LE RETOUR DE DOLISSALDE
Au château de Saint-Marsans, depuis le départ d'Angélique et d'Haristéguy, on vivait en de perpétuelles alarmes qu'excitait de plus en plus la gravité des événements. Dans les Pyrénées, comme dans presque toute la France, les Jacobins de Paris avaient recruté des adeptes et trouvé des imitateurs. Sous l'influence du Comité de salut public, la Terreur commençait à y sévir de toutes parts. A Saint-Jean de Luz, elle devenait de jour en jour plus intense et plus sombre. On arrêtait des suspects, on persécutait les nobles et les prêtres, les visites domiciliaires se multipliaient, et la municipalité venait de décider l'achat d'une guillotine. D'autre part, la guerre se continuait entre la France et l'Espagne. Les populations des contrées où se déroulaient ses péripéties en subissaient les troublants contre-coups. Quoique, sur ce point de la frontière, elle se réduisît à des -combats d'avant-postes, aux efforts réciproques des belligérants pour passer la Bidassoa
et aller attaquer l'ennemi sur son territoire, elle n'en engendrait pas moins des surprises, des alertes, des périls.
Ce n'était point là cependant la principale cause des alarmes auxquelles étaient livrés les habitants de Saint-Marsans. Plus encore que des violences jacobines qu'ils espéraient conjurer et que du voisinage de la guerre avec lequel ils se familiarisaient, ils s'inquiétaient d'être sans nouvelles de leurs chers voyageurs partis pour Paris un mois avant. Manette pleurait et gémissait du matin jusqu'au soir, convaincue qu'Angélique était morte ou emprisonnée. Elle se reprochait de ne s'être pas mise en route avec elle, de lui avoir obéi en restant au château, alors que, si elle se fût écoutée, elle l'eût suivie pour affronter à ses .côtés les dangers d'un séjour dans la capitale devenue le foyer des pires passions révolutionnaires. Parfois, l'excès de ses angoisses lui suggérait le dessein d'aller la retrouver, et ce n'était pas trop des adjurations de Mlle de Saint-Marsans pour la retenir. Elle y cédait, contrainte» Mais sa résignation n'allait pas sans désespoir.
Mme Dominique éprouvait des inquiétudes analogues en ce qui touchait son mari, bien qu'elle le sût vaillant, prudent, habile à se tirer des mauvais pas. Chaque jour, elle espérait vainement une lettre, et sa déception quotidienne, à tout instant, lui arrachait des larmes.
Charlotte, quoiqu'elle ne fût pas plus rassurée, se dominait. Elle s'efforçait de dissimuler ses soucis pour ne rien ajouter à la douleur des deux vieilles femmes qui vivaient auprès d'elle. Elle les exhortait à la patience, leur adressait à toutes deux des paroles de
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consolation, étouffant, pour n'en rien laisser paraître, ses craintes incessamment accrues par le caractère tragique des incidents qui se succédaient à Paris.
Quant à elle, c'est surtout pour Dolissalde qu'elle tremblait; oui, pour Dolissalde, dont sa pensée ne pouvait se détacher. Lors de leur première rencontre à Paris, elle ne le jugeait que d'après ce qu'elle appelait ses crimes; elle ne voyait en lui que le sujet révolté, meurtrier de son roi, le complice de tous les forfaits dont elle accusait la Révolution. Si on lui eût dit alors qu'un jour viendrait où elle penserait sans colère à ce grand coupable, et qu'au mépris, qu'à la répulsion qu'il lui inspirait, se substitueraient, en quelques semaines, une sympathie enthousiaste pour sa nature loyale, une pitié profonde pour ses malheurs et même la volonté d'en hâter la fin, elle aurait protesté.
Comme elle avait changé depuis ! Avec quelle rapidité germait la semence jetée en son cœur par Angélique ! Des sentiments nouveaux y fleurissaient. Plus indulgente, plus équitable, attendrie au souvenir de la noble conduite de Dolissalde envers elle et envers Angélique, électrisée par son courage, émue par sa grandeur d'âme, par sa conduite magnanime envers le marquis de Rosnière, et surtout apitoyée par le douloureux dénouement de ses amours, elle oubliait peu à peu ses anciens griefs et, désarmée, sans résistance, elle inclinait au pardon.
Quand les papiers publics annoncèrent la chute des Girondins, les mesures arbitraires qu'avait arrachées contre eux à la lâcheté de la Convention l'audace de la Commune, ses sentiments s'exaltèrent. Qu'était devenu Dolissalde dans cette tempête où venaient de sombrer
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tant d'ardente jeunesse, tant de nobles ambitions et d'aspirations généreuses? Était-il tombé victime de son dévouement à sa cause? Avait-il pu s'enfuir? Était-il incarcéré ? Elle l'ignorait, ne sachant rien de lui, et cette incertitude la torturait. N'osant espérer qu'il échapperait à l'échafaud et qu'elle le reverrait, elle le pleurait comme s'il était mort. Moins elle croyait à son retour, plus elle se plaisait à évoquer son image, à la reconstituer dans sa mémoire, à la parer, comme s'il lui eût été doux de se la rendre plus chère, et grâce à ce lent travail qui s'opérait en son âme, sous la poussée d'impressions qu'elle avait subies sans les raisonner, une heure arrivait où, dans son empressement à reconnaître qu'elle l'avait mal jugé, elle s'avouait à ellemême que s'il eût vécu, peut-être l'aurait-elle aimé et consolé de l'abandon d'Angélique.
Lorsque, pour la première fois, cet aveu avait éclaté dans son cœur, elle s'était indignée contre elle-même, se reprochant sa faiblesse, irritée de la facilité avec laquelle elle faisait litière du passé et cédait à l'emportement de son imagination. Mais, en dépit de sa révolte, le charme que Dolissalde exerçait sur elle depuis qu'elle savait qu'Angélique ne l'aimait pas, continuait à la transformer. Elle avait beau résister, elle allait à l'amour, entraînée par la force des choses, plus puissante que les préjugés de naissance et d'éducation. Épuisée par ses vaines résistances, elle s'abandonnait au courant de ses idées nouvelles, en se donnant comme excuse la certitude qui se formait en elle que Dolissalde ne reviendrait plus. Qu'importait qu'elle l'aimât, s'il ne devait pas revenir? Qui offenserait-elle en le chérissant à travers l'absence et peutêtre dans la mort ?
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Ce qu'elle éprouvait, ces combats dont sa conscience, où ils se livraient, était seule le témoin, elle n'en disait rien. Elle le cachait sous une impassibilité dont elle ne se relâchait que pour réconforter Manette et Mme Dominique. Elle trouvait alors des accents chaleureux et rassurants qui tombaient de sa bouche comme un témoignage de sa confiance en Dieu, et quand elle disait et répétait que Dieu, dans sa miséricorde, ne voudrait pas laisser périr les innocents, elle s'appliquait à ne pas prononcer un mot qui eût pu révéler £on secret.
Les jours s'étaient écoulés ainsi, remplis par les péripéties de ces drames intimes, par les craintes incessantes, par les angoisses renouvelées, au fur et à mesure que le danger grandissait autour du château de Saint-Marsans, soit par suite des progrès de la Terreur, soit à la faveur des incidents de la guerre. Il y avait plus d'un mois qu'Angélique et Haristéguy étaient partis, et leur silence se prolongeait, sans qu'il fût possible d'en deviner la cause. On ne pouvait l'attribuer qu'à quelque catastrophe, perspective affreuse qui mettait en deuil la vieille maison et ceux qu'elle abritait. Brusquement, arrivèrent des nouvelles, mais sous la forme la plus alarmante et la plus inattendue.
Un soir, une troupe de gardes nationaux envahit le château. Ils venaient de Saint- Jean de Luz. L'officier qui les commandait était porteur d'un ordre de perquisition. Tandis que ses soldats exécutaient cet ordre en bouleversant le château de la cave au grenier, il apprit à Charlotte et à Mme Dominique qui l'interrogeaient sur les motifs de ces mesures de rigueur, que le Directoire du département, ayant reçu l'avis que Dolissalde s'était enfui de Paris, avait supposé qu'il se
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cachait à Saint-Marsans. On fouillait la maison avec l'espoir de l'y trouver, son arrestation étant ordonnée par le Comité de salut public. De la citoyenne Mongautier et d'Haristéguy, il ne fut pas question,
Charlotte respira, convaincue qu'Angélique et son compagnon étaient en sûreté. Quant à Dolissalde, puisqu'on le cherchait, c'est qu'on ne le tenait pas. Il restait donc toujours libre, réfugié quelque part, soit en France, soit à l'étranger. La perquisition, naturellement, fut infructueuse, et pour la première fois Charlotte commença à croire que Dolissalde était sauvé. Elle s'en réjouit. Mais l'événement la troubla jusqu'au fond de l'âme. Dolissalde vivait. Elle était donc exposée à se rencontrer de nouveau avec lui. S'il revenait, que ferait-elle? Que deviendrait-elle? Auraitelle le courage de le fuir? Et à l'idée que ce courage lui manquerait, qu'elle resterait sous le même toit que cet homme dont le souvenir l'obsédait, et qu'un jour, oubliant Angélique, il se jetterait à la poursuite du bonheur, elle prévoyait un dénouement qui, par avance, l'emplissait d'épouvante et de remords. Mais c'était le dernier effort de ses préjugés contre son cœur. Le retour de Dolissalde devait consommer sa défaite et précipiter sa soumission à la destinée que Ibs circonstances lui préparaient.
Un matin, comme elle venait de sortir de sa chambre et gagnait le parc, eller fut saisie d'étonnement en apercevant sur la terrasse la silhouette d'un homme qui lui tournait le dos et que de loin elle ne reconnaissait pas. Elle se demandait qui il était, lorsqu'il fit un mouvement de son côté. Les appréhensions qu'elle avait éprouvées en le voyant se dissipèrent. C'était Haristéguy. Il se rapprochait d'elle. Mais elle n'eut
pas la patience d'attendre qu'il fût à sa portée, et courut vers lui :
— Enfin, vous voilà revenu ! s'écria-t-elle.
— Revenu cette nuit, après avoir couru d'innombrables aventures, répondit-il.
— Que ne m'a-t-on avertie de votre arrivée! J'avais si peur de ne pas vous revoir I
— J'ai supposé que vous dormiez, mademoiselle. Je n'ai pas voulu qu'on vous éveillât.
— Mais Angélique n'aurait pas dû avoir les mêmes scrupules que vous. Où est-elle? J'ai hâte de l'embrasser.
— La citoyenne Mongautier n'est pas rentrée avec moi. Elle est mariée et a suivi son mari.
— Mariée) répéta Charlotte, anxieuse et soudain mordue au cœur par un soupçon. Est-ce Dolissalde qu'elle a épousé?
— Dolissalde 1 Non. Elle est la femme du marquis de Rosnière. En voici la preuve.
