle sollicitude, révélaient si vaillante l'affection de tous, qu'Angélique, éperdue, s'attendrissait, imposait silence aux suggestions maladives qu'elle écoutait tout à l'heure.
— Mais votre mari, répéta Charlotte, pourquoi n'est-il pas avec vous?
— Je suis veuve, dit Angélique.
— Il est mort! s'écria Manette.
— Où? Quand? Comment? demanda Dolissalde.
Angélique continua :
— Il est mort, voici plusieurs mois, dans le pays où nous nous étions réfugiés.
— Pauvre Angélique! reprit Charlotte, comme vous avez dû souffrir!
Mais Angélique secouait la tète, et, d'une voix que ses ressentiments non oubliés gonflaient d'une âpre colère, elle dit ;
— Les circonstances de son trépas ne m'ont même pas laissé la douceur de le pleurer. Il m'avait trahie, et il est tombé sous les coups d'un époux outragé. J'avais cessé de l'aimer quand je l'ai perdu.
A cet aveu, Charlotte s'était rejetée devant Dolissalde comme pour le défendre contre un danger qui éclatait. Son visage soudainement exprimait une angoisse. Quant à Dolissalde, sa pâleur révéla son émoi, et le révéla si violent, qu'Angélique reprit confiance dans son pouvoir. Si elle voulait î Mais elle restait sans volonté, et, loin de tirer de sa constatation une espérance, elle ne s'attachait plus qu'à savoir si Charlotte aimait Dolissalde. Charlotte comprit-elle ce désir? Elle y répondit avant que les questions d'Angélique l'eussent exprimé.
— Vous nous trouvez ici en plein bonheur, chère Angélique, dit-elle, et vous êtes arrivée très opportunément pour 'assister à notre mariage, car nous nous marions dans quelques jours.
Angélique, impassible sous le coup, ne témoignait aucune surprise, ayant deviné, dès son entrée à Saint- Marsans, qu'il y avait de l'amour dans l'air.
— Je m'y attendais, Charlotte, répondit-elle. En par-
tant, l'an dernier, j'étais sûre qu'à vivre près de vous, Dolissalde finirait par vous aimer.
Elle se gardait de toute allusion au passé. Dolissalde le rappela.
— Vous m'aviez vous-même montré le chemin du bonheur, dit-il. Vous m'aviez prédit que Charlotte me consolerait.
— Mais vous, ma chérie, reprit Mlle deSaint-Marsans, que comptez- vous faire?
— Je ne sais trop ; j'hésite encore.
— Restez près de nous, s'écria Dolissalde, d'un accent qui fit trembler Charlotte.
— Au moins jusqu'après notre mariage, reprit-elle, hésitante sans conviction.
Angélique^ silencieuse, ne savait que répondre. Il lui en coûtait de repartir, elle redoutait de rester. Elle venait de surprendre sur le visage de Dolissalde comme un reflet de l'ancienne flamme, sur celui de Charlotte, toutes les craintes d'un cœur ombrageux et jaloux. Partir, c'était s'immoler; rester, c'était immoler Charlotte, c'était s'exposer à tous les risques d'une passion qu'elle sentait prête à renaître, et que, peut-être, elle partagerait. Mais son hésitation fut de courte durée; elle prenait le parti le plus noble, le plus héroïque, le plus conforme au devoir; elle se sacrifiait.
— Je ne puis demeurer, mes amis, répondit-elle fermement; je ne suis venue que pour vous embrasser et pour chercher Manette. Va faire tes préparatifs, ma vieille, nous retournons à Paris. Nous repartirons aussitôt que les chevaux seront reposés.
On se récriait. Que ne restait-elle jusqu'aux noces? Que ne passait-elle au moins la nuit au château pour se remettre des fatigues de son voyage ? Mais elle comprenait
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que ces efforts à l'effet de changer sa décision, n'étaient que pour la forme. Dolissalde n'osait la retenir, Charlotte avait peur, et quoiqu'elle s'appliquât à dissimuler, se réjouissait de son départ. Il fallait donc partir.
Dans l'après-midi du même jour, Angélique quittait Saint-Marsans après avoir fait à ses amis de tendres adieux. On se promettait de se réunir bientôt. Mais elle savait bien que c'en était fait pour elle des affec* tions qu'elle abandonnait. Les liens brisés ne se renouent pas. Et peut-être valait-il mieux qu'il en fût ainsi. Qu'adviendrait-il de ses résolutions si, plus tard, elle retrouvait Dolissalde? Ils ne pouvaient se garder du péril qu'elle ne voulait pas courir, qu'en renonçant à se revoir. Une heure plus tard, accompagnée de Manette, elle arrivait à Saint-Jean de Luz. Résolue à s'y reposer jusqu'au lendemain de ses émotions et de ses fatigues, elle descendit dans une auberge et s'enferma chez elle, après avoir donné des ordres en vue de son départ.
