‹ La Mongautier: roman des temps révolutionnairesChapitre 2 sur 10 · UNE DIVA SOUS LA TERREUR · texte numérisé non relu

UNE DIVA SOUS LA TERREUR

Vers le milieu de mars 1793, un matin, au premier étage d'une maison de la rue Saint-Honoré, sous la clarté blafarde d'un jour d'hiver qui se levait sur Paris et entrait dans la chambre par deux hautes fenêtres dont une paysanne d'âge mûr venait d'ouvrir les volets, une jeune femme s'éveilla comme neuf heures sonnaient.

Depuis la veille, la neige tombait en rafales. Durant toute la nuit, elle avait ouaté les pavés des rues et enveloppé de silence les choses. Maintenant, avec la lumière naissante, sa blancheur se reflétait mélancoliquement dans cette chambre, noyait en une même teinte grisâtre les tentures soyeuses et claires, les meubles laqués, couverts de fines dorures, les miroirs et les estampes richement encadrés, la reliure mordorée des livres, les ciselures déhcates de la pendule et des flambeaux, en un mot, toutes les somptuosités amassées en ce coquet logis.

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A peine est-il besoin de faire remarquer qu'un tel luxe, à cette époque, constituait une anomalie. Il révélait des habitudes aristocratiques que le malheur des temps rendait peu à peu plus difficiles et plus rares, et contrastait vivement avec la physionomie générale du Paris d'alors, devenu la proie des barbares. Pour que moins de deux mois après la mort de Louis XVI, c'est-àdire en pleine Terreur, une Parisienne eût osé conserver autour d'elle les élégances d'un régime proscrit, il fallait que, par état ou privilège, elle fût à l'abri des surveillances soupçonneuses inaugurées par le régime révolutionnaire.

Tel était le cas de la belle personne qui venait de s'éveiller. Elle appartenait au monde des théâtres. On sait que, dans tous les temps, les comédiennes ont été des privilégiées. Pour ces magiciennes qui charment les oreilles et les yeux, il est aisé de se mettre audessus des lois. La citoyenne Angélique Mongautier, première chanteuse de l'Opéra national, comptait trop d'admirateurs et d'amis parmi les puissants du jour pour ne pas se croire autorisée à mener son existence à sa guise sans avoir à redouter les investigations des gardes nationaux et des sectionnaires.

Du fond de son lit où, sous les rideaux bleus, descendant du plafond, en plis lourds, on apercevait sur l'oreiller sa jolie et fine figure noyée dans l'or de sa chevelure défaite, elle suivait du regard la vieille Manette, jadis sa nourrice, maintenant son unique servante, qui, après avoir déposé sur la table de nuit une tasse en porcelaine de Sèvres, toute pleine d'un chocolat mousseux et fumant, allumait le feu.

— La neige a-t-elle cessé de tomber, nourrice? lui demanda-t-elle d'une voix dolente.

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— Non, mignonne; elle tombe toujours; vois plutôt.

— Et c'est pour me donner cette nouvelle que tu m'as tirée de mon bon sommeil I

— J'aurais bien voulu te laisser dormir plus longtemps. Mais le citoyen Desroches est arrivé, pressé comme toujours. Je ne pouvais le faire attendre, puisque c'est toi qui l'as mandé.

— Le docteur est làl s'écria la Mongautier. Qu'il entre, qu'il entre.

Elle se redressait d'un mouvement vif et joyeux. Levant au-dessus de sa tête ses bras nus, des bras sveltes très blancs et de forme parfaite, elle réunit en un tour de main ses cheveux épars, les tordit en une seule natte qu'elle roula et fixa par une épingle au sommet du front. Elle était charmante ainsi, dans l'éclat de sa blancheur de rousse, les épaules au vent, couronnée de la masse lourde des cheveux. On eût dit une jeune déesse coiffée d'un casque doré.

Elle achevait de boire son chocolat lorsqu'au seuil de la chambre, apparut le citoyen Desroches à qui Manette avait fait signe d'entrer.

De haute taille, large d'épaules, de figure débonnaire sous sa perruque grise, une pointe de malice dans les yeux, il donnait l'impression d'un géant avec qui il n'eût pas été bon d'avoir maille à partir^ mais que l'âge et l'expérience, sans affaiblir sa vigueur, avaient accoutumé à la dissimuler ou tout au moins à n'en faire montre qu'en de rares circonstances.

D'un geste affectueux, Angélique le saluait, l'invitait à avancer et lui désignait un fauteuil au pied du lit.

— Mettez-vous là, docteur. C'est bien à vous d'être venu sans retard.

— J'ai reçu votre billet cette nuit en rentrant,

répondit-il. Ce matin, ma première visite est pour vous. Qu'y a-t-ii pour votre service, ma chère enfant? A voir cette mine-là, je ne peux croire que c'est de mes soins médicaux que vous avez besoin.

— J'ai besoin de votre dévouement, docteur, de vos conseils. Ai-je eu tort d'y compter?

— Tort! A qui vous adresseriez-vous, si ce n'est à moi? Feu votre père, le fermier général Mongautier, était mon ami. Je vénérais votre mère, une sainte. Je vous ai vue naître...

— C'est même vous qui m'avez mise au monde, mon bon docteur. Lorsqu'on 88, après la ruine et la mort de mon père, je suis restée seule dans la vie, sans ressource, ne sachant ce que j'allais devenir, c'est grâce à vous que j'ai pu continuer mon éducation musicale et me dérober à la noire misère qui me guettait. Sans ma chère nourrice Manette, sans vous, docteur, j'étais perdue. Elle a sacrifié toutes ses économies pour me donner du pain jusqu'au jour où j'ai gagné de quoi vivre; vous comme elle, vous m'avez aidée de votre bourse et ensuite vous m'avez ouvert l'Opéra...

Desroches secouait la tête comme si ces souvenirs, délicatement rappelés par une âme reconnaissante, eussent froissé sa modestie.

— Vous devez beaucoup à Manette, dit-il. Mais, quoi t elle vous avait nourrie de son lait : elle ne vous avait jamais quittée depuis; elle vous chérissait, et ce qu'elle a fait, elle eût été bien malheureuse de ne pouvoir le faire. Quant à moi, ne me remerciez pas. En vous ouvrant l'Opéra, ce n'est pas à vous que j'ai rendu service. C'est à l'art dont vous êtes la gloire. C'est à tous ceux que vous enchantez et qui vous applaudissent.

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En écoutant Desroches, Angélique sentait une vive émotion la gagner peu à peu.

— A vous entendre, docteur, vous n'auriez donc aucun droit à ma reconnaissance. Avouez que je serais une ingrate si je pensais comme vous. Comptez-vous donc pour rien la sollicitude dont vous m'avez entourée depuis que je suis au théâtre? Et encore, aujourd'hui, au milieu des angoisses de l'heure présente, qui m'a consolée, soutenue, rassurée? Qui m'adonne le courage de vivre, moi, pauvre petite brebis, parmi les loups cruels? Qui, si ce n'est vous?

Elle allait continuer. Mais, brusquement, Desroches l'interrompit. Se levant, il s'approcha d'elle et, d'un geste ferme et doux, il l'obligeait à se coucher, ramenant, sur ses épaules nues, les couvertures.

— Soyez donc prudente, mon enfant, lui dit-il. A rester découverte, vous prendriez froid. Maintenant, expliquez-moi pourquoi vous avez voulu me parler; car ce n'est pas sans doute pour me rappeler, en les exagérant, des histoires que je connais mieux que vous.

— Le souvenir en reste ineffaçablement gravé dans mon cœur, reprit Angélique. Mais ce n'était pas, en effet, pour vous en entretenir que je vous ai mandé.

— Pourquoi donc?

— Docteur, il y a quatre ans, vous m'avez aidée à entrer à l'Opéra. Je vous prie maintenant de m'aidera en sortir.

— Vous voulez quitter le théâtre I

— Je veux quitter Paris. Et comme elle lisait dans ses yeux une protestation, elle l'empêcha de l'exprimer, en poursuivant : — Je n'y peux plus rester; j'ai trop peur.

— Peur^de qui ? Peur de quoi ? Tous ces scélérats sont à vos pieds.

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— Et c'est justement leurs hommages qui m'épouvantent. Ces hommages, ce n'est pas l'admiration pour ce qu'ils appellent mon talenti qui les inspire. Mon talent n'est qu'un prétexte. Ce n'est pas l'artiste qui leur plaît et déchaîne leur enthousiasme. C'est la femme qui allume leurs convoitises. Il n'est pas un seul de ces sinistres familiers de nos coulisses qui ne m'ait donné à entendre de quel prix ignominieux ils entendent, les uns et les autres, être payés de leur bonne grâce. Quand je suis en scène, je sens leurs regards braqués sur moi comme sur une proie; durant les entr'actes, ils me poursuivent jusque dans ma loge. Je ne peux me soustraire à l'injure de leurs galanteries. C'est à peine s'ils dissimulent leurs exigences. Tout autour de moi, je vois se déchaîner des rivalités dont je suis l'objet. Le procureur de la Commune Chaumette est le plus ardent entre ces rivaux; il ne me laisse pas un instant de répit. Son substitut le citoyen Hébert est à l'Opéra tous les soirs où je joue, et Dieu sait de quels propos immondes il me poursuit. Il y a trois jours, le général Hanriot voulait m'emmener souper chez Méot. Jusqu'ici, j'ai pu déjouer leurs efforts, échapper au triste sort qu'ont subi quelques-unes de mes camarades. Mais je sens bien que mes farouches adorateurs commencent à s'offenser de ma résistance. J'ai tout à redouter de leur dépit, voilà pourquoi je veux quitter Paris, docteur.

— Oui, je comprends, fit Desroches qui écoutait pensif.

— D'ailleurs, reprit Angélique, je n'ai plus pour mon art la même ferveur qu'autrefois. Il n'y a plus de grandes œuvres à interpréter. Tous nos maîtres, Gluck, LuUi, Rameau, sont démodés. Ils ont disparu du réper-

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toire où il n'y a maintenant place que pour des pièces sans valeur, des pièces de circonstance, comme le Triomphe de la République des citoyens Joseph Ghénier et Gossec, où j'ai dû paraître, dans je ne sais quel rôle abominable.

— Vous y avez été tout de même applaudie, interrompit Desroches. Les auteurs vous doivent leur succès.

— Ne croyez pas cela, docteur. Ils le doivent au caractère de leur œuvre, aux excitations dont elle est pleine, aux basses flatteries qu'elle prodigue à la populace, aux sans-culottes, aux tricoteuses... Moi, je n'y suis pour rien et je ne garde de ces épreuves qu'une lassitude maladive du métier qu'on m'impose. Avanthier encore, cette foule hurlante et dépenaillée qui chaque soir emplit la salle m'a contrainte à chanter trois fois la Carmagnole, le bonnet phrygien sur la tête. J'ai obéi, mais je me suis juré que ce serait la dernière fois. Voilà trop longtemps que cela dure; j'en ai assez; je veux partir.

Angélique Mongautier s'excitait en parlant. Une flamme de colère montait dans ses yeux, avec des larmes qui en avivaient l'éclat.

— Partir, c'est bientôt dit, objecta Desroches. Mais où irez-vous? Que deviendrez-vous?

— Je passerai à l'étranger. J'irai chanter en Angleterre, en Russie, on dit que l'impératrice Catherine aime et protège les arts.

— Émigrer est dangereux. C'est vous fermer les portes de la France, vous exposer à la rigueur des lois.

— Quand j'aurai passé la frontière, je me moquerai des lois et j'attendrai que le règne des méchants ait pris fin pour revenir dans ma patrie.

— Et jusque-là, [vous vivrez parmi ses ennemis, parmi ces royalistes qui portent les armes contre elle !

Il y avait un reproche dans la voix du vieux naëdecin.

— Mais que faire alors? s'écria la cantatrice d'un accent découragé.

Desroches ne répondit pas sur-le-champ. Il cherchait sous quelle forme et par quels procédés il pourrait venir en aide à Angélique et favoriser l'exécution de ses desseins, tout en l'empêchant de s'exposer à des soupçons qu'en ces temps calamiteux, il était si grave d'encourir.

— Il faut d'abord, mon enfant, dit-ilenfin, vous garder d'ouvrir à qui que ce soit votre cœur comme vous venez de me l'ouvrir. Il suffirait que les propos quej'ai entendus arrivassent à des oreilles malveillantes pour vous faire ranger parmi ces suspects qui, tous les jours, à la Convention, à la Commune, aux Jacobins, sont dénoncés aux vengeances populaires.

— Je n'ai parlé jamais à personne comme je vous ai parlé à vous. Manette elle-même ignore mes intentions.

Un sourire indulgent et ironique éclaira le visage de Desroches, et, doucement, il demanda :

— Votre ami le beau conventionnel Gilbert Dolissalde les ignore-t-il aussi?

— Il les ignore, docteur. Pourquoi aurais-je fait exception en sa faveur?

— Il passe pour vous être ardemment dévoué, dévoué jusqu'à la mort, et vous passez, vous, ma chère Angélique, pour le payer de retour.

— Voulez-vous dire qu'il est mon amant? interrogea d'un accent de révolte la Mongautier.

