AU CHATEAU DE SAINT-MARSANS
Dix jours plus tard, un peu avant midi, une vieille berline chargée de bagages débouchait sur la grande place de Saint-Jean de Luz par la route de Bayonne et s'arrêta devant la mairie. Elle était attelée de trois chevaux, l'un d'eux monté par un postillon. La boue M^
SOUS laquelle disparaissaient ses couleurs défraîchies attestait qu'elle venait de fournir une longue course.
Depuis que la guerre avec l'Espagne, récemment déclarée, entrenait entre la frontière et la capitale un continuel va-et-vient de gens revêtus d'un caractère officiel, il ne se passait guère de journées, où l'on n'en vît un ou plusieurs traverser Saint -Jean de Luz. Mais il était presque sans exemple que les individus qui ne pouvaient exciper d'un tel caractère recourussent à un mode de locomotion ostentatoire, coûteux et par conséquent dangereux, en un temps où tout ce qui émergeait du niveau commun devenait aisément suspect. Seuls ou presque seuls, les représentants du peuple, les généraux se rendant aux armées, les fonctionnaires que Paris envoyait dans les départements couraient les chemins en si brillant équipage. Les voyageurs ordinaires, soucieux surtout de ne pas attirer l'attention des municipalités, choisissaient de préférence les voitures publiques, même quand ils n'avaient rien à redouter de la police.
Aussi, les témoins de l'arrivée de cette berline, qui s'attendaient sans doute à en voir descendre quelques personnages de marque, furent-ils déçus, en constatant qu'elle contenait trois femmes, en qui rien ne révélait des privilégiées, et un homme de mine si humble et de mine si modeste qu'on ne pouvait en vérité le prendre pour un délégué du gouvernement. C'en était assez pour déchaîner les commentaires et les soupçons. Ils commençaient à se donner carrière en toute liberté, quand l'homme ouvrit la portière, descendit et,-i' ayant refermée sur les femmes qu'il laissait dans la voiture, franchit le seuil de la mairie sans adresser la parole à personne.
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Si vite qu'il eût passé, quelques-uns des gens attroupés l'avaient reconnu. L'un d'eux le nomma.
— Dominique Haristéguy, d'Urrugne, dit-il. C'est un bon patriote.
Ces quelques mots suffirent pour dissiper toutes les malveillances. Lentement les groupes se dispersèrent. Bientôt, il ne resta plus autour de l'équipage que quelques curieux qu'avait frappés la beauté de deux des voyageuses, aussi jeunes et aussi jolies, l'une et l'autre, qu'était vieille et ridée celle qui les accompagnait.
Pendant ce temps, Haristéguy se présentait devant l'employé de la commune, chargé du visa des passeports. Celui-ci l'accueillit avec plus de bonne grâce qu'il n'en déployait ordinairement envers les voyageurs que les ordres rigoureux de la municipalité conduisaient dans son bureau.
— Te voilà revenu de Paris, citoyen Haristéguy, fitil. Tu n'as pas moisi en voyage, à ce que je vois. Il y a vingt jours à peine que tu es parti.
— Je t'avais prévenu que mon absence serait de peu de durée, citoyen.
— Tu n'étais donc pas tenté de séjourner dans la capitale, pour voir de près les grands hommes qui tiennent dans leurs mains les destinées de la patrie?
— Je les ai vus à la Convention, je les ai admirés et applaudis. Mais, comme je n'attendais rien d'eux, je me suis hâté de repartir, mes affaires terminées.
— As-tu, du moins, rendu visite à nos représentants?
— Je n'ai cherché à voir que le citoyen Dolissalde, le seul que je connaisse. Il m'a fraternellement accueilli.
— Que dit-on de lui ?
— On rend hommage à ses talents comme à son
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civisme. Mais pardonne-moi, camarade, si je ne prolonge pas cet entretien. Je ne suis pas seul. Trois citoyennes avec qui j'ai voyagé, m'attendent à la porte. Elles sont très lasses, et j'ai hâte de les conduire chez moi. Je ne suis venu que pour te soumettre leurs passeports et le mien.
— Qui sont-elles? demanda l'employé en prenant les papiers que lui tendait Haristéguy.