Il montrait à Charlotte l'acte de mariage que lui avait confié Angélique. Elle y jeta les yeux.
— Mais, alors, Dolissalde?...
— Rassurez-vous , dit Haristéguy en désignant les croisées d'une chambre du premier étage; il repose. Quoique plus jeune que moi, il n'a pas ma vigueur. Il tombait de fatigue; il s'est couché en arrivant. Il est vrai que le voyage a été rude.
Au soupçon si court de Charlotte succédait une joie immense et fiévreuse. Dolissalde en vie, là, si près d'elle, et, grâce au mariage d'Angélique, libre désormais d'aimer qui il voudrait et de se laisser aimer f Elle défaillait sous l'émotion, ne pouvant en croire ses yeux et ses oreilles, toute secouée par ce retour inat-
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tendu du voyageur, qui la faisait passer d'une trop longue angoisse au bonheur rêvé. Elle reprit :
— Angélique mariée, Dolissalde sauvé, comment cela s'est-il fait ?
— Nous vous le raconterons, mademoiselle, répondit Haristéguy. Mais je dois vous dire d'abord que nul ne doit savoir que le citoyen représentant est revenu avec moi.
Charlotte comprit à demi-mot.
— C'est donc vrai qu'il est proscrit ?
— Oui, proscrit; obligé de se cacher s'il veut sauver sa tête.
— Mais, alors, pourquoi l'avoir conduit à Saint- Marsans? Il n'y est pas en sûreté. On y est venu pour l'arrêter.
— J'avais prévu qu'on viendrait. C'est ce qui m'a décidé à l'amener ici. Puisqu'on y est venu, il n'est pas probable qu'on y revienne. On ne voudra jamais croire que, traqué par ses ennemis, il a eu l'audace de se cacher dans cette maison. C'est ailleurs qu'on le cherchera désormais, pendant que nous nous efforcerons de ne pas laisser soupçonner sa présence au milieu de nous.
— Dieu le protège et nous protège I
— Il l'a protégé déjà sur la route que nous venons de parcourir pendant trois semaines, observa Haristéguy. Nous voyagions à pied, la nuit; durant le jour, nous restions cachés dans les bois, dans des granges, au bord des rivières, dans les oseraies ou sous les arches des ponts; nous évitions de traverser les Jieux habités, et plus nous approchions de Saint-Jean de Luz, où le citoyen Dolissalde est si connu, plus ces précautions devenaient nécessaires. C'est grâce à elles
que nous sommes arrivés sains et saufs, après avoir conjuré des dangers redoutables.
— Mais ces dangers, ne va-t-il pas les retrouver ici? fit Charlotte avec inquiétude. Sa cause est perdue; les Girondins vaincus n'ont plus un ami dans ce pays. Ceux mômes qu'ils obligèrent, quand ils étaient puissants, les ont reniés, et, pour se faire pardonner d'en avoir reçu des bienfaits, sont prêts à les dénoncer. Si l'on apprenait à Saint-Jean de Luz que Dolissalde est revenu, vous né le sauveriez pas.
— Je le cacherai si bien qu'on ne découvrira pas sa retraite.
— Mais vous, Haristéguy, vous qu'on savait dévoué à ses intérêts , ne voudra-t-on pas vous faire expier votre dévouement ?
Haristéguy, d'un geste, rassura Mile de Saint- Marsans.
— Moi, je ne crains rien, dit-il. Je sais comment il faut s'y prendre pour endormir les défiances. Je serai violent dans mes propos; je feindrai d'approuver les motions révolutionnaires. On me verra dans les clubs, et on m'entendra aussi, car je crierai plus fort que les enragés. Malheur à qui ferait mine de douter de mon civisme! Il faudra me pardonner, mademoiselle, si je deviens un farouche sans-culotte, ajouta-t-il en souriant tristement. Je n'ai aucun moyen de protéger le citoyen Dolissalde, de vous protéger vous-même, ainsi que vos biens et les habitants de cette maison, si ce n'est, puisque les loups nous menacent, de hurler avec eux.
— Pauvre Haristéguy! soupira Charlotte en lui pressant affectueusement la main.
Maintenant qu'elle était tranquillisée sur le sort de Dolissalde, elle avait hâte de connaître les circon-
stances en lesquelles le mariage d'Angélique avec Rosnière avait été décidé et célébré. Haristéguy lui en fit le récit. Elle connut de la sorte les dramatiques incidents de la journée du 2 juin : la Convention assiégée par la Commune, obligée de livrer les Girondins; ceux-ci déclarés prisonniers; Dolissalde fugitif, arrêté dans sa faite et menacé dans sa liberté, quand Rosnière était apparu à Timproviste pour le sauver; puis, le soir venu, la course à la recherche d'un refuge, l'arrivée au couvent des Bénédictines, et, le lendemain, ce mariage inattendu, célébré dans le mystère, après lequel Angélique était partie avec son mari, tandis que Dolissalde et Haristéguy, l'un proscrit, l'autre se faisant son complice, préparaient leur propre départ et entreprenaient, à travers la France terrorisée et devenue la proie des scélérats, ce voyage de deux cents lieues qui s'était heureusement et presque miraculeusement accompli.
Tandis qu'ils s'entretenaient ainsi. Manette et Mme Dominique vinrent les rejoindre. Haristéguy leur avait raconté déjà ce qu'il racontait à Charlotte. Mais elles l'écoutèrent de nouveau; elles ne se lassaient pas de l'entendre, Mme Dominique avec la sérénité d'une femme heureuse d'avoir retrouvé son mari, et Manette, quoique satisfaite du mariage d'Angélique, lui gardant rancune, lui reprochant de l'exiler loin d'elle.
— Il faut lui pardonner, disait Haristéguy pour apaiser le mécontentement de la nourrice. C'est dans votre intérêt qu'elle vous laisse encore parmi nous. Pour atteindre la retraite où elle vit, il faudrait braver bien des obstacles. Elle en a eu peur pour votre vieillesse. Elle préfère attendre, pour vous appeler, des jours moins sombres.
Manette feignait de se laisser convaincre. Mais, en réalité, son regret, né d'une affection exclusive et jalouse, ne s'apaisait pas. Elle souhaitait de devenir petit oiseau pour voler auprès de sa chère Angélique.
Durant toute cette matinée, Mlle de Saint-Marsans rôda, impatiente et nerveuse, autour de la chambre de Dolissalde. Elle passait et repassait sous ses fenêtres et devant sa porte; elle épiait son réveil, pressée de le revoir, de s'entretenir avec lui, de connaître l'état de son âme, maintenant qu'il avait dû renoncer à conquérir la tendresse d'Angélique.
— L'aime-t-il encore? se demandait-elle. Se consolera-t-il ? Finira-t-il par l'oublier?
Ces questions auxquelles elle ne pouvait répondre, et que tant de fois elle devait se poser durant les jours qui allaient suivre, revenaient à tout instant sur ses lèvres comme un refrain et comme un écho de ses secrètes préoccupations. Sa volonté n'entrant pour rien dans ce déchirement de sensations si nouvelles, elle ne se reprochait plus de les subir, ayant tout fait pour s'y soustraire. Au surplus, il importait peu que sa volonté en fût ou non complice, puisque maintenant elle n'avait plus assez d'énergie pour les écarter. Le retour de Dolissalde achevait de la désarmer; ce retour, la perspective d'une existence qu'il allait rendre commune et où, à tout instant, Charlotte verrait le proscrit, aiderait à le cacher, contribuerait à tromper la vigilance de ses persécuteurs. Alors qu'un rapprochement de tous les instants se préparait, comment auraitelle pu se défendre contre l'amour qui la guettait? Se défendre ! Elle n'y songeait plus. Résiste-t-on au tourbillon qui vous emporte ?
Quelques heures plus tard, elle eut enfin le bonheur
de voir Dolissalde. Manette et Mme Dominique étaient venues le saluer dans sa chambre. Haristéguy avait exigé qu'il n'en sortît pas. Personne ne connaissait son arrivée à Saint-Marsans. Il fallait entretenir cette ignorance, ne pas se montrer, ne pas s'exposer aux indiscrétions des domestiques. Dolissalde devait donc rester dans son appartement. Il y serait servi par Haristéguy et par Mme Dominique. Il n'y aurait de trêve à cette captivité nécessaire que le soir venu, lorsque ceux dont on pouvait craindre les indiscrétions seraient rentrés. Alors, le prisonnier serait libre de se promener dans le parc. On vivrait ainsi, au jour le jour. Si quelque danger se produisait, on modifierait ces dispositions. Le domaine était vaste. Haristéguy s'occupait d'y préparer d'autres asiles pour Dolissalde, afin qu'à la moindre alerte il passât rapidement de l'un dans l'autre.
Lorsque Dolissalde avait quitté Paris pour venir à. Saint-Jean de Luz, ce n'est point une vie d'abdication et d'immobilité qu'il se proposait. A l'exemple de ceux de ses collègues qui s'étaient enfuis, il voulait soulever son département, y recruter les braves gens qu'exaspérait la violence des Jacobins, se mettre à leur tête et marcher sur Paris afin d'y seconder le mouvement, concerté d'avance, que devaient préparer en Normandie Vergniaud et Barbaroux. Pour le décider à se réfugier à Saint-Marsans, Haristéguy avait encouragé^ ces projets. Mais, une fois en route, il s'était attaché à. l'en détourner. Il savait que dans les Pyrénées, les éléments d'une armée de réaction contre les violents n'existaient plus. Là plus qu'ailleurs, la Terreur avait anéanti les courages et paralysé les bonnes volontés. Et puis, en raison de la guerre engagée entre la France
et l'Espagne, la surveillance du Comité de salut public s'exerçait dans le pays avec une rigueur inusitée. Toute tentative pour déchaîner des luttes intestines devait fatalement avorter. Dolissalde s'était laissé convaincre par ces conseils dont il allait bientôt reconnaître la sagesse. Il avait renoncé à ses desseins, contraint et forcé, et, dès lors, il ne lui restait plus qu'à se prêter avec docilité à tout ce qu'Haristéguy voulait entreprendre pour sauver sa tête mise à prix.
C'estjde ces choses que, en présence de Manette et de Mme Dominique, il entretint Charlotte. Il regrettait de n'avoir pas suivi ses amis en Normandie. Mais il avait foi dans leur prochain triomphe. Il se promettait, si son espoir se réalisait, si les forces qu'ils étaient en train de mobiliser mettaient en déroute celles que la Convention dominée par la Commune envoyait pour les combattre, de lever à son tour, dans son département, l'étendard de la révolte, afin d'aller grossir leurs effectifs. Mais, jusque-là, il était tenu d'attendre, de se résigner à l'immobilité et de se cacher, puisqu'il était poursuivi.
Charlotte l'écoutait, attentive, louait sa prudence, n'approuvant des plans qu'il exposait que ceux qui le fixaient à Saint-Marsans pour une durée qu'elle souhaitait longue et paisible.