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— On le dit et on le croit. Oh! ne prenez pas mes paroles en mauvaise part. Que dans la vie qui vous est faite, vous eussiez voulu vous donner un protecteur, je le comprendrais et ne vous le reprocherais pas, sans compter que vous auriez pu plus mal choisir. En tant que conventionnel, Dolissalde ne vaut pas cher. Il siège sur les bancs de la Gironde, et je n'ai pas d'estime pour les Girondins. Animés de bonnes intentions, ils n'ont révélé qu'impuissance quand il a fallu les réaliser. Adversaires déclarés de la Montagne, ils se sont faits trop souvent ses complices. Ils n'ont su empêcher ni les massacres de Septembre ni la mort du roi. Je n'en tiens pas moins Dolissalde pour un brave homme dans son privé, et je crois à la sincérité des sentiments qu'il vous exprime. Je trouverais donc très naturel qu'il eût reçu de vous les mêmes confidences que moi.

Angélique écoutait le docteur Desroches dans l'attitude d'une femme qui se demande si elle doit s'offenser des mots qu'elle entend ou en rire. Elle le laissa aller jusqu'au bout sans l'interrompre. Mais, quand il eut fini, elle répondit d'une voix qui trahissait progressivement toutes les émotions contenues en son âme.

— Vous battez la campagne, mon pauvre docteur. Il est vrai que le citoyen Dolissalde fait profession de m'admirer. Il est encore vrai que, ses hommages ayant conservé toujours une forme déférente, j'aurais été mal venue à m'en blesser. Mais il n'est pas mon amant, je vous le jure sur la mémoire de mes parents que vous avez aimés. Je n'ai pas d'amant. Je n'en ai jamais eu. Sa parole devint hésitante comme si sa pudeur eût reculé devant un dernier aveu.

Soudain les yeux à demi clos, elle ajouta avec fermeté :

— Quelles que soient les apparences de ma vie, je suis pure de corps et de cœur, comme au jour de ma naissance.

Ce fut au tour de Desroches de s'émouvoir. Une ex pression de respect le transfigura. Se précipitant vers Angélique, il lui prit la main et y mit ses lèvres en murmurant :

— Pardonnez-moi, mon enfant.

Satisfaite de le voir ainsi, elle se détendait, souriante et enjouée :

— Je vous pardonne, docteur, et j'attends le conseil que je vous ai demandé.

— Ce conseil, le voici, répondit Desroches. Il faut avant tout garder secrets vos projets de départ. Moins on les connaîtra, et plus, si vous y persévérez, il vous sera facile de les exécuter. En attendant, vous serez malade et vous interromprez votre service.

— Malade, moi, quand tout à l'heure, en entrant, vous avez constaté le parfait état de ma santé !

— Il ne sera pas difficile de vous découvrir une maladie assez inquiétante pour rendre nécessaire un repos momentané. Vous demanderez un congé de quelques semaines. Grâce aux attestations que je vous aurai délivrées, il ne vous sera pas difficile de l'obtenir. Vous échapperez ainsi, au moins pour un temps, aux obsessions de vos galants, et nous aviserons à loisir au moyen de vous en délivrer tout à fait.

— Ah! docteur, que de reconnaissance pour le secours que vous m'apportez! Je l'accepte, ce secours, et je vous en remercie. Mais sachez que je ne serai rassurée que lorsque j'aurai quitté Paris.

— Eh bien, vous partirez s'il le faut, mais ce sera encore sur l'ordre formel de votre médecin, de telle

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sorte que vous ne puissiez être soupçonnée de ne vouloir plus chanter la gloire de la République, ce qui serait considéré comme un crime de lèse-patrie. Voyons, ajouta-t-il, de quelle maladie dangereuse allons-nous vous gratifier?

— Décidez, docteur; choisissez celle que vous voudrez.

Il continuait imperturbable :

— Vous êtes très pâle, vous avez le pouls intermittent. Vous dormez mal ; la fièvre vous agite et vous brûle. Évidemment, vos forces sont épuisées. Un grand calme vous est nécessaire pour recouvrer votre équilibre et le sommeil. Peut-être serai-je conduit à vous ordonner un changement d'air. Nous commencerons cependant par nous contenter d'un repos absolu, par supprimer les visites surtout. Restez chez vous; fermez votre porte si ce n'est à quelques rares amis. Dès ce moment et pour un délai dont il est impossible de préciser la durée, vous m'appartenez et je vais de ce pas le déclarer à votre directeur, en lui annonçant la demande de congé que vous lui adresserez dans la journée.

— Comme j'ai été bien inspirée en vous appelant ce matin, docteur ! murmurait Angélique ravie.

En ce moment. Manette rentrait.

— Écoutez bien, nourrice, lui dit Desroches, votre maîtresse est souffrante.

— Souffrante ! s'écria Manette ahurie. Et elle ne m'en avait rien dit.

— Tu te serais tourmentée, ma vieille.

— Avec ça que je ne vais pas me tourmenter maintenant !

— Vous auriez tort, répondit Desroches, son état ne présente rien d'alarmant. Mais il exige des soins dont

de trop nombreuses visites détruiraient tout l'effet. Par conséquent, je vous constitue gardienne de la porte. Vous la refuserez à quiconque déplaît à la citoyenne, et si les gens que vous éconduirez se plaignent et insistent, vous leur direz de s'adresser à moi.

— Entendu, docteur, répondit Manette. Elle se tournait vers Angélique en ajoutant : — Tu me désigneras ceux que tu ne veux pas recevoir.

— Je ne veux recevoir personne, déclara la Mongautier, sauf le citoyen Dolissalde à qui j'ai donné rendez-vous. Nous aurons peut-être besoin de lui, continua-t-eIle,en regardant le docteur d'un air d'intelligence, et je tiens à l'en prévenir. Quant à vous, mon bon ami, j'espère vous revoir bientôt.

— Je reviendrai demain, dit-il.

11 sortit, reconduit par Manette qui, tout en marchant à ses côtés, l'interrogeait, inquiète et troublée par les propos qu'elle venait d'entendre et quoi qu'il fît pour la rassurer. Elle le retint encore sur l'escalier, le tournant et le retournant, et ne le laissa partir que lorsque, de guerre lasse, il lui eut affirmé qu'il répondait de la vie d'Angélique.

La nourrice revint dans la chambre. La Mongautier avait quitté soo lit. Vêtue d'un peignoir en laineblanche, assise devant sa table de toilette, elle commençait à se coiffer.

Manette s'approcha.

— C'est vrai que tu es malade?

— Je ne le suis pas plus que toi, nourrice. Mais tous ceux qui me connaissent doivent croire que je le suis.

— Pourquoi cette comédie?

— Parce que je ne peux avoir du repos et un peu de liberté qu'à ce prix. Que dirais-tu si nous nous éloi-

gnions de Paris pour quelques semaines ou quelques mois?

— Nous sortirions de cette Babylone maudite I s'écria Manette. Je n'aurais plus à trembler chaque matin, en pensant que nous pouvons être dénoncées comme aristocrates, qu'on peut venir nous arrêter! Je ne te verrais plus au théâtre, dans cet enfer rempli de démons I Je n'aurais plus à essuyer tes larmes, le soir, quand après le spectacle, nous rentrons si malheureuses, si tristes!...

— Oui, ma vieille, c'en serait fait de ce supplice. Mais ne cherche pas à en savoir plus long. Ne songe qu'à bien remplir ton rôle, qu'à me seconder.

— Quel rôle?

— Celui d'une servante dévouée qui s'alarme de voir sa maîtresse dépérir.

— Mais tu ne vas pas dépérir, au moins? fit Manette qui ne comprenait pas encore.

— Ne vois-tu pas que je me porte comme un charme? répondit Angélique. Allons, va, nourrice, sois rassurée. . . et prudente surtout.

— Ai confiance en moi, ma mignonne.

Sur ces mots. Manette docilement s'éloignait pour aller vaquer à ses occupations. Arrivée à la porte, elle s'arrêta. Enveloppant d'un dernier regard Angélique, elle lui envoya du bout des doigts une demi-douzaine de baisers. En cédant ainsi aux élans de son cœur, elle ne croyait pas être vue. Mais elle avait compté sans le miroir devant lequel Angélique était assise. Ce miroir la dénonça.

— Eh î viens donc m'embrasser, ma vieille, lui cria sa maîtresse. Puisque tu en meurs d'envie, pourquoi te gêner?

Manette vivement revint sur ses pas, prit la tête d'Angélique entre ses mains ridées, rudes au toucher, et à plusieurs reprises, sans dire un mot, Tembrassasur le front. Puis elle disparut, tandis qu'Angélique, continuant à se coiffer, murmurait attendrie :

— Pauvre Manette !

En ce cri, se résumait toute sa gratitude pour le tendre dévouement de sa nourrice. Depuis vingt-quatre ans, il ne s'était jamais ralenti. Si haut qu'elle remontât dans son passé, Angélique ne se souvenait pas d'avoir été séparée un seul jour de cette robuste paysanne à qui elle avait dû de survivre à sa mère. Celle-ci était morte au lendemain de ses couches, laissant à son mari désespéré cette fillette si chétive, si débile que les médecins avaient annoncé qu'elle allait mourir. Mais le lait de Manette avait opéré un miracle, démenti ces sinistres pronostics et ressuscité Angélique condamnée.

Veuve depuis plusieurs mois, ayant perdu son fils unique quelques semaines après sa naissance, Manette avait reporté sa sollicitude et son amour sur l'enfant arrachée par elle à la mort. Elle ne l'avait plus quittée. ^ Depuis tantôt un quart de siècle, elle l'entourait de soins, lui prodiguait la même affection que si elle eût été sa fille, toujours à ses côtés, aussi bien durant son enfance heureuse dans le somptueux hôtel du fermier général Mongautier, que durant les jours d'épreuves, survenus plus tard lorsque le père d'Angélique, ruiné par de folles spéculations, avait brusquement succombé à son désespoir.

Cette catastrophe s'était produite une année à peine avant la Révolution. Les tragiques événements de cette époque l'avaient aggravée au point de dépouiller Angélique du dernier débris de son opulence passée. Elle

allait sur ses vingt ans au moment où de brutales réalités la contraignaient à subvenir à son existence. Musicienne, douée d'une voix admirable, conseillée, dirigée et protégée par le docteur Desroches, elle s'était alors décidée à embrasser la carrière théâtrale, et bientôt, grâce à ce vieil ami de son père, à ses dispositions naturelles, à ses études, elle avait pu entrer à l'Opéra où l'attendait le succès.

Pendant cette période de sa vie, elle avait vu Manette se dévouer à elle plus passionnément encore qu'autrefois, s'élever à la hauteur de toutes les circonstances et de tous les périls. Leur confiance et leur affection réciproques, déjà si anciennes, étaient trop étroites et trop puissantes pour que les nouveaux témoignages de dévouement donnés par la nourrice ajoutassent rien à la tendresse reconnaissante d'Angélique. Elle chérissait Manette autant qu'une créature humaine peut en chérir une autre. Mais, touchée par son dévouement, elle lui avait fait une place plus large dans sa vie, et maintenant que, pour les causes qu'elle venait d'exposer à Desroches, elle songeait à s'expatrier, elle associait sa nourrice à ses projets encore indécis et confus, convaincue que celle-ci la suivrait toujours et partout, dût-elle aller au bout du monde.

CHEZ LES BENEDICTINES DE PASST.

Le mèm^ jour, presque à la même heure, un homme longeait la rive droite de la Seine. Il venait du côté de l'Hôtel de ville et allait dans la direction de Ghaillot. Quoique, sous ses cheveux grisonnants, son visage au teint hàlé fût sillonné de rides profondes et offrît à ne le regarder que superficiellement, une mine vieillotte, la rapidité de sa marche, la vivacité de ses mouvements, l'expression de ses yeux, le révélaient plus jeune qu'il n'en avait l'air au premier abord et plus robuste qu'on ne l'est ordinairement à l'âge qu'il semblait avoir.

Il suffisait de le regarder pour deviner que ce n'était point un Parisien. Coiffé d'un .béret basque en laine brune, auquel était attachée la cocarde tricolore dont les citoyens se paraient alors afin de s'en faire une sauvegarde en affichant leur civisme, il portait, pour se protéger contre les rigueurs de l'hiver, le manteau à pèlerine courte que les Espagnols de cette époque considéraient comme un vêtement national et qu'avaient adopté déjà beaucoup de Français habitant les départements pyrénéens. Les pans inférieurs de ce manteau, dont il tenait un pli fortement serré contre sa bouche, battaient ses jambes minces et nerveuses, chaussées de lourdes bottes qui marquaient, à chacun de ses pas, leur empreinte dans la neige sous laquelle le sol était enseveli.

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Elle tombait à gros flocons, cette neige impitoyable.

Elle revêtait d'une cuirasse argentée le béret et le manteau du personnage, elTaçait en quelques secondes ses traces sur la route qu'il parcourait comme celles des passants qu'il y croisait, et comblait en aussi peu de temps les ornières qu'y creusaient de rares charrettes de maraîchers, venues de Saint-Cloud, d'Auteuil etdePassy, pour apporter quelques ressources, hélas I insuffisantes, à la capitale affamée par suite de la disette générale.