— L'une est ma nièce, Charlotte Béral. L'autre, la citoyenne Angélique Mongautier, fait partie de la troupe de l'Opéra. C'est une amie de Dolissalde, qui l'a mise sous ma garde pour la durée du séjour qu'elle vient faire à Urrugne, afin de s'y reposer.
— Toujours galant, le représentant Dolissalde, observa l'employé en souriant d'un air discret. Et la troisième citoyenne? fit-il.
— Une femme, au service de la Mongautier, répondit Haristéguy. Si tu veux constater l'identité des voyageuses, viens jusqu'à la voiture. Tu leur éviteras la peine d'en sortir.
— J'ai confiance en toi, et ta déclaration me sufût.
L'employé signa les passeports et les rendit à Haristéguy. Après l'avoir remercié, celui-ci se hâta de rejoindre ses compagnes. Dès qu'il eut repris place auprès d'elles, le postillon, sur son ordre, fouetta ses chevaux. Ils partirent au grand trot dans la direction du pont de la Nivelle, qu'il fallait traverser pour gagner Urrugne et le château de Saint-Marsan s.
— Maintenant, nous serons bientôt rendus, dit Haristéguy, comme pour rendre courage aux voyageuses dont le visage, pâle et défait, trahissait la fatigue.
— Ce ne sera pas trop tôt, grommela Manette. Huit jours de route!
— Ne VOUS plaignez pas, la vieille. Grâce à la sollicitude du citoyen Dolissalde, nous avons voyagé dans un confortable carrosse; aux relais, nous avons trouvé des chevaux frais; chaque soir, aux auberges, nous avons pu faire un bon repas, dormir dans un bon lit. Partout où nous avons passé, les autorités locales ont témoigné des égards aux protégés d'un représentant du peuple. Il n'en eût pas été de même si nous avions dû prendre la diligence comme le commun des mortels, et si nous n'avions été munis de recommandations particulières.
— Le fait est que si le voyage a été long, du moins il a été sans vicissitudes, dit Angélique.
Parlaportière, elle regardait, au passage, lesdernières maisons devant lesquelles on passait, avant de sortir de la ville, et' admirait leur architecture pittoresque. Soudain, elle se tourna vers Charlotte qui écoutait, attristée et pensive, indifférente, en apparence, auxlieux qu'elle parcourait.
— Vousdevez maintenant vous reconnaître, Charlotte, fit-elle. Vous êtes ici dans votre pays.
— Ouij et m'y retrouver réveille en moi de bien anciens souvenirs, répliqua Mlle de Saint-Marsans, des souvenirs qui me ramènent à au moins dix ans en arrière. J'étais heureuse alors.
Une plainte perçait dans ses paroles. Angélique, attendrie, lui prit la main et silencieusement la pressa. Depuis le départ de Paris, elle voyait fondre les défiances que Charlotte, lors de leur première rencontre, n'avait pu lui dissimuler; elle sentait le cœur de la jeune fille se rapprocher du sien. Les incidents du voyage, les entretiens qu'il favorisait, la sollicitude qu'il permettait à Angélique de prodiguer à sa nouvelle amie, tout avait contribué à ce résultat. Instinctivement attirée
vers la Mongautier, Charlotte s'accusait de Tavoir mal jugée au début et cédait sans résistance à l'attrait exercé sur elle par les aimables qualités que huit jours de vie commune lui avaient fait découvrir et apprécier chez sa compagne de route.
Maintenant, la voiture sortait de Saint-Jean de Luz, brûlait le pavé du faubourg de Giboure et s'enfonçait dans l'étroite vallée dont le village d'Urrugne occupele point culminant. A sa droite, cette vallée est longée par des hauteurs boisées qui la séparent du Socoa, pauvre port de pêche aujourd'hui délaissé. A sa gauche, quelques pics le dominent : la Rhune, la Haya, la Pena-plata, la Sainte-Barbe. Ce sont les moins élevés de la chaîne des Pyrénées. Ils en marquent la fin du côté de l'Océan et sont l.à comme les derniers degrés des montagnes plus hautes qu'on rencontre en allant vers son autre extrémité, du côté de la Méditerranée.