— Ne songez pas à nous quitter, lui disait-elle. Ici, vous êtes en sûreté. Il n'en serait plus de même si vous alliez ailleurs.
Elle prêchait un converti. Il comprenait que son salut dépendait de sa patience, et que s'éloigner d'un asile où l'environnaient une inépuisable sollicitude et un ardent dévouement serait jeter au sort, qui venait de se prononcer en sa faveur, un imprudent défi.
Manette et Mme Dominique s'étant éloignées, Dolissalde et Charlotte restèrent seuls. Alors, ils abordèrent un autre sujet, ce mariage d'Angélique qui avait détruit les dernières espérances deDolissalde et en avait allumé d'autres dans le cœur de Charlotte, dont elle retenait l'aveu, bien qu'elle s'y fût attachée passionnément et qu'elle en appelât la réalisation prochaine. Interrogé par elle, il lui confessa que cet événement n'avait pu le guérir de son amour. Il chérissait Angélique comme si elle était libre encore. Il ne pouvait se résoudre à croire qu'elle fût perdue pour lui. Et cette confession si douloureuse pour Charlotte et qu'il ne lui eût pas faite s'il avait su à quels sentiments elle était livrée, il la couronna par ces paroles :
— Je ne l'oublierai jamais, je l'aimerai toujours, et puisqu'elle ne peut plus être à moi, ce sera comme si elle n'était plus. Je porterai éternellement son deuil.
Que ne frappait-il Charlotte d'un poignard ! Elle eût moins souffert en sentant sa chair se déchirer qu'elle ne souffrit en entendant ce langage. 11 résonnait à ses oreilles ainsi qu'une dure sentence prononcée par un juge implacable. Comme elle voulait ne pas laisser surprendre son secret, elle dissimula et feignit de traiter légèrement cette formelle déclaration.
— C'est ainsi que l'on parle d'abord, dit-elle, une pointe de raillerie dans la voix. Au lendemain du jour où on fut blessé, on croit que la blessure ne se cicatrisera pas. Mais, plus tard, quand elle est guérie, — et elle guérit toujours, — on tient un autre langage. Vous n'échapperez pas au sort commun, Dolissalde; vous vous consolerez.
— Jamais! jamais! afflrma-t-il.
Elle renonça à laisser se prolonger un débat si pénible et se contenta de répondre :
— Puisse le ciel vous venir en aide f
— Le ciel, s'écria-t-il, que peut-il pour moi?
— Il peut mettre sur votre route une autre femme, ouvrir de nouveau votre cœur à l'amour, en même temps que le sien.
Elle s'arrêta ; elle venait de s'apercevoir qu'elle recommençait la querelle. Elle se faisait honte intérieurement de son insistance intéressée. Quant à lui, il conserva son attitude de désespérance inguérissable et résignée, et, sans répondre, il marqua d'un geste qu'il est des douleurs dont rien ne console, des souvenirs que rien n'efface, et que celui d'Angélique resterait toujours vivant dans sa mémoire et dans son cœur.
Charlotte le quitta en proie au découragementet à la tristesse, humiliée de lui avoir tenu un langage si propre à la trahir, et non seulement de n'avoir pas été comprise, mais encore d'avoir acquis la certitude qu'il voulait s'enfermer dans son malheur comme dans un refuge impénétrable à quiconque serait tenté de le consoler. Et ce qui ajoutait à son humiliation, c'était de découvrir enfin, avec une évidence aveuglante, ce que, depuis tant de jours, elle s'obstinait à ne pas regarder en face : l'amour qui la possédait. Formé lentement sous l'influence d'événements imprévus, tour à tour accepté comme une nécessité qu'il fallait subir, combattu comme un ennemi, discuté, raisonné, bafoué, nié, cause de remords amers et sujet de joies enivrantes, il éclatait maintenant, brisant tous les obstacles, s'emparant, sur le terrain où il avait germé, de toute la place nécessaire à son épanouissement. Que pouvait Charlotte pour lui barrer la route? La conviction même que Do-
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lissalde ne le partageait pas ne suffisait plus à en arrêter la croissance. Arbuste vigoureux venu sur un sol vierge, il poussait de tous côtés ses tiges, prêt à fleurir, dussent ses fleurs se flétrir sans avoir été cueillies.
Ainsi, elle cessait d'être maîtresse de son cœur. Après ravoir toujours dominé, elle en devenait l'esclave; il fallait lui obéir et aimer cet homme qui venait de déclarer qu'il n'aimerait jamais une autre femme qu'Angélique. C'était assez pour enfanter le plus cruel des supplices, et durant quelques heures Charlotte en connut toutes les horreurs. Mais une crise si violente ne pouvait durer. Peu à peu, elle s'apaisa. A vingt ans, on ne perd pas à jamais l'espoir du bonheur. On porte en soi des trésors d'énergie pour réagir, et il n'est pas de douleur dont la jeunesse ne vienne à bout. Charlotte aimait. Sa confiance un moment ébranlée devait renaître de son amour même. Elle ne tarda pas à se convaincre qu'elle était en train de la recouvrer.
Lorsque, pour la seconde fois, elle se retrouva en présence de Dolissalde, elle entrevit dans l'avenir, à la faveur de l'apaisement qui s'était fait en elle, cette victoire dont elle avait d'abord douté. Pour effacer dans ce cœur meutri le souvenir d'Angélique, elle possédait des armes : beauté virginale, grâce fière, esprit alerte, tout ce qui embellit et tout ce qui séduit, et la plus puissante de toutes : son amour. Elle possédait encore quelque chose de plus, la possibilité de voir Dolissalde tous les jours, de se dévouer pour lui et de l'attendrir peu à peu en se dévouant. Enfin, elle avait devant soi> pour la seconder, le temps, et c'est de lui plus encore que de tout le reste qu'elle attendait le prix de sa constance.
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LES DESSOUS d'uN MARIAGE d'AMOUR.
On touchait à la fin de septembre. La nuit venait. Elle voilait de ses premières ombres les sites agrestes ■qui font de la vallée deChevreuse où s'étaient réfugiés, •en quittant le couvent des Bénédictines, Angélique et «on mari, un des plus beaux pays du monde. Le petit village qu'ils habitaient, Laverrière, à mi-chemin entre Versailles et Paris, s'endormait dans la beauté mélancolique du soir. Sur la route au bord de laquelle leur maison basse et modeste déroulait sa façade fleurie et les vieux murs de son jardin, passaient de rares promeneurs, des Parisiens que la Terreur avait chassés, eux aussi, de la ville en proie à de sombres orages et qui demandaient à la nature, à l'heure où, plus encore que le jour, elle s'épanouissait dans les floraisons embaumées de l'été unissant, l'aumône d'un allégement de leurs soucis, l'oubli momentané de leurs malheurs privés et des calamités publiques.
En ces sombres jours où la Terreur, peu à peu, avait pénétré partout, il n'était guère de contrée en France où elle n'exerçât ses ravages. Presque partout, le pouvoir local appartenait aux violents, aux énergumènes, < aux enragés », comme on disait, sortis, pour la plupart, de la lie delà population, toujours disposés à exagérerles ordres du Comité de salut public et à en accroître la rigueur par la brutalité de l'exécution. Cependant, en certains endroits, se rencontraient encore des munici-
palités composées de braves gens qui s'eflforçaient d'atténuer cette rigueur et de venir en aide aux malheureux. Ce phénomène se produisit notamment dans plusieurs localités des environs de Paris, à Sceaux, àCroisy, à Châtenay, à Champigny, ailleurs encore. Aussi, beaucoup de Parisiens s'étaient-ils retirés là, en fuyant les horreurs de Paris.
Le village de Laverrière fut un de ces coins privilégiés- Il était devenu en quelque sorte un lieu d'asile. C'est parce que Rosnière le savait qu'il y avait conduit Angélique. En y arrivant, ils y avaient trouvé quelques familles qui étaient venues s'y installer, et parmi lesquelles lui-même comptait des amis. Ces réfugiés vivaient entre eux, se réunissaient chaque jour, mettaient en commun leurs angoisses et leurs ressources, tâchaient de se créer une existence supportable en attendant de pouvoir reprendre leur ancienne existence, si profondément troublée par la Révolution. Angélique et son mari avaient reçu d'eux un accueil fraternel et pouvaient, maintenant, se croire à l'abri du fléau qui sévissait cruellement ailleurs. C'est là qu'ils avaient goûté les premières ivresses de leur amour, et, à ne considérer que les apparences de leur vie, elle semblait être tout au bonheur.
Pourtant, quiconque, durant cette soirée, eût surpris Angélique et l'eût vue telle qu'elle était , seule sur son étroit balcon où elle se tenait accoudée, les yeux fixés du côté de Paris, sur la route dont elle pouvait au loin suivre les sinuosités, eût deviné qu'une sourde inquiétude troublait son habituelle sérénité. Elle attendait Rosnière. Parti de la veille,.en promettant de revenir le lendemain, dès le matin, il n'était pas encore revenu, et la prolongation de son absence alarmait Angélique.
Depuis leur arrivée à Laverrière, après leur mariage, il avait fait d'autres courses pareilles, en prétextant de son dévouement à la cause royale, de la nécessité de se concerter, en vue de soulèvements prochains, destinés à seconder ceux de la Vendée, avec les membres du comité royaliste qui s'était organisé à Paris, et y fonctionnait en secret dans l'intérêt des princes proscrits. Chaque fois, en le voyant s'éloigner, sa femme avait senti son cœur se serrer à la pensée des dangers qu'il allait courir. Mais comme toujours il était rentré à l'heure dite, comme à chacun de ses retours il raillait ses frayeurs et ses inquiétudes, comme il prétendait que sous son uniforme de garde national il pouvait circuler librement et défier toutes les surveillances, elle avait fini par s'accoutumer à ces voyages, encore qu'elle soupçonnât qu'il ne lui en avouait pas les véritables causes. Pourquoi allait-il si souvent à Paris? Pourquoi ces courses périlleuses, espacées au début, se multipliaient-elles maintenant au point de se renouveler toutes les semaines? Elle n'en savait rien, ou plutôt elle n'en savait que ce que lui-|mème en disait. Mais disait-il la vérité? Elle l'avait cru d'abord, elle voulait le croire encore et ne le croyait plus.
Qu'elle doutât de lui si peu de temps après leur mariage, c'était au moins la preuve que, par quelque côté, Rosnière avait trompé son espoir et altéré sa confiance. Rien déplus vrai; elle n'avait plus la foi robuste des premiers jours. Il lui semblait que, dans le cœur de ce mari qu'elle s'était choisi sans l'avoir assez étudié pour le bien connaître, une lassitude du bonheur, déterminée peut-être par l'habitude comme aussi parla fougue qu'elle-même avait mise à se donner, succédait à l'amoureuse fièvre de la lune de miel. On eût dit que Ros-
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nière, rapidement rassasié des témoignages d'une tendresse trop ardente pour être habile, se marchander et rallumer, en se marchandant, des flammes plus vives, s'était apaisé tout à coup.