Insensible à la neige qui lui fouettait la figure, au froid qui bleuissait sa peau, aux remarques même que suggérait aux gens qui se trouvaient sur son chemin l'étrangeté de son costume, l'homme poussait droit devant lui. Il ne voyait ni la physionomie inquiète ou soupçonneuse de ces gens, ni leurs allures crain-^ tives et défiantes, où se trahissait la terreur qui régnait dans les âmes, et pas davantage l'air morne et dévasté des quartiers qu'il traversait, boutiques closes ou vides, maisons abandonnées, vieux hôtels nobiliaires, mis sous séquestre comme bien d'émigrés ou même déjà vendus au profit de la nation et désaffectés. Évidemment, les préoccupations qu'aurait pu éveiller en son esprit le spectacle de Paris terrorisé, dépouillé des agréments et des attraits qu'on y rencontrait en d'autres temps et rendu plus lugubre ce matin-là par les intempéries de ce rigoureux hiver, restaient endormies en lui, dominées par quelque préoccupation supérieure et intime qui le tenait tout entier et absorbait ses pensées.

Au moment où nous le surprenons dans sa marche hâtive , il avait dépassé le jardin des Tuileries et la place de la Révolution. Laissant à sa droite les massifs

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des Champs-Elysées, à sa gauche, de Tautre côté de la Seine, le Palais-Bourbon, il venait de s'engager sur le Cours-la-Reine, solitaire et triste sous son blanc linceul, qui semblait là plus épais, plus immaculé, plus éblouissant, que sur le parcours que ce piéton avait déjà franchi. En cet endroit, les habitations étaient rares, séparées les unes des autres par des champs incultes, des terrains vagues, des jardins dont les arbres dressaient, sur l'horizon grisâtre et brumeux, leurs branches effeuillées, raidies et cassantes sous leur enveloppe de neige cristallisée. C'était, à travers la campagne, une avenue silencieuse brusquement coupée à son extrémité par les hauteurs deChaillot, où sur de vastes espaces vides apparaissaient, parmi des masures, quelques villas inhabitées.

Continuant sa route, l'homme eut bientôt atteint la barrière des Bonshommes qui séparait Paris de Chaillot etde Passy. Là, il dut s'arrêter sur l'injonction d'un garde national en faction. Il ne pouvait sortir de la ville sans montrer ses papiers. Il en était probablement averti, car, la sentinelle l'ayant invité à entrer dans le poste, il ne manifesta ni mécontentement ni surprise, et obéit, comme à un ordre attendu, après avoir secoué sur le seuil la neige qui couvrait ses vêtements.

La salle en laquelle il fut introduit était étroite et obscure. Des gardes, au nombre d'une douzaine, s'y chauffaient somnolents, rangés autour d'une haute cheminée où flambaient des débris de vieilles poutres et des morceaux de meubles brisés. L'un d'eux se leva et s'avançant vers le nouveau venu :

— Où vas-tu, citoyen? lui demanda-t-il.

— Je vais voir des amis à Passy.

— Tu as sans doute une permission?

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— Une permission, oui, citoyen, et en plus mon passeport, car je ne suis pas de Paris^ et encore une carte de civisme qu'on m'a délivrée hier, à mon arrivée, à la section des Célestins, de qui dépend l'hôtel des Grandes Indes où j'ai pris domicile.

En même temps, ayant ouvert son manteau, il tirait un portefeuille d'une poche de sa veste et de ce portefeuille la permission, la carte et le passeport qu'il venait d'annoncer. Le garde national les prit, les parcourut, lisant à demi-voix : « Dominique Haristéguy, cinquante ans, natif delà commune d'Urrugne, département des Basses-Pyrénées, y habitant. > Suivait le signalement que le garde vérifia :

— Tu es en règle, citoyen , dit-il bientôt. Tu peux passer.

— Je ne tarderai pas à revenir, observa Dominique Haristéguy; je ne vais qu'embrasser mes amis.

— Je te souhaite pour revenir un temps meilleur que celui que tu as pour aller.

— Ohl le temps ne me fait pas peur. Il neige souvent dans nos Pyrénées.

— Y est-on bon patriote? reprit le garde pour dire quelque chose, tandis que Dominique Haristéguy réintégrait ses papiers dans son portefeuille et son portefeuille dans sa poche.

— Nous avons envoyé à la Convention le citoyen Dolissalde, répliqua fièrement Haristéguy; il est pur, celui-là, d'un civisme éprouvé.

— Penh 1 Un Girondin !

— Les Girondins aiment la liberté. Ils sont prêts à verser leur sang pour la République.

— Ils se perdront par leur modération, prophétisa le garde national pour clore l'entretien.

Haristéguy ne releva pas le propos. Il sortit et se remit en route, après avoir constaté que la neige avait cessé de tomber et que, par une étroite déchirure qui venait de se produire entre les nuages, un pâle rayon de soleil se montrait dans un ciel bleu. Suivant toujours le quai, il dépassa les pentes de Chaillot. Alors, il fit halte, regardant autour de lui comme pour s'orienter.

A sa droite, sur une assez vaste étendue, s'élevait un mur très haut, du sommet duquel tombait sur des pierres jaunies, désagrégées çà et là, un rideau de lierre et qui ne laissait rien voir du parc qu'il enfermait en son enceinte, si ce n'est la cime des arbres serrés les uns contre les autres, formant un bois que les feuillages devaient emplir, l'été venu, d'ombre et de fraîcheur.

— C'est sûrement ici, se dit Haristéguy. En longeant ce mur, je finirai bien par trouver la porte.

Il le longea, convaincu qu'il était maintenant dans la bonne voie. Il marcha ainsi durant quelques minutes, jusqu'à un point où le mur, s'éloignant du quai, tournait à angle droit dans une ruelle grimpante. Il prit cette ruelle. Elle le conduisit à un autre angle d'où le mur revenant sur lui-même entourait l'autre côté de ce parc mystérieux, coupé brusquement dans son milieu par un bâtiment d'un seul étage , dont la façade regardait les champs.

C'est à ce bâtiment que, sans hésitation, il alla frapper de son poing fermé qui s'abattit par trois fois sur la porte. Les coups résonnèrent dans lé silence, et d'abord il put croire que la maison était inhabitée. Mais, bientôt, un bruit de pas retentit sur des dalles, venu de loin et qui se fut vite rapproché. Un judas pratiqué dans

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la porte s'entr'oavrit. A travers un grillage étroit, il aperçut une figure de vieillard, longue et pâle, d'un caractère ascétique, puis d'une bouche édentée dont il voyait tous les mouvements, par l'ouverture du judas, il entendit tomber cette question :

— Qui demandes-tu, citoyen?

— La citoyenne Fournial, répondit-il.

— La citoyenne ne reçoit pas des inconnus.

— Je ne suis pas un inconnu pour elle. Je me nomme Dominique Haristéguy; elle sait mon nom; elle sait aussi pourquoi je viens de loin, de très loin pour la voir.

— Comment le saurait-elle, ton nom? reprit l'interlocuteur de Dominique Haristéguy.

Avant de répondre, celui-ci, rapidement, parcourut d'un regard jeté derrière lui les champs déserts, et après s'être assuré que personne, saufle vieillard à qui il s'adressait, ne pouvait ni le voir, ni l'entendre, il dit à demi-voix :

— Mademoiselle Charlotte de Saint-Marsans a parlé de moi à la Révérende Mère Marie du Christ.

En même temps qu'il achevait sa phrase, le judas brusquement se referma; la clef grinça dans la serrure, la porte s'ouvrit, et Dqjpçiinique Haristéguy vit se dresser devant lui la silhouette décrépite et ratatinée d'un homme qu'à sa tenue, il prit pour un jardinier et qui l'invitait à entrer. l\ obéit et se trouva dans un large et haut vestibule aux murs nus, qui recevait la lumière du dehors par une lucarne en rotonde percée dans la voûte. A droite et à gauche, deux autres salies dont ses yeux eurent vite fait le tour, présentaient le môme caractère de dénuement et d'abandon que ce vestibule au fond duquel il pouvait compter les premiers degrés de

l'escalier qui desservait Tunique étage de la maison. La porte refermée aussi rapidement qu'elle avait été ouverte, le vieux jardinier lui dit :

— Vous avez prononcé le nom de Mlle de Saint-Marsans, monsieur. La connaissez-vous? Vous connaîtelle?

— Voici bien des années que nous ne nous sommes rencontrés. Mais elle n'ignore pas que je fus toujours un des plus fidèles serviteurs de son père et que je lui suis aussi dévoué à elle-même que je l'ai été jadis à M. le comte. Du reste, si je me trouve à Paris aujourd'hui, c'est que la Révérende Mère Marie du Christ, autrement dite la citoyenne Fournial, m'a fait parvenir, là-bas, au fond de mes Pyrénées, une lettre pressante par laquelle elle me mandait.

— Alors, venez, monsieur, dit le jardinier qui maintenant ne doutait plus de .Ja sincérité de Dominique Haristéguy ni de la vérité de ses propos. Je crois me rappeler, en effet, que vous êtes attendu.

Il précédait le visiteur pour lui servir de guide et le conduisit à l'étage supérieur. Sur le palier, il poussa une porte accédant à une pièce un peu plus confortablement meublée que celles du rez-de-chaussée et fit entrer Haristéguy.

— Veuillez attendre ici, lui dit-il. Je vais avertir la citoyenne Fournial. Et, souriant d'un sourire amer et triste, il ajouta : C'est sous ce nom qu'on désigne la Mère Marie du Christ, jadis prieure du couvent des Bénédictines de Passy. Les trois vénérables religieuses qui vivent avec elle dans cette retraite, depuis que le couvent fut saccagé et pillé, ne sont plus aussi que des citoyennes. Il en est de même de Mlle de Saint-Marsans. Pour tout le monde dans le quartier, elle est la

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citoyenne Charlotte Béral. Appeler autrement ces saintes femmes, ce serait les livrer aux fureurs des Sans- Culottes et des Jacobins.

— Je sais tout cela aussi bien que vous, mon brave homme, répondit Haristéguy. Le messager qui m'apporta naguère dans mon pays la lettre de la citoyenne Fournial, m'a donné ces détails et d'autres encore. Il lésa confiés à ma discrétion. Ne craignez donc pas que j'en abuse. Dominique Haristéguy n'a jamais trahi personne.

— A la manière dont vous êtes reçu et dont je vous ai parlé, monsieur, vous avez dû comprendre que je suis bien loin de vous soupçonner de duplicité, protesta le jardinier; mais c'était mon devoir de vous recommander la prudence.

Il allait s'éloigner, quand une nouvelle question du visiteur le retint.

— Un mot encore. Où sommes-nous ici ?

— Nous sommes dans l'un des bâtiments de l'anciencouvent des Bénédictines.

— Et on a permis à la citoyenne Fournial d'y demeurer?

— On le lui a permis provisoirement. Elle est autorisée à y résider jusqu'au jour où la propriété, mise sous séquestre après avoir été confisquée au profit de la nation, aura trouvé un acquéreur.

— Et sa qualité d'ancienne religieuse n'a pas attiré sur elle les foudres révolutionnaires? On la laisse en repos? On ne la persécute pas?

— Si extraordinaire que cela puisse paraître, elle a été protégée jusqu'à ce jour par le souvenir de ses bienfaits. Parmi les habitants pauvres de Passy, il en est si peu à qui, en d'autres temps, elle n'ait fait du bien !

Ceux qu'elle a secourus jadis se sont ligués pour sa défense. Du reste, elle a quitté l'habit monastique, elle obéit aux lois, au moins en apparence. On n'a rien à lui reprocher. Mais elle vous parlera de ces choses mieux que je ne pourrais le faire, monsieur. Je vais la prévenir.

Le jardinier se retirait, et Dominique Haristéguy resta seul. Alors, en attendant la citoyenne Fournial, il s'approcha de la croisée et regarda au dehors. Elle s'ouvrait sur le parc dont, tout à l'heure, il avait fait extérieurement le tour. A l'extrémité de ce parc vaste et profond, s'élevait un autre bâtiment qui semblait endormi dans le mystère de ses murailles silencieuses et de ses fenêtres closes.

Il crut d'abord que ce bâtiment, à la façade jaunie et lézardée, était abandonné et ne servait plus. Mais, bientôt, à travers le parc, il remarqua des empreintes de pas dans la neige, qui formaient un chemin entre les deux maisons et révélaient que, sur ce chemin, on passait fréquemment. C'en fut assez pour qu'il se figurât que dans l'enceinte où il venait d'être reçu ainsi qu'un ami, des proscrits avaient trouvé un asile.

Du même coup, une admiration attendrie emplit son cœur pour cette citoyenne Fournial qu'il ne connaissait pas, mais qu'il allait connaître. Il devinait en elle un généreux dévouement à des infortunes cachées et ignorées, et un désir ardent s'emparait de lui, le désir de pénétrer dans les drames obscurs et touchants dont les lieux où son ancienne affection pour la famille de Saint-Marsans l'avait conduit, lui apprenaient à l'improviste l'existence.