A la montée d'Urrugne, les chevaux durent ralentir leur marche. Angélique et Charlotte purent alors contempler plus à loisir les sites grandioses, lointains ou rapprochés, qui s'offraient à leurs regards et que Dominique Haristéguy leur désignait. Au fur et à mesure que la route s'élevait, ces sites se multipliaient dans un cadre agrandi par les incessants reculs de l'horizon. Quand on atteignit Urrugne, et tandis que les chevaux soufflaient, les voyageuses eurent le loisir d'emplir leurs yeux de la vision du plus beau paysage.
Derrière elles, sous un tiède soleil méridional, qui, déjà, semblait mettre en fuite l'hiver, c'était, jusqu'à Saint-Jean de Luz, la vallée qu elles venaient de parcourir, égayée par de longues jfiles de peupliers, des massifs de chênes décapités à la hauteur des grosses branches, des maisons aux façades claires, disséminées
de toutes parts. Devant elles, c'était la plaine de la Bidassoa, le ruban moiré des eaux, le clocher de Béhobie, rtle des Faisans, Hendaye, et, plus loin, sur l'autre rive, à l'entrée de l'Espagne, Irun, la ville frontière, puis l'antique cité maure, Fontarabie, au pied du mont Guadalupe, dont les assises vont se plonger dans la mer au cap du Figuier.
A embrasser du regard ce panorama féerique, où tout lui rappelait son enfance, Charlotte défaillait, tant était douloureuse pour son cœur la différence qui s'accusait de plus en plus au contact de cette nature immuable, entre le passé béni qu'elle revivait par la pensée et le présent obscur, inquiétant et cruel. Quanta Angélique, elle s'abandonnait tout entière à la joie d'avoir fui Paris, ses périls, ses horreurs, et de se trouver si loin, dans un milieu si nouveau et si reposant.
Tandis qu'elles subissaient ces émotions, sur la route passaient des gens qui les saluaient, piétons ou cavaliers, vêtus des mêmes costumes que Dominique Ilaristéguy et coiffés, comme lui, du béret basque. Tous ou presque tous présentaient le type très pur de la fière et forte race qui habile ces contrées, orgueilleuse de ses origines, gardienne vigilante des traditions et des croyances des aïeux, passionnée et généreuse, alerte de corps et d'intelligence, et qui, de tout temps, sur terre et sur mer, cultivant le sol, vivant de la pêche ou faisant la guerre, a donné au monde le glorieux exemple de son indomptable énergie. En comparant ces visages avenants aux figures patibulaires ou terrorisées de la plèbe parisienne, Angélique croyait avoir passé d'un enfer dans un paradis.
Parfois aussi, on rencontrait ou on dépassait des escouades de soldats. Ils appartenaient à l'armée des
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Pyrénées. Les uns allaient la rejoindre au camp de Béhobie, établi sur la frontière; les autres en revenaient, ramenant à Bayonne des prisonniers ou des blessés. Pour la plupart, ces soldats, gardes nationaux ou volontaires, portaient des uniformes en lambaux. Leurs traits gardaient la trace des privations subies et des souffrances endurées depuis le début de la campagne. Mais on y pouvait lire la résignation aux sacrifices et l'irrévocable parti pris de vaincre ou de mourir.
En interrogeant au passage certains d'entre eux, les voyageurs apprirent que les Espagnols semblaient avoir renoncé à franchir la frontière au delà de laquelle ils restaient tenus en respect par les Français. S'ils se décidaient à tenter de la franchir, ce ne serait pas sans doute pour se diriger vers Saint-Jean de Luz. Le camp de Béhobie couvrait cette ville , et les approches en étaient trop bien gardées pour que l'ennemi osât porter de ce côté ses entreprises. Ces renseignements rassuraient Haristéguy. Il espérait que les hostilités ne s'engageraient pas dans les environs de Saint-Marsans, et qu'en dépit de la guerre engagée, les femmes qu'il conduisait au château y seraient à l'abri de tout danger.
Une heure environ s'était écoulée depuis qu'on avait quitté Saint-Jean de Luz, quand, au delà d'Urrugne, la voiture abandonna la grande route pour s'engager dans un chemin plus étroit, creusé entre deux collines. Après avoir suivi, sur un assez long parcours, les sinuosités de leur base, ce défilé s'élargissait peu à peu et débouchait dans un vallon que d'autres hauteurs dominaient et enserraient.
— Voilà Saint-Marsans, s'écria joyeusement Haristéguy.