Les circonstances en lesquelles ils s'étaient mariés ne disposaient que trop Angélique à se défier de lui. Si d'abord sa foi avait été entière, il avait suffi, pour l'ébranler, de ce ralentissement visible de la passion qu'elle s'enorgueillissait d'avoir inspirée et de partager. Ce n'étaient encore que traits sans signification précise, des préoccupations surprises par l'œil vigilant de la femme, et dont les motifs lui échappaient, de légers mensonges, pardonnables peut'-être entre époux que les convenances seules ont unis, alors que ceux qui se chérissent sont toujours incités à les considérer comme des offenses à l'amour, des riens en un mot, mais des riens qui étaient tout.
D'un homme qu'elle n'eût pas aimé avec une tendresse exclusive et jalouse, Angélique les eût sans doute tolérés et ne s'en fût pas alarmée. De Rosnière, elle ne pouvait les souffrir ni s'y résigner I Elle s'en était donc inquiétée avec une vivacité douloureuse. Puis, quand ces symptômes d'un changement si bien fait pour la déconcerter, s'étaient aggravés de la multiplicité des voyages à Paris, elle avait frissonné en se demandant si c'en était déjà fait de son bonheur, s'il allait s'effriter, s'en aller par morceaux.
Ce n'est pas qu'elle mît en doute la fidélité de son mari; elle n'en était pas encore là. Mais, si déjà elle n'occupait plus dans sa vie la première place, que ne pouvait-elle redouter pour l'avenir? Tout arrive, et peut-être cette première défaillance d'un amour qu'elle avait cru nonmoins ardentque le sien, ne serait-elle que
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le prélude de la trahison. Aimer moins, n'est-ce pas se préparer à ne plus aimer? Elle se souvenait alors de la rapidité avec laquelle s'était décidé et accompli son mariage, qu'il était l'œuvre de sa" volonté, plus encore que de celle de Rosnière, qu'il n'y avait consenti que contraint et forcé, quand il ne pouvait plus s'y soustraire sous peine de déloyauté et après s'être convaincu qu'à ce prix seulement, la femme qu'il aimait serait à lui. A la lumière de ce souvenir, les doutes d'Angélique, d'abord vagues et passagers, s'étaient fortifiés jusqu'au moment où, ce soir-là, l'absence de Rosnière, en se prolongeant, venait les accroître, les transformer en désillusions, décevantes et cruelles. Elle en avait l'àme déchirée, et, tout en fouillant du regard] la route si blanche dans la nuit, où elle espérait voir apparaître enfin l'absent, elle laissait couler ses larmes. Ce n'était pas la première fois qu'elle en versait depuis son mariage. Mais jamais elle n'en avait versé de plus amères.
Livrée à ces transes, elle attendit longtemps. Au fur et à mesure que l'heure avançait, les promeneurs devenaient plus rares. Bientôt il n'en passa plus. Dans le village, les lumières qui brillaient aux fenêtres, l'une après l'autre, s'éteignirent. Au clocher de l'église, les heures sonnèrent; elle en entendit onze fois le tintement. Cependant, elle restait toujours à la même place, résistant à la fatigue, au sommeil, voulant que son mari la trouvât debout, connût ses anxiétés, sa douleur, convaincue que si elle se couchait et s'endormait avant son retour, il croirait que ses tardives rentrées la lais« saient indifférente, et qu'il s'y accoutumerait.
A minuit seulement, alors que, brisée par son attente, elle allait enfin se résoudre à prendre un repos néces-
saire, le retour de Rosnière mit fin à son supplice. Ce fut d'abord, au loin sur laroute, un bruit de pas qu'elle percevait à travers le silence, et qui, progressivement, se rapprochait. Bientôt, au tournant du chemin, sur le ruban poudreux, desséché par la chaleur du jour, une silhouette se dressa, un homme qu'elle voyait maintenant marcher après l'avoir entendu sans le voir. La silhouette, avançant toujours, grandissait peu à peu, se découpait avec plus de netteté sur l'horizon rayonnant d'une lumière argentée. C'était lui, enûn! Angélique le reconnut à l'étincellement métallique des boutons de son uniforme et de sa bufQeterie, au bonnet de police qui complétait cet uniforme. Elle respira, soulagée, follement heureuse de le revoir vivant, et, du même coup, son supplice terminé, elle traitait de chimères ses jalousies de tout à l'heure.
En hâte, elle descendit pour allerouvrir au voyageur^ Quand il arriva au seuil de sa maison, elle se trouva là pour le recevoir. Elle l'accueillit d'un cri où vibrait sa. joie soudaine et intense, se jeta dans ses bras, l'étreignit des siens qui tremblaient.
— Pourquoi ne t'es-tu pas couchée? demanda-t-il d'un accent de reproche.
— Je n'aurais pu dormir. Toujours, quand tu t'absenteras, je t'attendrai debout. Peut-être cela te ferat-il revenir plus vite.
li souriait, surpris et enchanté de n'être pas accueilli par des récriminations, flatté dans son orgueil par des paroles où résonnait un écho des angoisses qu'avait déchaînées son absence.
— C'est folie de te tourmenter ainsi, objecta-t-il.
— Si tu veux que je cesse de me tourmenter, ne pars plus. Oh ! de grâce, ne pars plus, répéta-t-ellesuppliante^
humble et tendre. Je suis trop malheureuse quand je te sais là-bas, à la merci des scéléracts qui régnent dans Paris, et, de là, sur toute la France. Que deviendrais-je situ étais arrêté, si les complots auxquels tu participes étaient découverts?
Il l'interrompit, et, couvrant de baisers ses cheveux, il lui dit avec condescendance, comme si elle eût été un petit enfant, et comme s'il eût voulu l'apaiser :
— Te refuseras-tu toujours à croire que je ne cours aucun danger?
— Je le crois quand tu me le dis. Mais, dès que tu es parti, je cesse de le croire. De grâce, époux chéri, promets-moi que nous ne nous séparerons plus. Promets.
Et si touchante en sa candeur était cette prière que, vaincu, il répondit :
— Eh bien, oui, je le promets.
— Je veux plus encore.
— Quoi donc?
— Jure, jure sur notre amour.
— Un serment! s'écriait-il railleur. Soit, je le fais. Elle se rassurait, du moins en apparence, oublieuse
de ce qu'elle avait souffert, ne songeait qu'à jouir de sa félicité reconquise, et, les portes closes, elle conduisait son voyageur revenu, dans une salle du rez-de-chaussée, où, sur un coin de table, un souper froid l'attendait. Ils s'assirent à côté l'un de l'autre, et il se jeta tout affamé sur ce repas qu'elle-même avait préparé pour tromper son impatience. Elle le regardait manger, silencieuse, attendant qu'il eût fini pour lui poser les questions qui brûlaient ses lèvres, pressée de savoir pourquoi son absence avait été si longue, mais se reprochant d'avoir suspecté sa fidélité, douté de sa franchise, comme si
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Ton pouvait tromper et mentir quand on portait tant de loyauté sur le visage.
Lorsqu'elle le crut disposé à répondre, elle l'interrogea, et, n'osant aller droit au fait, elle procéda par détours.
— Que fait-on dans Paris? Qu'y dit-on?
— Ce qu'on y faisait et ce qu'on y disait il y a huit jours, répliqua-t-il. Les uns ont peur, tremblent, gémissent, pleurent, se cachent, conspirent, tentent de s'enfuir ou meurent, les autres pillent, menacent, proscrivent, emprisonnent, tuent. Gomme toute la France, Paris est divisé en deux camps : les oppresseurs et les opprimés. Les opprimés sont les plus nombreux; s'ils se révoltaient, lapatrie serait délivrée. Mais les oppresseurs sont les plus audacieux, ils régnent par leur audace. Ils ont élevé la guillotine à la hauteur d'un principe, ils en précipitent le fonctionnement. Les innocents s'y succèdent; la reine y montera, les Girondins après elle; ce sera la vengeance de Marat assassiné. Mais les bourreaux auront leur tour, et ce sera la vengeance des victimes.
A cette allusion au prochain supplice des Girondins, Angélique avait tressailli. Elle songeait au fidèle ami dont le souvenir, depuis son mariage, hantait souvent sa mémoire, de qui elle ne recevait jamais plus de nouvelles, et dont elle ignorait le sort.
— Parmi ces victimes dont tu parles, comptes-tu Dolissalde? demanda-t-elle.
— Je ne sais ce qu'il est devenu, et s'il a pu, grâce à Haristéguy, se réfugier à Saint-Marsans. Mais j'ai la preuve qu'il n'est pas prisonnier dans Paris.
— La preuve, reprit Angélique, comment es-tu parvenu à te la procurer?
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— En m'informant dans chaque prison, en obtenant à prix d'or communication des registres d'écrou.
— Et tu n'as pas eu peur d'aller les consulter, ces registres de mort I Oh I l'imprudent t Oser entrer dans les prisons t As-tu songé que tu étais exposé à n'en pas sortir?
— Bah ! mes précautions avaient été bien prises, si bien prises, que de ces aventures, je reviens sain et sauf.
— Alors, c'était aQn de rechercher Dolissalde, que tu es ailé si souvent à Paris ?
— Afin de le rechercher et de le secourir, si je l'avais trouvé.
— Mais, cette fois, est-ce dans ce but que tu as prolongé ton séjour dans cet enfer, d'où s'éloignent ceux qui le peuvent? questionnait encore Angélique.
— C'est surtout pour, arracher à la mort deux malheureux qui allaient périr, et que j'ai eu le bonheur de mettre en sûreté.
Angélique se leva radieuse.
— Voilà donc pourquoi tu m'as quittée si souvent, fit-elle avec enthousiasme, et pourquoi durant tout aujourd'hui, tu m'as fait attendre ton retour! Que ne me l'as-tu dit avant? J'aurais tremblé pour ta vie, je n'aurais pas douté de ton cœur.
— Et tu en as douté? demanda Rosnière, les yeux subitement assombris, les traits contractés.
— A qui la faute ? continuait Angélique. Tes fréquents voyages, tes explications embarrassées, ton visible souci de ne pas me laisser découvrir la vérité...
— Si je te l'avais avouée, tu serais morte de peur, ma pauvre mignonne, interrompit Rosnière qui se remettait.
Angélique laissa tomber sur lui un regard très doux et très ferme à la fois, et lui dit :
— Comme tu me connais peu, cher marit Me croire capable de mourir de peur, moit Mais laissons cela et parlons de ces malheureux que tu avais entrepris de sauver. Sont-ils sauvés?
— Ils le sont depuis quelques heures. J'ai eu le bonheur de les faire sortir de Paris, alors qu'on les cherchait de toutes parts pour les incarcérer.
— Qui sont-ils?
Pour répondre à cette question, Rosnière commença un long récit.