Un bruit de pas troubla sa méditation. Il se retourna. Une femme entrait et fermait la porte derrière

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elle. Elle était vêtue de noir. Un bonnet de tulle noir serrait sa tête et encadrait, d'une bordure tuyautée, sa figure vénérable, amaigrie et pâle, une figure de septuagénaire qu'éclairaient des yeux sombres, dont une expression de douceur résignée tempérait l'éclat. Petite et frêle, elle semblait n'avoir que le souffle. Mais, en la regardant et en l'écoutant, on comprenait vite, tant il y avait d'autorité dans le geste et dans la voix, qu'une volonté de fer animait ce corps débile et que, sous cette enveloppe en apparence dépourvue d'énergie, battait une âme assez vaillante pour s'élever à la hauteur de tous les périls, les aborder de face et les braver.

— Vous êtes Dominique Haristéguy? demandât-elle.

Il sejcourba respectueux et répondit :

— Oui, ma mère.

Elle leva la main comme pour lui imposer silence, en disant :

— Je suis la citoyenne Fournial. Appelez-moi citoyenne.

— Eh bien, citoyenne, c'est moi qui suis Dominique Haristéguy.

— Qu'est-ce qui me le prouve ? Ne vous offensez pas de ma question, mon ami. J'ai charge d'âmes et je vis ici surveillée, entourée de soupçons, de pièges. J'ai porté l'habit religieux, et cela suffit pour que ceux qui tiennent ma vie dans leurs mains et qui peut-être ne m'ont autorisée à rester provisoiremeut dans le couvent dont je fus supérieure, que pour mieux m'avoir à leur discrétion, doutent de la sincérité de ma soumission aux lois nouvelles. Je dois me défier de tout inconnu.

— C'est agir sagement, citoyenne. Mais j'aurai vite fait de gagner votre confiance. Vous avez, au reste, un

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moyen bien simple de vous convaincre que je n'ai pas menti. Appelez Mlle de Saint-Marsans, la citoyenne Charlotte Béral, veux -je dire. Quoique nous ne nous soyons vus depuis dix ans, elle me reconnaîtra.

— Comment savez-vous que Charlotte habite cette maison? s*écria surprise la citoyenne Fournial.

— Par votre jardinier avec qui j'ai causé déjà.

— Il a donc été plus crédule que moi.

— Et il a eu raison, vous allez être obligée de vous Tavouer. Je reçus le mois dernier à Urrugne, mon pays, une lettre de vous. Elle me fut apportée par un jeune soldat, un Parisien, qui venait rejoindre l'armée d'Espagne. Quand il m'eut remis cette lettre et que j'en eus pris connaissance, je la détruisis, jugeant que c'était peut-être dangereux de la conserver. Mais je la sais par cœur et je peux vous la réciter.

— C'est inutile, dit la citoyenne Fournial, j'ai foi maintenant dans vos paroles.

Sans se laisser arrêter par cette assurance, Haristéguy continuait :

— Vous m'écriviez que je devais considérer le porteur de votre message comme un autre vous-même, et ses propos comme émanant de vous. Il me dit qu'au nom de mon maître le comte de Saint-Marsans, vous m'invitiez à me rendre à Paris dès que je le pourrais. Vous voyez que j'ai obéi, citoyenne, puisque me voilà. Êtes-vous convaincue maintenant?

La citoyenne Fournial tendit la main à son interlocuteur.

— Je suis convaincue, dit-elle; asseyez-vous et écoutez-moi. Pour vous faire comprendre pourquoi je vous ai mandé, je dois reprendre les choses d'un peu haut.

— Ne craignez pas de m'en trop dire, citoyenne, fit Haristéguy. Voici quatre ans que je suis sans nouvelles de M. le comte. J'ai su seulement qu'il avait quitté la France, non qu'il ait cru devoir m'en avertir, mais parce que j'ai vu son nom sur la liste des émigrés et que son château d'Urrugne, dont j'étais l'intendant, a été mis sous séquestre et vendu comme les autres domaines qu'il possédait en diverses provinces.

— Vendu I s'écria la citoyenne Fournial. Mais alors Charlotte ne possède plus rien?

— Il n'était pas en mon pouvoir de l'empêcher d'être dépouillée, gémit Dominique Haristéguy.

— Que va-t-elle devenir? murmura la vieille religieuse.

— Je ne l'abandonnerai pas. Mais parlez-moi de mon maître, citoyenne. Je suis pressé de savoir ce qu'il est devenu.

— Il est mort.

— Mort!

— En Allemagne, à la fin de l'an dernier. Je l'ai appris naguère, grâce à un avis qui me parvint par -l'agence secrète que les princes, frères du feu roi, ont instituée à Paris.

— Mlle Charlotte sait-elle qu'elle est orpheline?

— Elle le sait et porte courageusement sa douleur. C'est du reste pour vous entretenir d'elle que je vous ai appelé.

— Je vous écoute, madame.

— Lorsque son père émigra en 89, Charlotte, qu'il nous avait confiée après la mort de la comtesse, était encore parmi les élèves de ce couvent. Avant de partir et ne pouvant l'emmener avec lui, il vint lui faire ses adieux. En la quittant, il me donna l'assurance

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qu'avant peu, elle irait le rejoindre. Jusque-là, je restais chargé d'elle. Ce fut à cette occasion, monsieur, que le comte prononça votre nom. — Parmi mes nombreux serviteurs, me dit-il, il en est un dont le dévouement et le zèle ne se sont jamais ralentis, et qui, plus que tous les autres, est digne de mon entière confiance. C'est Dominique Haristéguy, l'intendant de ma terre d'Urrugne. S'il vous devenait impossible de garder ma fille auprès de vous, vous appelleriez cet honnête homme, ma mère, et vous la remettriez à sa garde. Je sais qu'il se dévouera à elle comme il s'est dévoué à moi.

— M. le comte me connaissait , observa Haristéguy.

— Depuis cette époque, continua la citoyenne Fournial, quatre années ont passé et les événements se sont précipités. Les ordres monastiques ont été abolis. Ce couvent fut envahi un soir par la populace. Les religieuses qui l'habitaient ne durent leur salut qu'à l'intervention de quelques citoyens courageux. La plupart d'entre elles prirent la fuite. Leurs élèves ont été rendues à leur famille et se sont dispersées. Seule de mes chères pensionnaires, Charlotte est restée près de moi associée à notre sort, partageant nos angoisses et nos périls. Mais cette situation ne saurait se prolonger. Dans ces bâtiments devenus propriété de la nation, nous ne sommes plus en sûreté. On peut nous en expulser d'un instant à l'autre, peut -être même nous arrêter. La mort du comte de Saint-Marsans a aggravé pour Charlotte les dangers du présent et les incertitudes de l'avenir. Le moment est donc venu pour moi de tenir la promesse que j'avais faite à son père et de vous remettre le dépôt sacré qu'il me confia. Voilà pourquoi je vous ai appelé, monsieur.

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— Je l'accepte, ce dépôt, répondit simplement Haristéguy.

— Mais comment vivra la pauvre enfant, maintenant que la confiscation des biens de sa famille l'a réduite à la misère?

— Elle vivra du pain que je gagnerai et des modestes ressources que je possède. Le nouveau propriétaire du château de Saint-Marsans, le citoyen Gilbert Dolissalde, membre de la Convention, m'a demandé de conserver mon emploi d'intendant. J'ai accepté de le servir à ce titre. Il ne s'opposera pas à ce que je recueille mademoiselle. Elle passera pour ma nièce, la fille d'une sœur que j'ai perdue. Tant d'années se sont écoulées depuis qu'elle n'est venue au pays que personne ne la reconnaîtra. Ma femme et moi, nous l'aimerons comme notre fille.

— Dieu ne l'a pas abandonnée, soupira la citoyenne Fournial, puisqu'il lui réservait des protecteurs tels que vous. J'ai hâte de l'en avertir. Elle en sera bien heureuse, la chère petite. Je cours la chercher.

Elle s'éloignait, tandis que Dominique Haristéguy, très ému par ce qu'il venait d'apprendre, essayait de maîtriser l'impatience qui s'était emparée de lui, au moment où il allait revoir la fille de ses maîtres, l'unique héritière de cette infortunée famille de Saint- Marsans, décimée et ruinée par la Révolution.

Son attente lui parut longue. Elle cessa enfin. La citoyenne Fournial reparut, appuyée au bras d'une belle jeune fille, fine de traits, brune de peau, grande et robuste, portant des vêtements de deuil dont la simplicité n'altérait en rien l'aristocratique distinction de sa personne. D'un mouvement affectueux, elle la poussa vers Haristéguy en murmurant :

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— La voilà, votre nièce.

Un flot de larmes jaillit des yeux du fidèle serviteur des Saint-Marsans. 11 s'inclinait, et de ses lèvres tremblantes tombèrent ces mots :

— Obf Mademoiselle! Mademoiselle!

— Appelez-moi Charlotte, s'écria-t-elle. Pour vous je ne serai jamais que Charlotte. On vient de me dire ce que vous voulez faire pour moi. Au nom de mon père et en mon nom, merci.

Elle se jetait dans ses bras, acceptant ainsi la protection que, sans hésiter, sans marchander, il lui avait accordée, en l'adoptant comme sa nièce, pour la tirer de la détresse en laquelle elle était tombée.

Longtemps, ils s'entretinrent ensemble pour se concerter sur leur départ. Il fut convenu que Dominique Haristéguy viendrait chercher la jeune fille dans la matinée du lendemain. Ils étaient maintenant l'un et l'autre également pressés de quitter Paris. L'intendant allait mettre à profit les heures qui devaient s'écouler jusqu'au départ pour se procurer un passeport pour Charlotte, sans lequel elle n'aurait pu se mettre en route. Pour obtenir ce passeport, il comptait sur l'influence du conventionnel Dolissalde.

Comme la jeune fille laissait paraître la répugnance qu'elle éprouvait à devenir l'obligée du personnage à qui venaient d'échoir les biens de sa famille, Haristéguy lui dit :

— Ne vous hâtez pas de le juger trop sévèrement, Charlotte. Ce n'est pas un méchant homme, et peutêtre est-ce pour un bien qu'il est devenu le propriétaire du château de Saint-Marsans. lia voulu m'y conserver. Qui sait s'il ne voudra pas vous le rendre un jour?

l'ame d'un girondin.

Depuis le mois de septembre précédent, la Convention nationale, en vertu d'un vote qu'elle avait émis, après l'incarcération de la famille royale au Temple s'était transportée aux Tuileries. Elle siégeait dans la partie du palais la plus rapprochée de la rue de Rivoli. Ses bureaux et ses dépendances occupaient le pavillon de Marsan. Le public pénétrait dans son enceinte par le pavillon Philibert Delorme. Là, se trouvait la salle de la Liberté où les représentants recevaient les personnes qui leur demandaient audience. On passait devant cette salle pour accéder à celle des séances, aménagée dans l'ancien théâtre, au centre de la galerie qui réunissait les deux pavillons. Incendiés pendant la Commune de 1871, ces bâtiments ont maintenant disparu. Mais le souvenir des dramatiques péripéties qui s'y déroulèrent sous la Terreur, leur survit dans la mémoire des hommes et jamais, sans doute, ne s'en effacera.

Ce jour-là, vers le milieu de l'après-midi, la séance delà Convention, ouverte, suivant l'usage, à dix heures du matin, touchait à son terme. Elle s'était écoulée dans un calme inaccoutumé, l'ordre du jour ne portant aucune de ces questions brûlantes au débat desquelles s'exaltaient les orateurs et s'enûévrait la foule qui les écoutait. On n'avait entendu ni la voix de tonnerre de Danton, ni la parole enflammée de Yergniaud, ni les hypocrites préciosités de Robespierre; la place de

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Marat était restée vide, et le président Pétion n'avait eu ni fureurs à éteindre, ni tempêtes à maîtriser. Les notes recueillies par les rédacteurs du procès-verbal ne signalaient aucun de ces incidents tumultueux que déchaînait fréquemment Ist lutte tragique et sans merci engagée entre la Montagne et la Gironde, qui se disputaient le pouvoir.

Aussi pouvait-on constater quelque déception parmi les spectateurs assis dans les loges. Ils appartenaient pour la plupart à cette plèbe forcenée qui ne quittait plus la Convention et par ses applaudissements, ses protestations, ses clameurs, encourageait les violences de la tribune comme elle encourageait, en d'autres instants, celles de la rue.

A la tenue débraillée des hommes et des femmes, aux haillons dont les uns étaient couverts, aux uniformes de fantaisie que portaient les autres, à l'étrangeté farouche de leurs coiffures, bonnets phrygiens ou bicornes empanachés, et surtout à la brutale violence de leur langage, on reconnaissait les apologistes de la Carmagnole et les choristes de la Lanterne, sansculottes et tricoteuses, qu'on avait vus faire cortège à l'infortuné Louis XVI allant à l'échafaud et qu'on allait voir bientôt former l'escorte ordinaire des condamnés que le tribunal criminel se préparait à envoyer en si grand nombre à la mort. Cette foule apaisée, ce jour-là, comme par miracle, laissait errer ses regards déçus sur les bancs des représentants du peuple, où des vides nombreux attestaient le défaut d'intérêt de la séance qui s'achevait dans l'indifférence et la lassitude.