Cette auberge déroulait sa façade sur la plage. De la chambre qu'elle occupait, Angélique, par la croisée ouverte, découvrait, jusqu'à ses extrémités, la rade qui se creuse en demi-cercle sur les bords, et que bornent au large les hautes digues, construites en d'autres temps pour protéger la ville contre la mer. De ces digues. Tune, celle de gauche, s'appuie au petit port de Socoa, l'autre, celle de droite, part des rochers de Sainte-Barbe. Entre elles, deux goulets s'ouvrent aux navires, double brèche taillée dans la muraille protectrice qui barre en cet endroit l'Océan et contient ses flots. Des vagues viennent sans cesse se briser contre le granit qui les brave, et, par les grandes tourmentes comme irritées de sa résistance, elles se dressent en
hautes colonnes d'écume, qui s'écroulent soudain pour retomber en lames meurtrières sur. les jetées qu'elles n'ont pu dépasser.
Saisie par la vision de ces jeux redoutables, par cette lutte acharnée de l'eau contre la pierre, Angélique ne pouvait en détacher ses yeux. Quand dix heures sonnèrent, et alors que Manette l'avait quittée pour aller dormir, elle était encore à la même place, regardant avidement, sous les blancheurs lunaires, la masse lumineuse des eaux agitées, chargées d'étincelles qui criblaient l'écume de pointes de feu. Soudain, elle se leva, attirée par la mêlée tragique ^es éléments, par ieurs rumeurs, par les plaintes du vent qui secouait sur leurs ancres quelques navires réfugiés dans la rade. Elle voulait voir de près l'abîme, et en toucher les bords. Elle sortit enveloppée d'une mante, et, longeant la plage d'un pas assuré, elle se dirigea vers les hauteurs de Sainte-Barbe qu'elle devait gravir pour redescendre au delà sur la jetée.
A ce moment déjà, songeait-elle à disparaître? Entrevoyait-elle la mort comme la délivrance, comme un moyen d'en finir avec cette vie, où, depuis sa jeunesse, elle n'avait subi qu'épreuves, humiliations, douleurs, et ou elle ne croyait plus pouvoir être heureuse? C'était son secret. Elle l'emportait avec elle, et, comme, à défaut d'elle, nul ne l'a révélé, on ne peut que conjecturer.
Peut-être, en cet instant, se rappelait-elle les cruels souvenirs du passé, faits de deuils et de désillusions, les jours d'horreur qui venaient de finir sans qu'on pût espérer qu'ils ne recommenceraient pas, tout ce qui l'écrasait d'un poids trop lourd, lui rendait odieux ce qu'elle avait laissé derrière soi, et non moins odieux
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l'avenir qu'elle entrevoyait, soit qu'elle se résignât à remonter sur le théâtre, témoin de ses succès, soit qu'elle se décidât à rendre public son mariage avec Rosnière et à revendiquer le rang auquel il lui donnait droit. Et sans doute, l'une et l'autre de ces deux carrières, les seules qui s'offrissent à s6s ambitions, l'effrayaient-elles également, et, par avance, l'abreuvaientelles des mêmes dégoûts, puisque, si elle avait résolu de mourir, ce ne pouvait être qu'afin de s'y dérober.
Lorsqu'elle fut enfin parvenue à l'endroit qu'elle s'était proposé d'atteindre, au pied des rochers de Sainte-Barbe, au point où commence la digue, elle s'arrêta. De près, le spectacle était encore plus saisissant que de loin. La tempête déchaînée agitait plus furieusement les eaux. Avec une violence terrifiante et un bruit terrible, des lames venues du large, semblable» à une charge de cavaliers qui se serait grossie sur sa route, s'avançaient, heurtaient, en des chocs assez forts pour la briser, la solide barrière qui s'opposait à leur passage. Repoussées, elles s'élevaient d'un bond jusqu'à de vertigineuses hauteurs et, en s'abîmant sur la jetée, jaillissaient de toutes parts, menaçant d'emporter, comme d'un coup de balai, tout ce qui se serait trouvé sur leur passage.
Quelque danger qu'il y eût à s'exposer à leur fureur, Angélique ne s'éloignait pas, elle semblait clouée au sol sans épouvante, comme grisée par la poussée tumultueuse des flots . A chaque chute de l'eau sur la pierre , elle en était éclaboussée; le vent s'engouffrait sous sa mante, en soulevait les plis autour de son corps, dénouait ses cheveux, et, dans ses capricieux emportements, la faisait osciller ainsi qu'un arbre flexible qui rompt et ne se brise pas. Mais loin de songer à fuir.
elle s'exaltait au déchaînement de cette tourmente, et de plus en plus s'y livrait, dominée par un besoin de se donner en pâture au monstre dévorant qui rugissait à ses pieds.
Cédant bientôt à l'attrait du gouffre, elle détacha sa mante que le vent emporta jusque sur la pointe d'un rocher où elle s'abattit; puis, ayant fait le signe de la croix, elle s'engagea sur la jetée qui s'avançait au loin dans la mer et semblait y ménager un chemin. Au bout de quelques pas, elle se retourna, porta la main à sa bouche, envoya dans ce geste un baiser du côté de la ville où brillaient dans la nuit quelques lumières, et attendit. Combien de temps? Les vagues se succédaient impétueuses. Elles enlevaient tout, balayaient tout. Il y eut enfin un répit, et, sous la lumière du ciel, apparut vide, déserte, et toute luisante des incessants enveloppements du flot homicide, la jetée où s'était dressée, en une vision brève comme l'éclair, la silhouette d'Angélique.