Il remontait jusqu'aux jours de sa première jeunesse, au temps où il venait d'entrer en qualité de lieutenant dans l'armée du roi. Au régiment, il s'était étroitement lié avec un gentilhomme breton, le baron de Kergoët, ofûcier comme lui, son aîné par le grade et par l'âge. Plus tard, au moment de la Révolution, les deux amis avaient pris une voie différente. Tandis que Rosnière émigrait, Kergoët se ralliait aux idées nouvelles, conservait son emploi militaire et servait dans l'état-major de Dumouriez. Par malheur, la défection de ce général brisait bientôt sa carrière et le ramenait à Paris sous le coup des plus graves soupçons. Là, sa jeune femme, — car il était marié, — l'attendait. Réuni à elle, il ne caressait d'autre espoir que celui de ne plus la quitter, d'attendre à ses côtés la fin de la tourmente, en se faisant oublier. Soudain, il avait appris que le Comité de salut public préparait son arrestation. Il fallait se cacher, s'enfuir. Il en cherchait les moyens, lorsque Rosnière, l'ayant retrouvé par hasard, s'était mis à son service, en souvenir d'une affection redevenue, après leur rencontre, aussi vive que
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par le passé, et avait pu sauver en même temps le mari et la femme.
— Où les as-tu conduits? demanda Angélique, ce récit terminé.
— Â Versailles, répondit Rosnière.
— Pourquoi pas ici? Puisqu'ils sont tes amis, ils sont les miens. C'est avec empressement que je les aurais reçus. La maison n'est pas grande, mais elle eût suffi à nous abriter tous.
Celte offre spontanée parut émouvoir Rosnière.
— Je n'osais te demander l'hospitalité pour eux, ditil. Mais, puisque tu consens à les recevoir, j'irai les chercher demain, et, si tu le veux, nous les garderons jusqu'à ce qu'ils aient trouvé un autre asile.
Angélique donna son assentiment à ce projet sans hésiter, heureuse de plaire à son mari, dont les explications, en dissipant les ténèbres dans lesquelles, depuis si longtemps, elle se débattait, venaient de ranimer sa confiance et rassurer sa tendresse. Cette nuit -là, elle dormit paisiblement. De nouveau, elle avait foi dans l'avenir.
Dans l'après-midi du lendemain, une mauvaise carriole, attelée d'un vieux cheval, et conduite par Rosnière qui l'avait frétée dans le village pour aller à Versailles chercher ses amis, s'arrêta, au retour, devant la maison. Angélique, accourue au bruit des roues sur le chemin, vit descendre de ce pauvre équipage un homme aux apparences de petit bourgeois. Les rides qui sillonnaient sa figure, ses cheveux grisonnants, sa taille déjà voûtée, eussent révélé qu'il touchait au delà de l'âge mûr, si la vivacité de son regard n'avait marqué qu'il était moins vieux qu'il n'en avait l'air. C'était le baron de Kergoët. Derrière lui, descendit la
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baronne, bien différente de lui, celle-là : vingt-cinq ans au plus, rose et blonde, sémillante et délicieusement jolie sous les vêtements plébéiens dont elle s'était affublée pour dissimuler son rang, son éducation, ses habitudes.
La première impression d'Angélique ne fut point favorable à la nouvelle venue. Il y avait trop de ruse, de duplicité, de coquetterie dans ces yeux noirs et rieurs, qui semblaient à l'affût de quelque conquête, et qui regardaient effrontément Rosnière, comme déjà d'accord avec lui, toutes les fois que le mari ne pouvait s'ea apercevoir. Et il semblait à Angélique tellement étrange que cette délicieuse poupée eût épousé l'homme de mine si grave dont elle portait le nom, qu'il fallut que Rosnière le lui répétât par deux fois, pour qu'elle cessât d'en douter.
D'ailleurs, trop empressé autour d'elle, Rosnière lui prodiguait ses attentions et ses soins, avec une complaisance dont Angélique était choquée, et qui ranima ses défiances apaisées. Non, cette femme ne serait jamais son amie, et, tout en l'accueillant ainsi qu'il convenait, elle se disait qu'elle n'aurait de repos que lorsque le même toit ne les abriterait plus toutes deux. Obligée de lui ouvrir sa maison et de lui faire fête, elle se promettait de l'éloigner au plus vite. Pauvre Angélique t Ses jalousies reprenaient de plus belle. La pensée que son mari allait avoir en permanence auprès de lui une tentatrice si dangeureuse, la rejetait dans ses anxiétés et ses tourments. Aussi soupira-t-elle , soulagée, lorsque la jolie baronne, après l'avoir remerciée de son accueil, lui dit :
— Nous n'abuserons pas de votre bonté, madame. Notre intention est de nous fixer près de vous, mais
non chez vous. Nous allons chercher bien vite un loge* ment pour vous débarrasser de notre présence et faire cesser la gène qu'elle vous impose.
Kergoêt répéta ces dires, et Angélique ne protesta que du bout des lèvres.
Les jours qui suivirent et durant lesquels elle dut se résigner à mêler sa vie à celle de ces étrangers, ne corrigèrent pas la pénible impression qu'elle avait ressentie à leur arrivée. Maintenant elle était convaincue que son mari prenait goût aux grâces minaudières de Mme de Kergoët et que celle-ci encourageait, de ses propos et de ses regards, les flatteuses assiduités par lesquelles il témoignait de son admiration pour elle. Trop fière pour se plaindre, Angélique feignait de ne rien voir. Mais elle voyait tout, les œillades furtivement échangées, les étreintes de mains trop prolongées, un manège mystérieux, révélateur d'un tacite et coupable accord, et gros de promesses réciproques. Avec cette sirène, le malheur était entré dans la maison. Angélique ne croyait plus à la fidélité de son volage mari ; il avait cessé de l'aimer, à supposer qu'il l'eût jamais aimée, ce dont elle doutait, et son doute déchaînait en elle la douleur et les révoltes, non qu'elle pût arguer d'un fait précis ni qu'elle eût surpris une preuve décisive, mais parce que l'attitude de Rosnière envers la baronne comme envers elle ne justifiait que trop son pressentiment non moins cruel que la réalité.
Elle connut alors les amertumes, les indignations, les colères de l'amour déçu. Stupéfaite de l'aveuglement de Kergoët, qui s'obstinait à ne rien voir, vingt fois elle fut tentée de lui ouvrir les yeux. Mais toujours son orgueil la défendait contre cette tentation, son orgueil comme aussi la conviction qu'un éclat ne lui
rendrait pas son mari. Lorsque cette conviction l'eut dominée, terrassée, frappée au cœur, elle renonça à disputer le traître à sa rivale. Assurément l'irréparable ne s'était pas accompli, peut-être même ne s'accomplirait-il jamais, empêché par sa présence, par celle de répoux trompé. Une femme moins entière et plus souple qu'elle n'était eût sans doute , à la faveur de cette circonstance, espéré, provoqué même le repentir, accordé d'avance le pardon. Mais l'intention lui semblait aussi coupable que le fait, la volonté de trahir, encore qu'entravée, non moins criminelle que la trahison, et à cette heure où saignait sa plaie, elle ne croyait pas qu'elle pût un jour pardonner et oublier.
Malgré tout cependant, elle espérait que le départ des Eergoêt rendrait moins douloureuse sa torture, et que, lorsqu'ils auraient quitté l'asile qu'elle leur avait offert, n'ayant plus sous les yeux le spectacle du crime, elle souffrirait moins. Cet espoir devait être trompé. Ils sortirent de sa maison pour aller s'établir à l'autre extrémité du village chez des paysans qui avaient consenti à les recevoir. Son supplice n'en continua pas moins. Pouvait-il en être autrement, alors que la trahison n'avait fait que changer de forme? Elle n'en voyait plus les incidents. Mais elle pouvait en mesurer les progrès et la bassesse aux absences de son mari, à ses rentrées nocturnes, à ses mensonges, à la comédie qu'il jouait pour la tromper, et même à la sollicitude qu'il affectait encore de déployer quand il revenait, comme s'il eût voulu remplacer par là une tendresse qu'il était impuissant à feindre.
Bientôt le soin que mettait à la fuir sa rivale débarrassée de sa surveillance, apprit à Angélique que le crime était consommé. Alors, sans récriminer, sans se
plaindre, elle se clottra dans sa maison désertée par Tinâdèle, durant la plus grande partie du jour et souvent le soir. Elle se montra de moins en moins au dehors. A ceux de ses voisins qui venaient chez elle, elle se plaignait d'une maladie de langueur qui paralysait ses forces et que nul remède ne pouvait guérir. En réalité, elle s'immolait à son intraitable orgueil; elle dévorait ses larmes, mettait un masque sur son visage pour cacher sa souffrance, résolue à un constant et persévérant effort pour tuer son amour et chasser de son cœur ce mari qui l'avait irréparablement outragée.
Mais cette résolution farouche, elle n'en faisait l'aveu à personne. Elle n'avouait rien de ce qui eût pu révéler l'état de son âme. Elle n'avouait pas surtout que, sou* vent, elle pensait à Dolissalde, qu'elle se plaisait à évoquer son souvenir dans le cadre du lointain passé, à se rappeler sa tendresse généreuse, son désintéressement, sa parole enflammée, à comparer son amour si prévoyant, si délicat, si profond, à la passion de Rosnière, toute de surface en dépit de ses emportements. Elle n'avouait pas davantage que souvent elle regrettait de l'avoir sacrifié, et que parfois une vision, entrant dans ses yeux avec une violence qui la secouait des pieds à la tête, lui montrait dans l'avenir une femme qui n'était autre qu'elle, veuve de Rosnière et unie pour toujours à ce noble amant trop longtemps oublié, et qu'elle appelait comme dans la détresse on appelle le salut. Non, elle n'avouait rien de ce qui se passait en elle. Elle cachait son âme sous l'impassibilité maladive dont elle s'était cuirassée.
Au cours de ces événements intimes, l'été s'était terminé, l'automne avait fui et l'hiver touchait à sa fin.
hiver terrible, hiver tragique, hiver sanglant dont lés horreurs venaient s'ajouter par toute la France aux douleurs privées et les assombrir. Robespierre avait triomphé de tous les obstacles, détruit tous ses rivaux, et la Terreur battait son plein. Nul ne pouvait se flatter de tromper la vigilance jacobine, ni d'échapper aux prisons devenues l'antichambre de la mort, ^car de plus en plus s'exerçait, avec une implacable rigueur, cette surveillance, pourvoyeuse de l'échafaud. Là même où, comme à Laverrière, elle ne s'exerçait pas encore, on la voyait venir. Autour des réfugiés qui, jusqu'à ce jour, s'étaient crus hors de son atteinte, le cercle fatal se resserrait en même temps qu'à travers les nouvelles effroyables qu'on recevait de Paris, de Lyon, de Nantes, de Vendée, des frontières, se multipliaient les symptômes de périls plus imminents. De nouveau on songeait à partir, à aller plus loin. Mais on se demandait où on trouverait un peu de sécurité, alors qu'on ne pouvait faire un pas sans s'exposer. On restait sur le qui-vive, aux aguets, afin de parer les coups du destin, et les heures s'écoulaient en ces angoisses.