A ce moment, au côté droit de l'Assemblée, où siégeaient les Girondins, un jeune homme ferma noncha-

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lamment une brochure qu'il venait de lire et se leva pour quitter la salle.

— Voilà le citoyen Dolissalde qui s'en va, dit une voix partie des loges supérieures.

— Bon voyage, répliqua quelqu'un.

Alors une troisième voix reprit :

— Quand on lui aura coupé le cou, il ne reviendra plus. Puissent les ennemis du peuple disparaître ainsiJ

Ces menaces arrivèrent à celui qu'elles visaient Vivement, il seretourna, fouillant de ses yeux clairs et doux la tribune où elles avaient été proférées. Sa figure fine et charmante, où brillaient toutes les grâces de la jeunesse et de l'intelligence, s'assombrit en une expression de défi. Il resta, la durée d*une minute, debout^ impassible, dominant ses voisins de sa haute taille dont une lévite brune à larges revers accusait l'élégance et la vigueur. Les propos qu'il avait entendus ne s'étant pas renouvelés, il marqua son dédain d'un mouvement des épaules, reprit sa marche sans se hâter et descendit dans l'hémicycle.

Comme il y mettait le pied, un des huissiers de la salle s'avança à sa rencontre et lui présenta un petit carré de papier, en disant :

— Voici pour toi, citoyen représentant.

Dolissalde prit le papier, le parcourut d'un regard et

lut : « Dominique Haristéguy attend le citoyen Dolissalde dans la salle de la Liberté. > Son visage exprima l'étonnement. S'il attendait quelqu'un à cette heure, ce n'était pas Haristéguy qu'il croyait à deux cents lieues de là. Il n'en fut du reste que plus empressé à répondre à son appel et, en toute hâte, il se dirigea vers la salle d'attente.

Quand il y entra, elle était, comme toujours, pleine

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d'habitués, de solliciteurs, de curieux parmi lesquels circulaient, importants et affairés, des conventionnels en quête des 'gens qui étaient venus les demander. Avant de se jeter dans cette cohue, Dolissalde s'arrêta, cherchant parmi les groupes son compatriote. 11 ne tarda pas à l'apercevoir adossé contre un mur et le reconnut, avant de distinguer sa figure, à son béret et à son manteau. Et de même, à observer sa mine effarée, il eut vite compris que le brave Pyrénéen se sentait perdu dans cette foule où il ne connaissait personne.

Il alla de son côté et l'abordant avec bienveillance :

— Te voilà donc dans la capitale, citoyen Haristéguy? Quel événement t'a fait entreprendre un si long voyage?

Depuis son entrevue avec Mlle de Saint-Marsans, Haristéguy avait eu le temps de préparer sa réponse.

— Un événement d'ordre privé, citoyen représentant, répondit-il; l'obligation de m'acquitter d'une dette sacrée. Ma sœur, une pauvre veuve, est morte récemment à Paris. Avant de mourir, elle a confié à mes soins sa fille unique. C'est afin de recueillir cette orpheline qui n'a plus désormais d'autres protecteurs que ma femme et moi que je suis ici.

— Y es-tu pour longtemps? demanda Dolissalde convaincu de la sincérité de cette explication.

— Arrivé hier, je regrette de n'avoir pu repartir sur l'heure. Tout ce que je vois dans cette ville d'enfer m'épouvante ou m'irrite. Je repartirai demain, si toutefois je peux obtenir, d'ici là, grâce à ton intervention, un passeport pour ma nièce.

— Tu auras ce passeport.

— Merci de ton zèle, citoyen représentant.

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— Tu n'as pas à me remercier. Te venir en aide en cette circonstance me coûtera si peu ! Et c'est bien le moins que je puisse faire pour reconnaître ton dévouement à ma cause. En prenant ma défense dans le collège électoral d'Urrugne, tu m'as rendu un service que je n'oublierai jamais.

— C'est surtout à nos concitoyens que j'ai rendu service. Ils ne pouvaient élire un représentant plus soucieux que le citoyen Dolissalde de leurs intérêts et de ceux de la patrie.

Le conventionnel coupa court à ces éloges.

— Laissons cela, flt-il, et parlons encore de toi, Haristéguy. Est-ce seulement en vue d'obtenir un passeport pour ta nièce que tu as voulu me voir?

— C'était aussi pour prendre tes ordres, citoyen représentant. Devenu naguère propriétaire des terres de Saint-Marsans, tu m'as accordé ta confiance et conservé dans l'emploi que j'occupais sous les anciens maîtres. C'est un bienfait dont je sens plus particulièment le prix alors que ma famille va s'augmenter. Je manquerais aux devoirs que ce bienfait me commande si je ne témoignais en toute circonstance de mon empressement à te servir.

— Tu es un honnête homme, Haristéguy, s'écria Dolissalde attendri par cette déclaration. Il m'est doux de te le dire et d'étreindre fraternellement tes mains loyales. Ta présence me repose des haines féroces qui s'agitent en ces lieux, des crimes qui s'y perpètrent et que la vertu est impuissante à conjurer. Elle me repose surtout de la société des scélérats parmi lesquels je suis contraint de vivre.

Indifférent aux périls qu'il courait en tenant pareil langage, c'est à peine si, pour le tenir, il avait éteint

sa voix. Haristéguy lui saisit le bras et murmura :

— Parle plus bas, citoyen représentant. Contiens tes indignations. Tu n'as attisé déjà que trop de ressentiments implacables par ta conduite. On te reproche, comme à tes amis, les Girondins, de ne pas aimer le peuple et de fomenter contre lui des complots.

— Mensonges, mensonges, protesta Dolissalde. Les Girondins aiment plus sincèrement le peuple que ceux qui l'excitent par leurs viles flatteries.

— Le peuple de Paris ne le croit pas.

— C'est vrai, répondit tristement Dolissalde. Il n'a confiance que dans les tribuns qui le trompent en lui parlant sans cesse de ses droits, jamais de ses devoirs. Il s'arrêta, promena sur les groupes bruyants qui l'entouraient ses yeux où montait la colère, et, se faisant violence pour écarter les pensées irritantes , il ajouta : — Viens, sortons d'ici. On y respire un air empesté.

Haristéguy le suivit à travers le palais. Par un long corridor qui contournait la salle des séances, ils arrivèrent au vestiaire des représentants, où Dolissalde prit son manteau et son chapeau; puis, ayant traversé le pavillon de Marsan, ils atteignirent une porte qui s'ouvrait sur le jardin des Tuileries.

La tempête de neige qui, dès la veille, s*était abattue sur la ville avait pris fin depuis plusieurs heures. Maintenant, un tiède soleil illuminait de ses rayons le voile blanc dont le sol était couvert. Les arbres effeuillés, les statues espacées à travers le jardin^ les bordures des parterres, les vasques des bassins disparaissaient sous ce linceul qui dessinait gracieusement les formes et que dorait la lumière du ciel. Seul faisait tache sur cette blancheur éblouissante l'étroit chemin que, de la

porte du palais à Ja grille de la rue de Rivoli, on avait tracé pour les membres de la Convention.

Comme il fallait renoicer à s'engager dans les avenues que la neige rendait inaccessibles, Dolissalde entraîna son compagnon du côté de sa demeure. En arrivant à Paris quelques mois avants il s'était installé, non loin de la Convention, dans un petit appartement de la rue de Richelieu, garni, en hâte et tant bien que mal, de meubles achetés chez un de ces brocanteurs devenus innombrables depuis que grâce, aux visites domiciliaires, aux arrestations, à la mise en vente des mobiliers d'émigrés et de suspects, s'était organisée presque légalement la mise au pillage des habitations privées .

Bref fut le trajet, et, tant qu'il dura, Dolissalde resta silencieux. Plaristéguy respectait son mutisme et marchait à son côté sans lui demander où il le conduisait.

— Nous voici chez moi, dit soudain le jeune conventionnel. Viens t'y reposer un moment? Nous y serons mieux pour nous entretenir.

Il franchissait le seuil d'une porte cochère, gravissait deux étages et, ayant traversé une antichambre, introduisait Haristéguy dans une pièce assez vaste qui lui servait de cabinet de travail et de salle de réception pour les solliciteurs qui recouraient quotidiennement à son influence. En face d'une large table qui pliait sous le poids des dossiers et des livres, un feu clair flambait dans la cheminée. Dolissalde se jeta sur un siège devant ce feu en invitant Haristéguy à en faire autant.

— Mes ennemis prétendent donc que je n'aime pas le peuple? fit-il alors, reprenant l'entretien au point où

il l'avait laissé tout à l'heure. Est-ce dans notre département qu'ils osent parler ainsi?

— Dans notre département, je ne te connais pas d'ennemis, citoyen représentant, répondit Haristéguy. D'ailleurs, chez nous, de tels propos ne trouveraient pas créance. Tes compatriotes te connaissent; ils t'ont voué respect et estime. C'est à Paris qu'on t'accuse. Depuis hier, à plusieurs reprises, j'ai recueilli les paroles de tes accusateurs. Veille sur toi, citoyen Dolissalde. Les Parisiens exècrent le parti des Girondins auquel tu t'es affilié.

— Mes opinions et mes amitiés sont là, repartit Dolissalde. La Gironde veut empêcher la République de tomber sous le joug des tyrans.

— Puisse-t-elle ne pas devenir leur victime I

 ces mots, Dolissalde se redressa et d'un air inspiré il continua :

— Je saisies dangers que je cours. Mais, comme mes amis, j'ai fait le sacrifice de ma vie. Nous sommes prêts à boire la ciguë. Si les tyrans triomphent, nous descendrons chez les morts, l'âme résignée, sans regretter les vivants. Plus tard, la patrie nous rendra justice. Elle nous élèvera des statues, et les hommes purs proclameront que nous avons aimé la liberté plus que nousmêmes.

En cette profession de foi, vibrait une conviction sincère. Haristéguy en fut ému jusqu'aux larmes. Resté fidèle à la royauté, symbole des idées dans le culte desquelles il avait été élevé, son attachement pour elle ne l'empêchait pas de reconnaître ce qu'il y avait eu de juste dans la Révolution. Il en déplorait les excès; mais il n'oubliait pas qu'il l'avait saluée à ses débuts comme une aube rédemptrice, et dans les doctrines de

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Dolîssalde il retrouvait en partie les siennes. Il l'aimait pour ce motif, pour sa générosité, pour son éloquence, pour son énergie. Il l'aimait aussi pour le témoignage de confiance qu'il en avait reçu, et, bien qu'il lui reprochât intérieurement d'avoir contribué à dépouiller l'héritière de Saint-Marsans, il inclinait dé plus en plus à lui pardonner cet acte de spoliation, en se disant que Dolissalde saurait quelque jour le réparer.

Sous l'empire de ces divers sentiments, surexcité par les paroles que celui-ci venait de prononcer, il le regardait avec admiration, une admiration à laquelle se mêlait quelque pitié quand il songeait que ce noble jeune homme était exposé à payer de sa tête les mérites qui brillaieat en lui et les illusions qui l'avaient précipité dans l'ardente fournaise où tant d'âmes fières allaient périr.

— J'étais venu afin de te demander tes ordres, citoyen représentant, dit-il bientôt pour couper court au silence qui avait succédé aux paroles de Dolissalde. N'en as-tu point à me donner?

— Fais à Saint-Marsans ce que tu y as toujours fait, Haristéguy. Il me sufQt pour avoir confiance en toi, de me rappeler quel fidèle serviteur tu fus pour tes anciens maîtres. Sers-moi comme tu les as servis. Veille sur mes intérêts comme tu veillas jadis sur les leurs. C'est tout ce que j'attends de toi. Plus tard, si le domaine change de mains une fois encore, tu t'entendras avec les nouveaux possesseurs.

— Ton intention n'est-elle pas de le conserver? interrogea Haristéguy d'un accent de surprise et d'inquiétude.

— Eh! sait-on ni qui vit, ni qui meurt? Ne viens-tu

40 LA M0N6ÂUTIER.

pas de me dire que mes ennemis rêvent et espèrent mon trépas? Si j'étais emporté par quelque bourrasque... Haristéguy l'arrêta d'un geste, et, se levant, il lui dit :

— De grâce, citoyen représentant, ne prévoyons pas le malheur de si loin.

— Le prévoir, ce n'est pas le provoquer, objecta Dolissalde. Et puis, qu'importe, puisque la vie doit finir, que ce soit plus tôt ou plus tard! Changeant brusquement d'entretien, il dit : — Ne voulais-tu pas un passeport pour ta nièce?

— Je te serais reconnaissant de me l'obtenir, en m'évitant des démarches toujours difficiles pour un homime comme moi, étranger à Paris.

— J'irai demain matin le chercher moi-même à la Commune. Le chef du bureau des passeports est mon obligé. Tout en parlant, Dolissalde prenait place devant sa table, et la plume en main, prêt à écrire, il ajouta : — Donne-moi le nom de ta nièce?

— Charlotte Béral.

— Son âge?

— Vingt ans.

— Son signalement?

La question troublait Haristéguy.

— Je te demande son signalement, répéta Dolissalde.

— C'est que je suis en peu embarrassé pour te répondre, citoyen représentant. J'ai vu cette jeune fille tout à l'heure, après une longue, très longue séparation. Elle était enfant quand elle quitta le pays pour suivre ses parents. Je l'ai retrouvée transformée, et si courte a été notre entrevue que mes yeux n'ont pu saisir en tous ses détails sa physionomie.

— Est-elle brune ou blonde?

— Brune, très brune, des cheveux noirs, noirs aussi ses yeux; oui, je me souviens, continuait Haristéguy, le front bas, le nez allongé, la bouche moyenne.

— Assez, assez, fit Dolissalde en souriant; c'est plus qu'il m'en faut pour constituer le signalement réglementaire. Dois-je mettre grande ou petite?

— Ma nièce est grande, mince de taille.

— Une belle personne en un mot, remarqua le député des Basses-Pyrénées qui achevait de prendre ses notes.

— Oui, très belle, répondit Haristéguy d'un accent convaincu.

— Et elle va s'ensevelir là-bas, dans ton village! Après avoir vécu à Paris, peut-être s'accoutumerat-elle difficilement à la solitude.

— On s'accoutume à tout, et vivre dans la paix des champs vaut mieux que de vivre dans les périls d'une ville livrée à la famine et à la terreur. D'ailleurs, à Urrugne, elle trouvera deux cœurs disposés à la chérir, celui de ma femme, le mien. Nous n'avons pas d'enfant. Elle nous en tiendra lieu.

— Et plus tard, quand elle sera mariée, vous aurez, grâce à elle, une famille. Votre bonne action vous aura porté bonheur.

— Ce n'est pas pour ce que nous avons le droit d'en espérer que nous l'accomplissons, mais parce que le devoir nous le commande.

— Et tu es un homme de devoir, toi, Haristéguy, reprit Dolissalde en allant s'accouder à la cheminée. Je t'ai bien jugé et je me félicite de l'avoir confié mes intérêts. La guerre engagée en ce moment entre la France et l'Espagne va te rendre plus difficile la garde du do-

maine. Mais tu es à la hauteur des dangers qui pourront se produire, et s'ils se produisent, tu sauras y parer.

— Il ne s'en produira pas, citoyen représentant. L'armée française occupe la frontière; elle empêchera les Espagnols de la franchir. S'il en était autrement, compte sur mon zèle poUr protéger tes biens. Nous ne serons pas toujours en guerre avec les Espagnols. ^ Parmi eux, j'ai beaucoup d'amis, et s'ils mettaient le pied sur notre sol, ils se souviendraient des services de bon voisinage que je leur rendis en d'autres temps. A ce moment, Haristéguy, qui ne quittait pas Dolissalde des yeux, surprit son regard fixé sur la pendule. Il crut comprendre que le conventionnel désirait être seul. — Si tu n'as plus rien à me dire, ajouta-t-il, je vais me retirer.

— J'aurais voulu te garder encore, mais je suis attendu. Je ne te retiens donc pas. Reviens demain matin à dix heures. Tu déjeuneras avec moi, et je te remettrai le passeport de ta nièce.

— C'est que je ne serai pas seul, citoyen; je dois aller la chercher, dès la première heure, dans l'asile où elle a été recueillie après la mort de sa mère.

— Tu viendras avec elle. Je serai charmé de la connaître.

Haristéguy s'inclina en signe de remerciement, et sans rien ajouter il s'éloigna. Après son départ, Dolissalde, qui Tavait ramené jusqu'à la porte, revint dans son cabinet, reprit place à sa table de travail où des lettres à répondre allaient le retenir encore. Mais, prêt à écrire, il resta, la plume immobile au bout de ses doigts, devant la page blanche qui le sollicitait, dominé par les pensées que venait d'éveiller en son esprit

son entretien avec le régisseur de Saint -Marsans.

En cet entretien, ce qui l'avait surtout frappé, c'étaient les paroles où il retrouvait la preuve des haines ardentes déchaînées contre lui en sa qualité de Girondin, parmi le peuple de Paris. Pour qu'un simple paysan, sans relations dans la capitale, eût en quelques heures recueilli , dans les propos de la rue , le témoignage de ces haines, il fallait qu'elles fussent terribles. Il ne pouvait donc douter de leur violence. Du reste, il se rappelait que tout à l'heure, dans une tribune de la Convention, il les avait entendues s'exprimer sous des formes brutales, et le cœur serré, irrité par tant d'injustice et d'ingratitude, il se demandait comment il les avait encourues.

Quel était son crime? N'était-il pas dévoué à la République et à la liberté? N'avait-il pas donné des gages éclatants de ce dévouement que ses ennemis mettaient en doute? N'avait-il pas voté la mort du roi, lui, à qui le sang versé faisait horreur? Tous ses votes ne proclamaient-ils pas l'ardeur et la sincérité de ses convictions? A quelle loi, si rigoureuse qu'elle fût, avait-il refusé son adhésion quand il s'était agi de frapper les royalistes, les émigrés, les conspirateurs du dehors et ceux du dedans? Lorsque dans son pays, malgré sa répugnance à s'emparer du bien d'autrui, il achetait naguère les biens de la famille de Saint-Marsans, qu'avait-il voulu, sinon proclamer par un acte personnel que, quelque fût le caractère des lois votées par la Convention pour conjurer les périls que courait la patrie, il les approuvait? Que pouvait-il faire de plus, et si sa conduite avait été impuissante à empêcher les accusations calomnieuses qu'il trouvait maintenant sur son chemin, comment parviendrait-il à prouver

44 LA MONGAUTIERi.

l'ardeur de son patriotisme et à confondre ses ennemis?

Ces questions l'assaillaient en foule^ le livraient au découragement, excitaient en lui le regret de s'être jeté corps et âme dans ces luttes où Montagnards d'un côté, Girondins de l'autre, se disputaient le pouvoir sur des cadavres et sur des ruines. N'eût-il pas mieux fait de ne quitter jamais sa ville natale, son Saint- Jean de Luz, où il aurait pu vivre heureux, protégé par son obscurité? Il revoyait la maison paternelle toute pleine de doux souvenirs, les rivages de la mer, théâtre de ses jeux d'enfant, que les monts pyrénéens dominent de leurs cimes altières, les rues silencieuses de l'antique cité, emplies de paix sereine, les paysages familiers, toutes les images, en un mot, gravées depuis l'enfance dans sa mémoire. Comme il eût été plus heureux à demeurer là, toujours!

Mais, tandis qu'il s'attardait à ces vains regrets, une autre vision montait soudain devant ses yeux, celle des innombrables dangers qui menaçaient son pays quand il s'était levé pour le défendre, le glorieux défilé des actions mémorables auxquelles il avait participé depuis : ces combats de géants, livrés par la Convention à l'Europe coalisée, cet appel foudroyant à l'émancipation de l'humanité jeté dans l'àme des peuples comme une semence féconde, tant de héros enfantés par la volonté d'une nation qui venait de briser ses chaînes. Et son cœur dominant une défaillance passagère se gonflait d'orgueil. Il se consolait des crimes qu'il n'avait pu prévenir en se disant que, si grands qu'ils fussent, si grands que pussent être ceux qu'il redoutait encore, les uns et les autres seraient effacés dans l'avenir par toute la gloire dont la Révolution

avait enrichi déjà et promettait d'enrichir encore le trésor de la France. Maintenant, raffermi, réconforté, il ne regrettait plus rien dupasse paisible dont le temps, la distance, un fleuve de sang le séparaient à jamais. Il brûlait du désir de marcher d'un pas plus ferme et plus résolu, dût-il y trouver la mort, dans la voie où il s'était engagé. ,

Comme après avoir ainsi remonté par le souvenir toute la carrière parcourue, il embrassait par le regard de la pensée celle qui lui restait à parcourir et qui allait se perdre dans des ténèbres, ses yeux tout à coup s'éclairèrent d'un sourire. Il se leva transfiguré, délivré de sa fièvre. C'est qu'une délicieuse silhouette de femme venait de traverser sa rêverie, au moment où la pendule, marquant cinq heures, lui rappelait qu'il était attendu par Angélique Mongautier. Sa jeunesse reprenait le dessus. Il bondit comme un adolescent qu'appelle l'amour. L'homme stoïque et sombre dont nous avons ouvert l'âme à nos lecteurs, s'était métamorphosé en un homme ardemment épris.

JEUX ET PROPOS d'amour

Vers la fin de cette même après-midi, Angélique Mongautier était seule chez elle. Sur le conseil du docteur Desroches, elle avait écrit au directeur de l'Opéra national pour s'excuser de ne pouvoir chanter le soir, et solliciter un congé de quelques semaines, que néces-

sitait l'état précaire de sa santé. Puis sa lettre expédiée^ elle avait condamné sa porte en n'exceptant de la sévère consigne donnée a Manette que Gilbert Dolissalde. 11 s'était accoutumé à venir la voir tous les jours. Elle l'eût rendu malheureux en se dérobant à ses visites, même une seule fois, et elle avait à cœur de se ménager son influence, de se réserver son appui. .

Depuis déjà quelques mois, de plus en plus enveloppée par l'amour du beau conventionnel, elle assistait sans déplaisir comme sans enthousiasme aux péripéties du roman qui se déroulait en marge de sa vie. Nulle femme n'est indifférente aux hommages qu'on lui prodigue. Flattée par l'éclosion progressive des sentiments qu'elle inspirait, Angélique les laissait s'exprimer en toute liberté. Mais son cœur n'y répondait pas* Bien qu'elle appréciât en Gilbert Dolissalde la sûreté des relations, la grâce de l'esprit, la noblesse de l'âme, un dévouement qu'après en avoir recueilli divers témoignages, elle tenait pour utile et précieux, elle ne parvenait pas à l'aimer ainsi qu'il aurait voulu l'être.

En le recevant^ en jouissant des instants qu'il lui consacrait, elle se reposait des relations qu'elle était obligée d'entretenir avec quelques-uns des puissants du jour, personnages sinistres dont on ne prononçait le nom qu'avec effroi, tant leurs actes publics, leurs discours dans les clubs, leurs votes à la Convention ou à la Commune, révélaient des intentions violentes, et qui, le soir venu, sortis de l'atmosphère excitante où s'alimentait leur redoutable énergie, se métamorphosaient, rentraient leurs griffes, oubliaient leur rôle de proscripteurs et de bourreaux, s'humanisaient enfin au rayon* nement de deux beaux yeux.

Gilbert Dolissalde différait d'eux en tout. Sa généro-

LÀ M0N6AUTIER. 47

site naturelle éclatait dans ses paroles. Aux formes respectueuses qu'il donnait à son culte pour la beauté, on devinait que ce qui le poussait vers la femme, ce n'était ni le goût du libertinage ni des dispositions à la débauche, mais l'ardeur d'une âme passionnée, poétique, sentimentale, capable de sacrifices et de désintéressement. C'est par là qu'il avait gagné la confiance d'Angélique, son estime, sa sympathie, tout ce qui constitue une solide base d'amitié.

Par malheur, l'amitié n'est pas l'amour. Dolissalde, depuis qu'il fréquentait la séduisante pensionnaire de l'Opéra, avait eu beau lui parler de ses feux, protester de son dévouement, il n'était pas encore arrivé à prendre possession de ce cœur sur lequel il ambitionnait de régner. Angélique le voyait avec satisfaction chercher à se rapprocher d'elle; elle rendait justice à ses mérites, se plaisait à l'entendre exprimer ses opinions sur les événements pathétiques en lesquels il s'était jeté fougueusement; elle s'associait volontiers à ses admirations et à ses haines; elle le regardait comme un ami fidèle. Mais jamais elle n'avait tressailli en pensant à lui; jamais elle ne s'était sentie tentée de tomber dans ses bras, d'entendre dans sa bouche les mots qui grisent, de goûter l'ivresse divine des baisers et d'être à lui.

Dolissalde le savait, car, trop loyale pour le bercer d'illusions décevantes, elle ne lui cachait pas la vérité. Toutefois, il ne désespérait pas du succès et, dans l'entraînement de son amour, il se disait sans cesse qu'un jour ou l'autre, elle y serait sensible. En attendant, il continuait à faire montre de ses sentiments, à conserver l'attitude et les allures d'un homme follement épris, heureux d'avoir constaté, au cours de ses rela-

tions avec Angélique, que si elle ne Taimait pas encore d'une tendresse égale à la sienne, du moins nul ne pouvait se vanter d'avoir obtenu d'elle ce qu'elle lui refusait à lui-môme.

D'autre part, sa passion que ne pouvaient décourager les obstacles qu'y opposait la jeune femme, puisait dans les périls parmi lesquels il vivait une incessante excitation. L'bomme est ainsi fait, que moins il se croit sûr de l'avenir, et plus il est impatient de jouir du présent. S'il a lieu de craindre que la vie soit brève pour lui, il veut en épuiser les joies.