Angélique les subissait avec une résignation dont s'étonnaient son mari et les rares témoins de sa vie retirée. C'est qu'ils ne devinaient pas et ne pouvaient deviner qu'elle était trop profondément blessée au plus intime d'elle, pour être plus sensible aux malheurs publics qu'à son malheur personnel. L'échafaud n'était pas plus dur à gravir que son calvaire; elle avait trop souffert pour souffrir davantage, et trop de fois elle avait appelé la mort comme une délivrance pour la redouter. Les pires catastrophes pouvaient éclater^ Aucune ne la torturerait au même degré que la trahison de Rosnièrè, et c'est parce qu'elle le savait qu'elle
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laissait passer, presque indifférente, les ouragans déchaînés sous lesquels se courbaient toutes les têtes.Elle n'avait plus de larmes à verser sur les infortunes de sa patrie, les ayant épuisées à pleurer sur son amour perdu.
C'est en ces circonstances que le printemps revint avec son cortège accoutumé de splendeurs : soleil plus brillant, air plus tiède, eaux plus limpides, gazons reverdis, branches chargées de bourgeons gonflés des feuilles prochaines. Mais il ne ramenait pas la paix dans les âmes, car la Terreur durait encore, et pas davantage la paix dans le cœur d'Angélique, car la criminelle liaison de son mari durait toujours. Ce soir* là, seule dans sa chambre, elle constatait avec amertume qu'en dépit de l'heure avancée, il ne rentrait pas. Où il s'attardait, elle ne le savait que trop. C'était tous les jours même histoire. La sirène le retenait làbas, près d'elle, et, trompant la confiance de l'aveugle époux, qu'au prix de comédies infâmes et de ruses perfides, elle trahissait pour lui, elle lui versait l'ivresse mortelle sous laquelle il chancelait longtemps encore après l'avoir quittée.
— De quel philtre l'a-t-elle donc abreuvé? se demandait Angélique. Par quel charme puissant, depuis tant de mois, le tient-elle enchaîné, alors que moi, qui le chérissais, je n'ai pu le retenir que durant quelques semaines?
Question douloureuse et irritante qu'elle se posait sans cesse sans pouvoir jamais y répondre.
A l'improviste, elle entendit la porte du rez-de-chaussée s'ouvrir et se refermer. Puis l'escalier de bois cria sous des pas précipités. Habituellement, quand Rosnière rentrait ainsi, presque en fraude, il gagnait sa
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chambre sans s'arrêter dans celle de sa femme, comme s'il eût craint de paraître devant elle, le front rouge encore des baisers de l'autre. Angélique, toujours émue de ces retours furtifis, tremblait au bruit de sa marche, jusqu'au moment où un grincement de cl«f dans une serrure lui apprenait ((u'elle n'avait plus à craindre de le voir apparaître. A présent elle espérait que les choses se passeraient comme elles se passaient toujours. Mais son espoir fut déçu, Rosnière se présentait. Elle était debout, non encore dévêtue pour la nuit. Sans dire un mot, sans attendre qu'il parlât, elle fit un pas à sa rencontre comme pour l'empêcher d'aller plus loin. Mais soudain elle s'arrêta, saisie par sa pâleur, le bouleversement de ses traits, le trouble de son âme que trahissait son regard.
— Excusez-moi d'avoir forcé votre porte, dit-il d'une -voix altérée. 11 le fallait. Je devais vous faire mes adieux.
— Vos adieux ! Vous partez ?
•» Je pars, avoua-t-il. Mais, se reprenant aussitôt, il s'écria : — Eh bien, non, je vous ai assez menti; je ne veux plus vous mentir; je ne pars pas; mais demain, au lever du jour, je me battrai, et comme je peux être tué, j'ai voulu vous revoir.
Elle tressaillait à cette nouvelle imprévue, et, toute tremblante^ reprit :
— Vous vous battez! Avec qui? Contre qui? Pour quel motif?
11 courba le front et répondit très bas :
— Le baron de Kergoët.
Elle ne comprenait que trop.
— Il vous a surpris? reprit-elle.
^- Oui, et il m'a demandé raison.
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Elle garda le silence, ne trouvant rien à lui dire, à peine étonnée qu'il eût osé faire, sous cette forme indirecte, l'aveu de sa culpabilité et de ces relations abominables dont jamais elle ne lui avait parlé, ni pour le supplier de les briser, ni même pour les lui reprocher. Non, elle ne trouvait rien à lui dire, et ce qu'il y eut de plus affreux, c'est qu'en apprenant qu'il allait affronter la mort, elle n'éprouvait nulle douleur. ' Péniblement, il reprit :
— J'ai eu de grands torts envers vous. Je vous connais trop bien pour croire que vous me les pardonne^ rez. Mais si je meurs, peut-être jugerez-vous que je les ai expiés. Si je vis, je m'efforcerai de les réparer.
Il semblait que de telles paroles en de telles circonstances eussent dû apitoyer Angélique, ouvrir son cœur à la compassion, à la clémence. Mais c'est tout le contraire qui se produisait. Elles ravivaient le souvenir de l'outrage et tant de colères, que si elle n'éclata pas en récriminations, c'est qu'elle se faisait violence pour les étouffer.
— Laissons là vos torts, dit-elle froidement. Moins nous nous en entretiendrons, mieux cela vaudra. Je me suis attachée à y devenir indifférente, et j'espère les oublier. Quant à vous, ne songez qu'à vous tirer heureusement de l'épreuve que vous allez subir.
Peut-être s'attendait- il à une autre réponse, car eelle-là parut le consterner. Mais ce ne fut qu'une défaillance passagère.
— Si je suis tué, continua- t-il, vous trouverez parmi mes papiers une note indicatrice des biens que je possédais et dont la République a prononcé la confiscation. J'espère qu'il ne vous sera pas impossible de vous les faire restituer quand le roi de France aura
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recouvré sa couronne. Vous y avez tous les droits, puisque vous êtes ma femme.
Sa femme ! Un éclair traversa les yeux d'Angélique. Oui, elle était sa femme, et c'est parce qu'il l'avait oublié qu'elle ne pouvait pardonner et ne pardonnerait pas. Et ce fut si visible, que Rosnière perdit l'espoir de la fléchir. L'eût-il perdu si vite, cet espoir, s'il l'eût aimée? Se fût-il éloigné sans s'être jeté à ses pieds, sans l'avoir suppliée, sans implorer ce pardon, que peut-être elle aurait accordé à ses instantes prières? Mais il la saluait brusquement et sortit, oubliant, tant elle l'avait déçu par son accueil, de lui faire ces adieux pour lesquels il était venu.
— Il ne m'aime plus, pensa-t-elle.
Et comme elle aussi avait cessé de l'aimer, elle n'eut pas même un frémissement, en pensant que peut-être elle venait de lui parler pour la dernière fois.
l'amour vainqueur.
Caché depuis un an au château de Saint-Marsans, Dolissalde continuait à défier l'inexorable destin sous lequel ses amis, moins heureux que lui, succombaient tour à tour. Vaincus dans les tentatives téméraires qu'ils avaient faites afin de le conjurer, Vergniaud, Brissot, Fauchet, Gensonné, Valazé, d'autres encore étaient montés sur l'échafaud. Barbaroux, après une tentative de suicide, y avait été porté mourant. Condorcet s'était donné la mort. On avait trouvé dans un
champ les cadavres de Pétion et de Buzot, à demi dévorés par les loups. Le nombre devenait de plus en plus rare de ceux qui, comme Lanjuinais, Louvet, Guadet, Dolissalde, avaient échappé à ces sanglantes péripéties, et survivaient à leurs compagnons. '. Dolissalde n'ignorait pas que c'estàHaristéguy qu'il devait la vie. Ce serviteur fidèle veillait sur lui avec une sollicitude jalouse, que ne décourageaient ni les difficultés, ni les alertes, ni les dangers sans cesse renouvelés. Durant toute une année, Haristéguy l'avait protégé |au péril de ses jours, habile à détourner les soupçons, et jouant une comédie qultrompaitles Jaco* bins de Saint-Jean de Luz, feignant de s'associer à leurs projets, d'approuver leurs rigueurs et d'encourager leurs violences. Nul ne mettait plus de fougue qu'Haristéguy à célébrer la gloire de Robespierre, à tonner contre les modérés, à fulminer contre les ci-devant, traîtres et rebelles. A la tribune des clubs, il annonçait à toute heure qu'il les dénoncerait, et bien qu'il n'en dénonçât jamais un seul, et qu'il eût contribué a en sauver plusieurs, si vibrante était sa parole, si entraînante sa propagande, si pures les opinions qu'il manifestait, si vivace son zèle à figurer dans les fêtes civiques, que les plus enragés s'inclinaient devant lui comme devant un apôtre que son souci de se montrer patriote et républicain désignait au respect universel. Quand une guillotine était arrivée à Saint-Jean de Luz, quand|le nom de cette ville, qui rappelait d'antiques superstitions, fut changé en celui de Chauvin- Dragon, Haristéguy avait applaudi et approuvé. On l'avait même entendu énumérer les crimes du girondin Dolissalde et promettre publiquement de livrer au glaive des lois ce grand coupable, si jamais il le rencon-
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trait. Et comme personne n'eût osé douter de sa sincérité et l'accuser de mentir, personne ne pouvait supposer qu'il se faisait le complice de Dolissalde en le cachant au château de Saint-Marsans où, à l'en croire , lui-même ne se considérait plus que comme le gardien d'une propriété placée pour la seconde fois sous séquestre comme propriété nationale depuis la mise hors la loi de son possesseur.
Grâce à ces circonstances, la perquisition opérée antérieurement dans le château ne s'était pas renouvelée. A la condition d'y vivre sous les combles, de n'en jamais sortir, si ce n'est la nuit, de ne jamais se montrer et d'être toujours prêt, en cas d'alerte, à se réfugier ailleurs, Dolissalde y était resté à l'abri des poursuites ordonnées contre les survivants du parti girondin. Il s'y trouvait encore à la fin du mois de juillet 1794, ou, pour parler le langage du temps, à la mi-thermidor de Tan II de la République une et indivisible.
Il y avait vécu, durant ce temps, calme en apparence, mais non sans angoisse. Trop effroyables étaient les catastrophes qui s'abattaient alors sur la patrie pour qu'il pût jouir paisiblement de sa sécurité. Du fond de sa retraite, il assistait au redoublement des calamités publiques et s'associait aux larmes qu'elles faisaient répandre. Il s'exaspérait de son impuissance à y mettre fin, de l'immobilité à laquelle il était condamné, et si, maintenant, il ne s'alarmait plus des suites de la guerre d'Espagne qui tournait de plus en plus à l'avantage des Français, par contre il tremblait pour le présent et pour l'avenir, en voyant se fortifier le pouvoir de Robespierre et les citoyens subir, résignés, le joug de la farouche Terreur qui les décimait.