Les temps étaient effroyables. L'existence humaine commençait à ne plus compter pour rien. La guerre civile engendrait des conflits fratricides. On vivait sous un régime de perquisitions, d'arrestations arbitraires, de surveillances soupçonneuses. La Convention votait des lois de sang. Les prisons étaient pleines. Le tribunal révolutionnaire préparait ses sentences. Sur les horizons obscurcis, se détachaient les armatures de la guillotine.

Aux frontières, des milliers de soldats rivalisaient d'héroïsme pour la défense du territoire. Il n'était pas de famille où on n'eût à trembler pour un être cher, combattant, captif ou proscrit. Les vivres manquaient dans la capitale. On avait rationné les habitants. Tous les matins, par le froid, sous la pluie, sous la neige, des foules hâves se rangeaient en longues files à la porte des boutiques et, durant des heures, attendaient les aliments nécessaires à leur subsistance. Le soir venu, la ville s'enveloppait de solitude et de ténèbres. C'est à peine si, çà et là, un théâtre ouvert, des lumières aux vitres d'un café, des bruits d'orchestre aux abords d'un bal appelaient à se distraire la

populace déchaînée et les rares gens d'une classe plus élevée qui avaient pris leur parti des malheurs publics.

Malgré tout, cependant, Tamour ne perdait pas ses droits. On ne s'est jamais tant aimé que durant ces sombres heures. Lorsqu'à la fin de ses journées fiévreuses^ Dolissalde, s'échappant à la mêlée confuse et tragique dont le tumulte retentissait dans le monde, reprenait possession de lui-même, c'est à la belle Angélique qu'allait aussitôt sa pensée. Il n'ignorait pas que la mort planait sur lui. Mais, s'il devait mourir, il voulait avoir aimé, avoir été heureux. De cette femme, d'elle seule, il attendait ce suprême bonheur de l'amour que, de tous temps, ceux qui l'ont convoité se sont déclarés prêts à payer de leur vie.

C'est animé de ces sentiments, le cœur brûlant de désirs qu'il allait chaque jour la retrouver, tantôt chez elle au sortir des séances de la Convention, tantôt à l'Opéra où, après l'avoir applaudie sur la scène, il la rejoignait dans sa loge.

Là, tout n'était pas satisfaction pour lui. Rarement, il y trouvait Angélique seule. Il s'irritait de la voir entourée d'adorateurs, de compter parmi eux des hommes que sur un autre théâtre, il avait appris à mépriser et qui lui faisaient horreur. Il eût voulu les chasser non seulement pour rester seul près d'elle, mais aussi pour la délivrer de leur présence. D'un regard, elle imposait silence à sa colère, l'invitait à la patience. Puis, quand enfin ses farouches courtisans s'étaient dispersés, elle le récompensait de sa docilité en l'autorisant à la ramener jusqu'à sa demeure et en lui jetant au moment où il la quittait, d'une voix affectueuse, en guise d'adieu, un c à demain » très doux, très

tendre, qui lui rafraîchissait le cœur et y faisait fleurir de nouveaux espoirs.

Ce jour-là, c'est chez elle, on Ta vu, qu'Angélique l'attendait. La veille, en se séparant, ils s'y étaient donné rendez-vous. Mais voilà que l'heure fixée par elle-même avait passé, et Dolissalde n'arrivait pas. Était-il retenu à la Convention par quelque long et grave débat? Serait-elle privée de le voir? Elle dut s'avouer que ce serait pour elle une déception. Cet aveu la conduisit à se poser de nouveau une question que souvent déjà elle s'était adressée.

— L'aimerais-je donc? se demanda-t-elle. L'habitude de le recevoir m'est devenue chère. Je me plais à m'appuyer sur lui. Si je ne le voyais plus, il me manquerait. Est-ce là de l'amour?

Elle se recueillait, descendait au plus profond de son cœur, cherchait à en définir les sensations. Hélas I elle avait beau évoquer l'aimable visage de son amoureux, se répéter ses propos passionnés, se convaincre de leur sincérité, il résultait de cet examen auquel elle procédait sans parti pris, en toute bonne foi, qu'elle n'apprécierait jamais en Dolissalde que l'ami et qu'il ne pouvait lui plaire qu'à ce titre.

Incapable de jouer une comédie pour se l'attacher plus étroitement et de feindre une passion égale à la sienne, elle s'apitoyait sur lui, en songeant qu'elle était impuissante à le rendre heureux.

— Pauvre garçon I murmura-t-elle.

Du même coup, un scrupule troubla sa conscience. Elle se demandait si elle avait été prudente et sage en laissant croire à Dolissalde que plus tard peut-être elle l'aimerait. Elle n'avait certes rien dissimulé de l'état de son âme et moins encore rien promis. Mais

LÀ MONGÀUTIER. 5i

était-ce avoir fait assez? Ce fut tout aussitôt une énergique résolution de lui enlever toute espérance et de ne pas le laisser s'attarder en des illusions du haut desquelles elle serait ensuite obligée de le précipiter au risque de le meurtrir. Il souffrirait sans doute de cet aveu dont elle comprenait maintenant l'impérieuse nécessité. Mais, du moins, il ne pourrait lui reprocher d'avoir manqué de loyauté ni de franchise.

Comme déjà les premières ombres du soir s'allongeaient à travers la chambre, la figure de Manette se montra dans l'entre-bâillement de la porte.

— C'est le citoyen «Dolissalde, annonça Ta nourrice. Sans attendre une réponse qu'elle connaissait par

avance, elle se rangea pour laisser entrer ce fidèle ami de la maison. Angélique, troublée en ses rêveries, se levait, courait au-devant de lui et le saluait de ces mots :

— Je commençais à craindre que vous ne fussiez empêché de venir.

— J'ai été retenu plus longtemps que je ne pensais, dit-il, en embrassant les mains qui s'offraient à son étreinte. Mais si je n'avais pu venir, je vous eusse avertie à temps pour vous éviter dem'attendre et, dans la soirée, je vous aurais apporté à l'Opéra mes excuses et mes regrets.

— Vous ne m'auriez pas trouvée.

— Vous chantez ce soir, cependant; j'ai lu votre nom sur les affiches.

— On fera une annonce au public. Je suis hors d'état de paraître devant lui. Vous voyez une malade, mon cher.

Un sourire démentait sa déclaration, en atténuait la gravité. Dolissalde s'y trompa cependant.

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— Malade, vous! fit-il inquiet. Depuis quand?

— Depuis que le docteur Desroches me Ta déclaré.

— Et vous ne m'avez rien dit !

— Je ne pouvais vous apprendre ce que j'ignorais moi-môme. C'est ce matin seulement que le docteur a découvert le mal dont je souffrer, m'a prescrit des remèdes, le repos, un voyage...

Dolissalde changea de couleur et s'écria :

— Vous allez partir !

— Il le faut bien, puisque ma santé l'exige. Allons ! ne vous alarmez pas. Mettez-vous là, ajouta doucement Angélique en désignant un siège à son ami; écoutez-moi, et vous serez bientôt rassuré.

Il obéit sans se faire prier, car si vaillant et si brave ailleurs, il défaillait à l'idée d'être séparé d'elle. Alors elle lui tint le langage qu'elle avait tenu quelques heures plus tôt au docteur Desroches et lui exposa, d'une haleine, les raisons de sa conduite : l'effroi que lui causait Paris, les poursuites dont elle était l'objet delà part des membres les plus influents de la Commune, l'horreur qu'elle avait conçue pour leurs assiduités, pour les spectateurs devant lesquels on la contraignait à se faire entendre, pour les rôles qu'on lui imposait. Elle ne voulait plus vivre parmi les périls sans cesse renaissants. Elle voulait s'enfuir, disparaître, se faire oublier et s'éloigner des émouvantes tragédies qui se déroulaient dans la capitale terrorisée.

— J'y reste bien, moi I objecta Dolissalde d'un accent d'amertume et de reproche.

— Vous êtes un homme, vous! répondit Angélique. Vous résisterez là où je serais brisée. Et puis, vous avez assumé des responsabilités, des devoirs auxquels vous ne pouvez vous dérober. Vous avez une tâche à

LÀ M0N6ÂUTIER. 53

remplir, de nobles ambitions à réaliser. L'intérêt de la patrie et l'honneur vous commandent de ne pas déserter le poste où volontairement vous vous êtes mis. Mais moi, quelles considérations peuvent me retenir dans cet enfer? Et quand je me sens menacée dans ma vie, dans ma dignité de femme, dans mes pudeurs les plus sacrées, pourquoi y resterais-je ?

— L'amour que j'ai pour vous

Elle l'interrompit avec vivacité, résolue à saisir l'occasion qui s'offrait avec elle d'avoir une explication décisive, de préciser ses sentiments.

— Votre amour ne saurait peser sur mes déterminations que si je l'avais accueilli et encouragé, dit-elle.

Dolissalde se redressait.

— Ne m'aimerez-vous donc jamais?

— Je vous ai donné mon amitié, mon amitié tout entière.

— J'espérais davantage, car elle ne peut suffire à me rendre heureux. Angélique, poursuivit-il, d'une voix toute vibrante de sincérité, laissez-vous toucher par mes ardeurs. Je vous veux tout entière et je vous mérite, m'étant voué à vous tout entier. Nul ne vous chérira comme je vous chéris. N'est-ce donc rien pour une femme comme vous, seule au monde, de pouvoir s'appuyer sur un amant fidèle et tendre? C'est ma vie que je vous offre.

A l'entendre parler ainsi, à le voir humble, soumis, les yeux pleins de larmes, elle sentait une pitié douce monter en elle. Mais ce n'était que de la pitié, une tristesse intense de ne pouvoir rien pour le soulager. Elle avait beau faire, l'amour que, peut-être, elle appelait n'obéissait pas. Son silence l'apprit à Dolissalde, et, comme il avait toutes les délicatesses d'un cœur épris,

52 LÀ M0N6ÂUTIER.

— Malade, vous ! fit-il inquiet. Depuis quand ?

— Depuis que le docteur Desroches me Ta déclaré.

— Et vous ne m'avez rien dit !

— Je ne pouvais vous apprendre ce que j'ignorais moi-même. C'est ce matin seulement que le docteur a découvert le mal dont je souffrer, m'a prescrit des remèdes, le repos, un voyage..-

Dolissalde changea de couleur et s'écria :

— Vous allez partir !

— Il le faut bien, puisque ma santé l'exige. Allons f ne vous alarmez pas. Mettez-vous là, ajouta doucement Angélique en désignant un siège à son ami; écoutez-moi. et vous serez bientôt rassuré.

Il obéit sans se faire prier, car si vaillant et si brave ailleurs, il défaillait à l'idée d'être séparé d'elle. Alors elle lui tint le langage qu'elle avait tenu quelques heures plus tôt au docteur Desroches et lui exposa, d'une haleine, les raisons de sa conduite : l'effroi que lui causait Paris, les poursuites dont elle était l'objet delà part des membres les plus influents de la Commune, l'horreur qu'elle avait conçue pour leurs assiduités, pour les spectateurs devant lesquels on la contraignait à se faire entendre, pour les rôles qu'on lui imposait. Elle ne voulait plus vivre parmi les périls sans cesse renaissants. Elle voulait s'enfuir, disparaître, se faire oublier et s'éloigner des émouvantes tragédies qui se déroulaient dans la capitale terrorisée.

— J'y reste bien, moi! objecta Dolissalde d'un accent d'amertume et de reproche.

— Vous êtes un homme, vous! répondit Angélique. Vous résisterez là où je serais brisée. Et puis, vous avez assumé des responsabilités, des devoirs auxquels vous ne pouvez vous dérober. Vous avez une tâche à

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remplir, de nobles ambitions à réaliser. L'intérêt de la patrie et l'honneur vous commandent de ne pas déserter le poste où volontairement vous vous êtes mis. Mais moi, quelles considérations peuvent me retenir dans cet enfer? Et quand je me sens menacée dans ma vie, dans ma dignité de femme, dans mes pudeurs les plus sacrées, pourquoi y resterais-je ?

— L'amour que j'ai pour vous

Elle l'interrompit avec vivacité, résolue à saisir l'occasion qui s'offrait avec elle d'avoir une explication décisive, de préciser ses sentiments.

— Votre amour ne saurait peser sur mes déterminations que si je l'avais accueilli et encouragé, dit-elle.

Dolissalde se redressait.

— Ne m'aimerez-vous donc jamais?

— Je vous ai donné mon amitié, mon amitié tout entière.

— J'espérais davantage, car elle ne peut suffire à me rendre heureux. Angélique, poursuivit-il, d'une voix toute vibrante de sincérité, laissez-vous toucher par mes ardeurs. Je vous veux tout entière et je vous mérite, m'étant voué à vous tout entier. Nul ne vous chérira comme je vous chéris. N'est-ce donc rien pour une femme comme vous, seule au monde, de pouvoir s'appuyer sur un amant fidèle et tendre? C'est ma vie que je vous offre.

A l'entendre parler ainsi, à le voir humble, soumis, les yeux pleins de larmes, elle sentait une pitié douce monter en elle. Mais ce n'était que de la pitié, une tristesse intense de ne pouvoir rien pour le soulager. Elle avait beau faire, l'amour que, peut-être, elle appelait n'obéissait pas. Son silence l'apprit à Dolissalde, et, comme il avait toutes les délicatesses d'un cœur épris,

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il eut peur de paraître, en prolongeant ses prières, vouloir la contraindre.

— Je ne vous demande pas une réponse aujourd'hui, fit-il. Mais ne m'enlevez pas tout espoir. C'est bien le moins que j'aie le droit de vous demander. Et comme elle continuait à ne pas répondre, il reprit, changeant brusquement d'attitude : — Vous m'avez dit que vous vouliez partir. Où comptez-vous aller ?

Elle lui savait gré de battre en retraite et, jugeant une fois de plus à, ce trait qu'il était digne de sa confiance, elle ne songea plus qu'à la lui témoigner.

— Où je compte aller? Je n'en sais rien. Je n'ai rien décidé. Je voulais quitter la France, passer à l'étranger. Le docteur Desroches m'en a dissuadée. Que faire cependant ? Alors que de toutes parts notre pays est devenu la proie des hommes de violence et de sang, où trouver une retraite paisible et sûre? Conseillez-moi, Dolissalde. Il me faut du repos, du recueillement.

— Desroches est trop bon patriote pour vous conseiller d'émigrer, répondit-il. L'émigration est le refuge des ennemis de la patrie. Renoncez à vous allier à eux.

— J'y ai renoncé. Mais où aller?

Il s'était levé, se tenait debout, cherchant une réponse à cette question. Tout à coup, comme si quelque subite inspiration entrait en lui, il s'écria :

— Venez dans nos Pyrénées, Angélique. J'y achetai naguère un domaine abandonné par ses propriétaires, des nobles qui ont émigré. Il est situé aux portes de Saint-Jean de Luz, ma ville natale, non loin de la frontière espagnole. Je vous offre un asile au château de Saint-Marsans. Vous y serez en sûreté et vous y trouverez le repos que vous souhaitez.

Angélique, d'abord séduite par cette offre spontanée,

allait y condescendre, quand elle se souvint que, peu de jours avant, la Convention avait déclaré la guerre à l'Espagne.

— Comment y serais-je en sûreté, puisqu'on va se battre sur la frontière, ci l'on ne s'y bat déjà? demanda-t-elle.

— L'Espagnol ne la franchira pas. C'est sur le territoire ennemi que se poursuivra la guerre. Nos soldats iront forcer la bête dans son antre. D'ailleurs, vous ne serez pas seule au château. Mon régisseur Dominique Haristéguy y réside avec sa femme et sa nièce. Leur présence vous distraira, et si vous courez un péril, elle vous protégerait. Et puis, je ne tarderai pas à me réunira vous. Si vous étiez menacée, je serais là pour vous défendre.

— Ah I vous seriez là? demanda Angélique d'un air surpris et contraint.

— Le Comité de sûreté générale m'a offert de m'envoyer en mission à l'armée des Pyrénées. J'avais refusé cette offre, car je ne voulais pas quitter Paris. Je l'accepterai pour vous suivre et, quoi qu'il advienne, je serai toujours à même de vous faire un rempart démon corps.

Ce fut dit spontanément, d'un accent si sincère qu'Angélique allait céder lorsqu'une objection nouvelle se présenta à son esprit.

— Mon séjour dans vos terres, que nous ne pourrons cacher, ne justifîera-t-il pas les calomnies qu'on a déjà répandues sur nous? dit-elle.

— Quelles calomnies?

— On prétend que je suis votre maîtresse. Si l'on me voit vivre sous votre toit et vous à mes côtés, n'en serat-on pas convaincu?

— Il est aisé d'imposer silence aux malveillants.

— Par quel moyen?

n joignit les mains, une prière monta dans son[regard, et presque tremblant, comme si sa destinée devait dépendre des paroles qu'il se décidait à prononcer :

— Soyez ma femme, Angélique, supplia-t-il. Quand nous serons unis par la loi, on ne pourra plus dire que vous êtes ma maîtresse.

Depuis qu'il avait osé parler de son amour, c'était la première fois qu'il tenait pareil langage et qu'il traitait Angélique, non comme une jolie fille de laquelle on sollicite un bonheur sans durée, mais comme une fiancée, celle qu'on vénère et qu'on veut associer pour toujours à sa vie. Rien ne pouvait toucher plus vivement cette jeune femme restée pure dans un milieu de désordre et de dévergondage. Devant cette offre formelle qui la flattait dans son orgueil et lui faisait entrevoir un avenir heureux, sa longue résistance fut ébranlée.

— Vous m'épouseriez? soupira-t-elle.

— Quand vous voudrez, Angélique.

— Pourquoi ne l'avoir pas dit plus tôt?

— J'hésitais à vous entraîner dans la carrière aventureuse où je me suis jeté.

— Vous m'aimez, cependant; et vous avez douté de moi!

— Tant de dangers me menacent. Ils vous menaceraient, vous aussi, si vous portiez mon nom. J'ai craint de vous y exposer.

— Écoutez Dolissalde, reprit Angélique d'un accent qu'il ne lui connaissait pas, quoique vous m'ayez toute remuée par vos paroles, je ne sais encore si je vous aimerai, ni par conséquent si je pourrai consentir à

VOUS épouser. Sachez du moins que si ma main tombait dans la vôtre, et que si nous échangions les suprêmes serments, je tiendrais à honneur, devenue votre femme, de partager votre sort, quel qu'il dût être. Dans la mauvaise fortune comme dans la vôtre, je serais pour vous une compagne toujours dévouée, toujours fidèle.

— C'est parce que je vous ai jugée telle que je vous veux, s'écria Dolissalde. Que ne vous prononcez-vous encore?

— J'ai besoin de me recueillir avant de vous répondre, de regarder en mon cœur, d'y faire un peu de lumière. Et comme elle le voyait pliant sous le poids d'une tristesse que le consentement qu'il sollicitait aurait seul pu dissiper, elle continua : — J'accepte l'asile que vous m'offrez au château de Saint-Marsans. C'est vous dire quelle confiance j'ai en vous. Je serai heureuse de vous y voir souvent et plus heureuse encore si j'acquiers la certitude que par vous et avec vous, je peux embellir à jamais ma vie. Ce jour-là, soyez-en sûr, ma réponse ne se fera pas attendre. J'irai joyeusement vers vous, avec le désir et la volonté de ne jamais plus vous quitter.

— Merci, répondit-il.

Et ce fut tout. Ils n'avaient plus qu'à se concerter en vue du prochain départ d'Angélique, maintenant décidé. Obligé de rester à Paris jusqu'à ce que le Comité de la guerre l'eût désigné comme représentant du peuple à l'armée des Pyrénées, Dolissalde ne pouvait partir avec son amie. Elle se troublait à l'idée de traverser la France avec Manette. Les routes n'étaient pas sûres. Peut-être un long voyage présentait-il quelques dangers pour deux femmes seules.

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— Il dépend de vous d'être accompagnée, objecta Dolissalde. Le régisseur du domaine de Saint-Marsans est à Paris, où il est venu chercher sa nièce. Il devait partir demain avec elle. Mais, à ma demande, il vous attendra. Vous voyagerez ensemble. Il sera une sauvegarde pour vous et pour Manette. C'est un brave homme, courageux, énergique, bon patriote. Avec lui, à défaut de moi, vous ne courez aucun risque.

Angélique accepta sans hésiter cette proposition rassurante. Il lui fallait trois jours pour se préparer à partir. Pendant ce temps, Dolissalde s'occuperait des mesures à prendre pour faciliter son départ. Il lui ferait connaître Dominique Haristéguy et sa nièce Charlotte Béral, avec qui elle était destinée à vivre durant son séjour dans les Pyrénées. Justement, ils devaient déjeuner chez lui le lendemain. A l'issue du repas auquel il les avait conviés, il viendrait les présenter à Angélique.

— Je n'ai pas encore vu la nièce, ajouta-t-il. Mais si j'en juge par l'oncle, et bien que je me la figure comme une fille d'humble condition, elle doit être bonne, avenante, instruite. Elle sera donc, pour vous, une compagne précieuse, toujours prête, comme Haristéguy, à se dévouer. Avec eux à vos côtés, la solitude à laquelle vous vous condamnez, ne vous pèsera pas.

— La solitude ne me fait pas peur, dit Angélique. J'ai toujours vécu seule. Et, souriante, elle continua : — D'ailleurs, si la société de ces braves gens ne me suffisait pas, l'espoir de vous voir arriver suffirait à égayer mon isolement.

Un tel langage équivalait presque à un aveu. Du moins Dolissalde l'interpréta ainsi. Il en fut bouleversé. Son amour y puisait de nouvelles raisons d'espérer que sa

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constance finirait par jtoucher Angélique, par la jeter dans ses bras. Pauvre Dolissalde! II ignorait qu'il y a loin de la coupe aux lèvres. Ce soir-là, quand il quitta son amie, il nageait dans l'ivresse.

Le lendemain, vers le milieu du jour, il revint chez Angélique. Mais il n'était pas seul. Haristéguy et Charlotte l'accompagnaient. Lorsqu'entra Charlotte, Angélique fut saisie d'étonnement. Elle s'était attendue à voir une petite paysanne, d'attitude modeste, de physionomie candide, un peu naïve, et elle voyait une belle jeune ûlle, très pâle, brune, fine, sévère de traits et dont la physionomie flère et triste rappelait celle de ces grande dames que la Terreur avait chassées de Paris. Une simplicité quasi monastique caractérisait sa mise. Mais ses vêtements noirs, bien que dépourvus d'élégance, ne parvenaient pas à dissimuler sa grâce hautaine.

Après l'avoir accueillie avec une bienveillance qu'intimidait son air aristocratique et qui n'osait devenir familière, Angélique, se rapprochant de Dolissalde, murmura à son oreille :

— On dirait une princesse déguisée.

— J'ai éprouvé la même surprise que vous, réponditil. Mais ne nous plaignons pas. Tant mieux si cette aimable personne déconcerte nos prévisions et si son intelligence égale sa beauté. Vous vous plairez davantage en sa compagnie. .

Il rejoignit Haristéguy qui se rendait compte de l'impression produite par Mlle de Saint-Marsans et qui se demandait s'il devait s'en réjouir ou s'en inquiéter.

— Elle est charmante, ta nièce, lui dit-il.

— Pour le visage, elle est tout le portrait de sa mère, ma défunte sœur, fit Haristéguy, forgeant, de toutes

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pièces, une explication qui justifiait la fable qu'il avait imaginée. Mais, par l'âme, elle ressemble à son père, un officier de fortune qui périt dans les combats, sous le règne du tyran.

Pendant ce temps, Charlotte, silencieuse, écoutait et regardait, assaillie, quoique impassible en apparence, par les sensations les plus troublantes et les plus contradictoires. Elle n'était venue qu'à contre-cœur chez la citoyenne Mongautier. Avec ses préjugés de naissance et d'éducation, elle ne pouvait avoir que dédain pour une comédienne, et tout en se prêtant à la démarche que, dans son propre intérêt et au nom de son salut, Dominique Haristéguy avait exigée d'elle, elle s'était promis de tenir à distance cette fille de rien, de qui son malheur la rapprochait.

Dolissalde.ne lui inspirait pas des sentiments meilleurs, bien au contraire. Conventionnel, il avait voté la mort du roi et les lois spoliatrices édictées contre la noblesse; puis, il s'était fait le complice de ces lois iniques, en achetant à vil prix les biens des Saint- Marsans et en contribuant ainsi à dépouiller leur héritière. Elle se considérait donc comme sa victime; et à moins d'être une jsainte, une victime peut-elle ne pas haïr son bourreau ?

C'est sous l'empire de ces ressentiments légitimes que Charlotte avait suivi Dominique Haristéguy chez la Mongautier, n'ignorant pas qu'elle allait y trouver Dolissalde, et se les figurant l'un et l'autre comme des monstres de laideur morale et de cruauté. Mais voilà que rien qu'à les voir et qu'à les entendre, l'opinion qu'avant de les connaître, elle s'était faite d'eux, brusquement se modifiait. La grâce de leur accueil, la charmante physionomie d'Angélique, le fier regard de Dolissalde,

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la bonté naturelle de leur âme qui se révélait dans leur attitude et dans leur langage, infligeaient aux craintes de Charlotte un démenti, l'obligeaient à se demander si ses griefs et ses préventions n'étaient pas exagérés et si Dominique Harlstéguy n'avait pas raison, lorsque tout en déplorant que Dolissalde eût participé, dans l'emportement de son patriotisme, aux excès de la Révolution, il rendait hommage à ses vertus privées, à sa droiture de cœur comme à ses qualités d'esprit.

— Malgré son égarement, c'est un honnête homme, répétait-il.

Maintenant, Charlotte s'avouait que c'était peut-être vrai, et l'impression qu'elle subissait devint encore plus entraînante lorsque Angélique, qui s'était rapprochée d'elle, lui dit :

— Nous allons vivre ensemble, mademoiselle, et je m'en réjouis. Je me sens toute disposée à m'attacher à vous. J espère quelorsque nous nous connaîtrons mieux, vous vous attacherez à moi.

— Je ne suis pas ingrate, répondit Charlotte que troublaient ces affectueuses paroles. La reconnaissance est un devoir.

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