A sa patriotique douleur^ il n'était qu'un allège-* ment, celui que lui apportait Charlottte de Saint-Mar« sans, quand elle venait s'asseoir à son côté, converser avec lui, égayer de son sourire et embellir de son charme sa triste solitude. Grâce à la salutaire influence que cette incomparable amie exerçait sur lui^ le souvenir .d'Angélique avait perdu tout caractère douloureux. Il ne s'effaçait pas encore de son cœur, ni de sa mémoire. Il y demeurait toujours vivant. Mais le flot des pensées amères et des regrets cruels qu'il y soulevait autrefois, était tari. Dolissalde pouvait évoquer l'image d'Angélique sans ressentiments ni colère, et, convaincu que, dans son nouvel état, elle avait trouvé le bonheur, il ne s'irritait plus d'avoir été dédaigné.
Cet apaisement était l'œuvre de Charlotte. Sa bonté, sa douceur, sa grâce, son incessant dévouement et surtout sa volonté d'être aimée, volonté secrète et persévérante, née de son propre amour, versaient à Dolissalde le plus efficace des remèdes, l'enchantaient et le consolaient de ses déceptions passées. Ces consolations , il ne les avait pas désirées et appelées. Mais comme il en ressentait les bienfaisants effets, il les laissait agir, et se livrait sans résistance à tout ce qu'elles lui procu» raient de bon et de réconfortant.
Plus qu'autrefois, il se plaisait à présent dans la compagnie de Charlotte et admirait sa beauté. Plus qu'autrefois aussi, il appréciait ses vertus et acceptait sans révolte la pensée qu'un jour peut-être, il pourrait l'aimer et se faire aimer d'elle. S'il ne le lui avouait pas, c'est qu'il ne la supposait pas disposée encore à l'entendre, soit qu'elle n'eût conçu pour lui que des sentiments fraternels, soit qu'elle considérât les différences d'opinions, d'édueation, de naissance et les actes de sa
vie publique comme élevaût entre ' eux un obstacle insurmontable. Il se trompait. Ces considérations, Charlotte, depuis longtemps, les^avait foulées aux pieds. Elle l'aimait, toute prête à le lui déclarer lorsqu'elle aurait acquis la conviction qu'il était guéri de sa passion pour Angélique.
En attendant ce moment, s'il devait jamais venir, elle n'était heureuse que près de Dolissalde ou en pensant à lui. Aussi cherchait-elle sans cesse et saisissaitelle toujours les occasions de l'approcher, et, comme lui-même se montrait sensible à sa sollicitude et toujours ravi de sa présence, elle trouvait très doux de lui en procurer souvent l'agrément.
Entre les heures qu'elle lui consacrait ainsi, c'est celles du soir qu'elle préférait. Quand Haristéguy assistait&Saint-JeandeLuz, àCiboure,àUrrugne, àBéhobie, aux séances des clubs, et quand Mme Dominique et Manette s'étaient retirées, alors Charlotte et Dolissalde restaient seuls. Leur entretien se prolongeait jusqu'à une heure avancée de la soirée, alimenté par des confidences, par l'évocation des souvenirs de leur vie passée. Charlotte parlait de ses parents trop tôt ravis à sa tendresse, de son couvent où elle avait connu tour à tour des jours fortunés et des jours tragiques; elle disait sa foi dans un avenir réparateur. Dolissalde racontait les scènes mémorables de la Convention auxquelles il avait assisté; il pleurait ses amis tombés dans ces luttes fratricides, jurait de les venger et d'écrire pour la postérité le récit des grandes choses qu'ils avaient faites ensemble.
Parfois encore, il parlait d'Angélique. Ne sachant pas ce qu'elle était devenue, il s'inquiétait d'elle. Mais à l'entendre, il semblait à Charlotte que l'amour dont
il avait tant souffert, ne le torturait plus, et c'était pour elle une source de joie de voir .s'affaiblir, en ce cœur où elle a spirait à régner, le souvenir de sa rivale.
Ainsi passaient pour eux ces jours d'horreur. En toute la France, se déchaînaient et grondaient des tempêtes dévastatrices, mais elles venaient expirer devant ce château perdu au pied des Pyrénées, où, protégé par de généreux dévouements, vivait un proscrit qu'un amour non encore avoué, dont il subissait l'action mystérieuse sans en expliquer les causes, dédommageait de ses maux, et qui, grâce à la douceur d'une influence de femme, prenait en patience sa captivité.
Dans les fréquentes entrevues de Dolissalde avec Charlotte tenait tout le bonheur qu'il leur fût permis de goûter. Us n'en avaient pas d'autre que ces entretiens qui leur apprenaient à se mieux connaître et à se mieux apprécier. A la fin de leurs monotones journées, se réunir constituait en quelque sorte la récompense de la résignation qu'ils opposaient à leur infortune. Ils avaient contracté l'habitude d'attendre, pour se séparer, le retour d'Haristéguy. Le rôle qu'il jouait dans l'intérêt de Dolissalde faisait de lui un personnage important, lui avait gagné la confiance des représentants du peuple, délégués par la Convention à l'armée des Pyrénées, des officiers qui allaient et venaient entre le quartier général et Paris, des autorités de Saint-Jean de Luz. Quand il rentrait dans la soirée, après ses absences quotidiennes, il rapportait toujours des nouvelles recueillies au cours de. ses pérégrinations. Soit qu'elles excitassent ses craintes, soit qu'elles ranimassent ses espérances, ces nouvelles étaient précieuses à Dolissalde. Il veillait donc toujours en atten-
dant qu'Haristéguy revînt, et Charlotte aimait à rester près de lui.
Ce soir-là, quand onze heures sonnèrent, ils étaient encore ensemble, dans l'étroite pièce où se tenait ordi-^ nairement Dolissalde, assis devant la fenêtre ouverte qui encadrait un coin du ciel constellé et attendant Haristéguy. Seule, la lumière de ce ciel embrasé du feu des astres les éclairait. Dans la sérénité de la nuit ra* dieuse où montait le murmure de la mer qu'ils entendaient de loin, à travers l'espace, sans la voir, et peutêtre aussi à la faveur d'une attente plus longue que de coutume, leurs cœurs s'étaient plus rapprochés^ mieux compris qu'en tant d'autres circonstances où ils avaient parlé des joies du passé, des douleurs du présent et des incertitudes de l'avenir. N'ayant plus rien à se dire, ils n'échangeaient que de rares paroles. Leur silence mollement les berçait. La douceur pénétrante de leur tête-à-tête les avait délicieusement émus, et leur, émotion s'augmentait de toutes les pensées que leur suggéraient les paroles déjà dites.
— Haristéguy ne rentre pas, observa soudain Charlotte comme pour se soustraire au charme enivrant de l'impressionnante paix qui régnait autour d'eux.
— Oui, il est en retard, répondit Dolissalde. Je ne m'en plains pas. On est si bien, ainsi que nous sommes maintenant. La vie serait trop belle si toujours elle restait à l'image de l'heure présente. Malheureusement, ce n'est qu'une halte brève, un répit de quelques instants, du moins pour moi.
— Pourquoi pour vous? demanda Charlotte.
. —r- Parce qu'il faudra bien qu'un jour ou l'autre, j'abandonne cet asile. Les circonstances qui m'y retiennent ne dureront pas éternellement. Le règne de
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Robespierre prendra fin, et alors une grande tâche s'imposera à moi.
— Vous songez donc toujours à vous rejeter dans les orages?
— Le sang de mes amis crie vengeance. Je n'aurai de repos que lorsque je les aurai vengés.
— Mais, cette tâche accomplie, ne reviendrez-vous pas?
— Le pourrai-je? Ici, vous êtes chez vous, Charlotte; vous vous marierez, et soit que vous vous fixiez à Saint-Marsans, soit que vous suiviez ailleurs votre mari, il n'y aura plus place pour moi près de vous.
Ce n'était pas la première fois qu'il parlait de la probabilité de son départ. Mais jamais cette allusion à un tel événement n'avait, au même degré que ce soir-là, troublé Charlotte. Il lui semblait qu'en y revenant de nouveau, Dolissalde marquait avec trop de complaisance son désir de se séparer d'elle. Le chagrin qu'elle en éprouvait mit dans sa bouche une protestation.
— Je ne me marierai pas, dit-elle.
— Vous avez vingt ans, reprit-il, et nul n'est maître de l'avenir. Quant à moi, j'ai des devoirs, je le répète, dont l'accomplissement m'éloignera de cette maison.
— Sera-ce un motif pour la déserter à jamais? Je la tiens de vous, puisque vous me l'avez restituée. Votre générosité a mérité ma reconnaissance, et vous serez toujours accueilli à Saint-Marsans comme un ami fidèle. Je serai triste quand vous en partirez, joyeuse quand vous y reviendrez, surtout si vous y venez pour y rester toujours.
Elle s'étonnait de lui parler ainsi. Mais elle n'était plus maltresse d'elle, et le langage que lui soufQaitson cœur, ses lèvres ne pouvaient le retenir.
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— Y rester toujours, murmura Dolissalde attendri, c'est un jbeau rêve, mais ce n'est qu'un rêve, un rêve irréalisable.
— Vous vous trompez, Dolissalde; il dépend devons seul d'en faire une réalité; et à moins que vous n'ayez hâte de me quitter..*
Elle n'acheva pas. Dans la demi-clarté qui remplissait la chambre, elle le vit se lever, faire un pas vers elle d'un élan qui l'emportait et s'arrêter tout à coup, comme s'il eût craint de l'offenser.
— Taisez-vous! Taisez-vous! s'écria-t-il. Me soupçonner d'être pressé de vous quitter, c'est me méconnaître.
— Si je vous soupçonne, à qui la faute? A plusieurs reprises déjà, vous avez agité devant moi vos projets. Us aboutissent tous à notre séparation. Que puis-je en conclure, si ce n'est que vous ne vous plaisez plus près de moi?
— Que faut-il faire pour vous prouver le contraire?
— Renoncer à partir et comprendre enfin qu'il n'est pour moi d'autre félicité que celle qui me viendra de vous.
Elle prononça ces mots à demi-voix, mais sans confusion, sans honte, la tête haute, le regard assuré, conservant sa fierté dans cet aveu que son amour alarmé venait de lui arracher.
— Vous m'aimez donc? soupira Dolissalde éperdu.
— Oui, je vous aime, affirma-t-elle.
— En dépit de ce qui nous sépare : votre naissance, vos opinions?
Elle souriait tremblante, et dit d'un accent mouillé de larmes :
— Faibles barrières; l'amour les a renversées; qu'elles
ne VOUS arrêtent plus. Si vous croyez pouvoir répondre aux sentiments que j'ai conçus pour vous, si ceux que vous aviez conçus pour une autre ont perdu leur pouvoir, alors tendez-moi sans crainte votre main, Dolissalde, mettez-la dans la mienne et unissons-nous pour toujours, dans la vie et dans la mort. Recevez messer* ments, et que les vôtres vous unissent à moi jusqu'au jour où la bénédiction du prêtre nous liera indissolublement.
— Mais mon passé, le sang qui coule entre nous?
— Je vous aime et j'ai tout oublié. Oubliez tout et surtout, ajouta Charlotte suppliante, l'image de celle qui vous a sacrifié.
— Oh! maintenant, je n'y pense plus, fitDolissalde. Il s'était agenouillé^ et, le front dans les mains de Charlotte, il continuait : — Cette joie indicible de ne plus me séparer de vous, je l'avais souvent entrevue, mais, comme dans un songe, comme un de ces biens qu'on souhaite sans espérer les posséder jamais. Et voilà que vous me l'apportez et que ma misère s'illumine des rayons de votre tendresse !
— Ma tendresse I Je vous l'avais donnée depuis longtemps, dit Charlotte. Mais vous vous obstiniez à ne pas le comprendre.
— Oui, j'étais aveugle, aveugle et sourd. Maintenant, je vois, j'entends. Soyez donc ma compagne etmaconsolatrice. Je vous livre un cœur meurtri. Guérissez-le, et il vous payera d'un amour de tousiesinstants. Ce que sera notre vie, je l'ignore. Nos maux ne sont pas arrivés à leur terme. La proscription pèse lâurmoi. Elle engendrera, sans doute, encore des périls redoutables, et, en unissant votre destinée à la mienne, vous vous préparez bien des alarmes et des pleurs. Mais une heure
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Yièndra.Qûies pieurs cesseront de couler, où les alarmes se dissiperont, et alors .. .
' Im Violente émotion qui le secouait de plus en plus altérait sa Voix, et les protestations de son amour expirèi^èntidâns un sanglot. Mais qu'importait qu'il ne se fît plus entendre! Plus que ce qu'il avait dit, son attitude trahissait sa sincérité, et Charlotte, plus enivrée encore en le regardant qu'elle ne l'avait été en l'écoutant, savourait le bonheur qu'elle venait de conquérir.
Ils demeurèrent ainsi, écrasés, silencieux, dominés par le charme de ces instants enchanteurs, ne recourant, pour s'exprimer réciproqpiement ce qu'ils éprouvaient, qu'aux étreintes de leurs mains entrelacées, étreintes fiévreuses, étreintes éloquentes qui brûlaient leur sang et les enchaînaient l'un à l'autre. Au dehors, montait dans l'espace la paix sereine des nuits d'été; des brises parfumées tombaient des sommets qui se profi-^ laient jusqu'aux lointains horizons ; au murmure des feuillages qu'elles secouaient doucement se mêlait la monotone rumeur de la mer. Et ce fut une heure divine dont la magie les enveloppait, les emportait au ciel, et dont jamais ils ne devaient perdre le souvenir,
A l'improviste, ils furent tirés de leur extase et ramenés à la réalité. Le sable de la terrasse criait sous des pas alourdis et précipités. Vivement, Dolissalde se rejeta au fond de la chambre, dans l'obscurité, où une porte s'ouvrait sur une mansarde qui. accédait à une cache pratiquée dans l'épaisseur des murailles. Il resta là, aux aguets, prêt à disparaître en cas de danger, tandis que Charlotte qui n'avait rien à redouter se penchait à la croisée.
— C'est Haristéguy, dit-elle rassurée.
Dolissalde revenait, remis de cette alerte qui se re-
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produisait presque tous les soirs, au retour d'Haristé* guya Mais celui-ci, au lieu de rentrer sans bruit, selon son habitude, s'arrêtait sur la terrasse, et on l'entendit qui criait d'une voix à réveiller tout le château :
— Victoire I Victoire! Venez, citoyenne Charlotte; descendez, citoyen Dolissalde.
— Qu'arrive-t-il donc? fit Charlotte.
Dolissalde hésitait encore. Mais l'appel d'Haristéguy reprenant de plus belle, il n'hésita plus et descendit, suivi de Charlotte. En une minute, ils furent sur la terrasse. Comme ils y arrivaient, Haristéguy sejétaaudevant d'eux en disant :
— C'en est fait de nos malheurs. Robespierre est mort, le parti modéré victorieux, la patrie sauvée.
Et d'une haleine, il leur racontait les importantes nouvelles arrivées de Paris : le tyran renversé le 9 thermidor par un vote de la Convention, son arrestation décrétée, la révolte de la Commune vaincue sans combat et la République délivrée du joug des tyrans qui l'ensanglantaient. Ces événements avaient été annoncés à Saint-Jean de Luz, dans la soirée, par des officiers partis de Paris peu de jours avant. On savait par eux que partout les Français célébraient leur délivrance. Les prisons s'ouvraient devant les innocents, et ils y étaient remplacée par les auteurs et les complices des exécrables forfaits dont le cours venait d'être suspendu. A Saint-Jean de Luz, la municipalité sommée par le peuple de résilier ses pouvoirs avait dû obéir. Ses membres s'étaient dispersés, et, de nouveau, les modérés triomphaient.
— Mais toi, Haristéguy, n'as-tu pas été menacé? demanda Dolissalde. A hurler avec les loups, comme tu disais, t'es-tu peut-être compromis. Heureusement,
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je suis là etj'iraitémoîgner de tes efforts pour arracher des tètes au bourreau et la plus précieuse de toutes à mes yeux, la mienne.
— Inutile, citoyen Dolissalde, répondit gaiement Haristéguy . Je me suis expliqué devant la foule. Je lui ai appris comment, pourquoi j'avais feint de m'associer aux violences. J'ai invoqué letémoignage des citoyensquime doivent la vie et la liberté. Plusieurs d'entre eux se sont rangés autour de moi pour confirmer mes déclarations et plaider ma cause, et ce qui me flatte, c'est que leur secours ne m'a pas été nécessaire. Mes compatriotes m'ont rendu justice et fourni des éloges pour ma conduite. Pouvait-il en être autrement, alors qu'il a été prouvé que si Robespierre n'était pas mort, j'ai lais être arrêté? J'avais été dénoncé comme suspect de moderantisme.
— Et c'est pour me secourir que tu t'exposais à-de tels dangers 1 dit Dolissalde. Comment reconnaîtrai *je ton dévouement?
— Je te le devais, répondit simplement Haristéguy. Sans attendre d'autres remerciements, il s'éloignait,
pressé d'annoncer à sa femme et à Manette la bonne nouvelle. De nouveau, Charlotte et Dolissalde restèrent seuls. Mais, maintenant, ils n'étaient plus contraints de se cacher. A la clarté des étoiles, ils parcouraient la terrasse, aux bras l'un de l'autre, avec l'allégresse des prisonniers qui voient tomber leurs chaînes et s'ouvrir leur cachot. L'amour, la liberté, la patrie délivrée, c'était en moins d'une heure plus de bonheur qu'ils n'en avaient jamais espéré durant leur longue détresse, et ne pouvant se résoudre à dormir, alors que de si graves et heureux événements ouvraient leur cœur à des espérances que, la veille encore, ils n'eussent osé conce-
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voir, ils restèrent debout jusqu'au jour. Alors, seulement, Charlotte consentit à prendre un repos nécessaire. Elle rentra chez elle, tandis que Dolissalde, accompagné d'Haristéguy, montait en voiture pour se rendre à Saint-Jean de Luz, où il tenait à. se montrer et à participer à la joie publique. -
Il ne revint que vers la fin du jour. Charlotte l'attendait avec impatience, en proie à une mortelle inquiétude qui s'était emparée d'elle à son réveil. Elle se demandait si Dolissalde, maintenant qu'il ne craignait plus pour sa vie, n'allait pas retourner sur l'heure a Paris, reprendre son siège à la Convention et, comme elle le lui avait dit, se rejeter dans les orages.
Son angoisse se révéla dans ses accents, lorsqu'en le revoyant, pressée de connaître ses résolutions, elle l'interrogea.
— Qu'avez-vous décidé? Qu'allez-vous faire?
— Me consacrer entièrement à vous, répondit-il.
— Vous ne partez donc pas?
— Je renonce à partir. Je n'en aurais plus le courage. Trop de bonheur m'attend ici pour que je puisse m'arracher à cellequi me le donne. Pourquoi, d'ailleurs, irais-je à Paris? Ce que j'y voulais faire, d'autres l'ont fait. Mes amis sont vengés. Leurs juges et leurs bourreaux ont péri. Rien ne m'appelle plus là-bas, pas même l'espoir de conjurer les malheurs que je prévois encore. Je reste donc, à moins que vous ne regrettiez vos engagements.
— Les regretter, moi !
— Quand vous les avez pris, je n'étais qu'un proscrit, poursuivit Dolissalde. Peut-être avez-vous cédé à la pitié plus encore qu'à l'amour. Consultez donc votre eœur, votre raison...
Fougueusement, presque irritée, Charlotte Tiîiterrompit.
— Mon cœur et ma raison me parlent aujourd'hui comme ils me parlaient hier, s'écria-t-elle. Écoutez-moi, Dolissalde. J'ai longtemps réfléchi avant de vous confesser mes sentiments. Je ne vous en ai fait l'aveu qu'après avoir prévu toutes les conséquences de mes résolutions. Je suis seule au monde; je ne dois compte detnes actions qu'à ma conscience. Elle approuve ma conduite, et vous me livreriez au désespoir si vous reveniez sur vos promesses.
Les derniers scrupules de Dolissalde étaient vaincus. Il se pencha tendrement sur Charlotte et l'embrassa. Il renonçait à fuir le bonheur.
Durant les jours qui suivirent, ils vécurent dans un paradis. Lentement, ils préparaient leur mariage. Ils en avaient fixé la célébration à une date prochaine. Charlotte ayant désiré qu'il fût béni à l'Église, Haristéguy cherchait un prêtre non assermenté qui consentît à prêter aux fiancés le concours de son ministère et à les unir. Avant le 9 thermidor, il lui eût été difficile d'en trouver un. La Terreur avait édicté contre les prêtres dits réfractaires des lois si rigoureuses, emprisonné un si grand nombre d'entre eux, que ceux qui s'étaient dérobés aux poursuites vivaient cachés ou fugitifs. Mais^ Robespierre renversé, ils commençaient à reparaître, croyant à jamais fermée l'ère des persécutions et loin de prévoir qu'à peu de temps de là, elle allait se rouvrir. Grâce à ces circonstances, Haristéguy eut bientôt mis la main sur l'homme qu'il cherchait et, un soir, il l'amena secrètement au château où, trois jours plus tard, les formalités du mariage civil une fois accomplies à la municipalité d'Urrugne, devait être ce-
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lébré le mariage religieux dans une chapelle improvisée.