La fièvre aux yeux, Charlotte se pencha pour mieux
voir. Puis, vaincue parrémotion, elle se rejeta en arrière, couvrant de ses mains tremblantes son visage où faisait irruption un flot de larmes.
— Du calme, ma chérie, supplia tout apitoyée Angélique.
A son tour, elle regardait.
Sur un sommet, d'entre des bouquets d'arbres étages le long des pentes, s'élevaient des constructions lourdes, sans élégance architecturale, mais imposantes dans l'encadrement de leurs massives et hautes tours. On y accédait par une avenue de tilleuls vénérables, large et montante, que bornait, à son extrémité, une grille aux pointes acérées. Grâce à cette disposition, on voyait le château de loin. Il se dressait au-dessus des bois, qui lui faisaient une enceinte mystérieuse, presque farouche , avec sa façade noirâtre, révélatrice de sa vétusté, sa toiture en tuiles rouges, qu'avaient décolorées les pluies, et ses tours d'angle, qui lui donnaient un air de forteresse ou de prison. Mais, quand on s'en approchait, cette impression, favorisée par Téloignement, se modifiait. On découvrait alors, tout autour de ces sombres murailles, une terrasse monumentale, des pelouses, des carrés de fleurs, des quinconces, un bassin de marbre, des communs tapissés de glycines etdejasmins, tout un luxe d'arrangements ingénieux combinés avec art, pour rendre agréable le séjour de cette solitude.
— C'est ici que durant des siècles a vécu la famille de Saint-Marsans et se sont succédé ses nombreuses générations, dit Haristéguy à Angélique.
Et comme dans les yeux de celle-ci il devinait des questions, il y répondit sans attendre qu'elle les formulât, en racontant l'histoire de la noble maison dont il était resté trente ans le fidèle serviteur.
Longtemps elle avait occupé, dans le pays, un rang considérable que justifiaient son ancienneté, sa richesse, réclat de ses services, la faveur dont elle jouissait à la cour où résidait ordinairement quelqu'un de ses membres. Les uns s'étaient illustrés à la guerre, d'autres dans l'Église. Oh en citait qui avaient couru le monde, navigué, grossi leur fortune dans des aventures lointaines. Leur nom était populaire et respecté par toute la contrée basque.
Il en fut ainsi jusque sous le règne de Louis XVL Alors peu à peu, le prestige des Saint-Marsans, par suite des vides qu'avait faits la mort parmi eux, commença à s'affaiblir. En 1780, ils n'étaient plus représentés que par un unique héritier, gentilhomme passionnément attaché, comme ses ancêtres, à son pays natal. Il se plaisait à y résider. Si parfois il allaita Paris, c'était pour en revenir à bref délai, heureux de rentrer dans sa demeure. A cette époque, c'était un homme heureux.
Mais, à l'improviste, peu après son mariage et la naissance d'une fille, la mort de sa femme l'avait jeté dans un profond désespoir. Il était alors parti avec l'enfant, en laissant ses intérêts entre les mains d'Haristéguy. Depuis, on ne l'avait revu qu'à de longs intervalles, toujours seul. Élevée à Paris, sa fille ne l'accompagnaitjamais; on l'oublia. Après la Révolution, on apprit un jour que le comte de Saint-Marsans avait émigré. Émigrer était un crime que les lois révolutionnaires punissaient durement. Elles atteignirent le fugitif non dans sa liberté ni dans sa vie, puisqu'il était hors de France, mais dans ses biens. Ils furent légalement confisqués et mis en vente au profit de la nation. C'est ainsi que Dolissalde avait pu en devenir acquéreur.
— Et le comte de Saint-Marsans n'a pas protesté ? demanda Angélique, lorsque Dominique Haristéguy eut achevé son récit.
— Monsieur le comte est mort en Allemagne, répondit ce dernier. La nouvelle de son décès m'a été communiquée à Paris.
— Mais sa fille, où est-elle?
A cette question, Charlotte tressaillit en regardant le vieux serviteur de son père. Il crut comprendre qu'elle le suppliait de ne pas la trahir.
— J'ignore où est mademoiselle, dit-il tristement Elle ne m'a jamais écrit.
Angélique se récria :
— Paurquoi ce silence? Mlle de Saint-Marsans ne peut ignorer que vous lui êtes dévoué, et qu'elle eût trouvé près de vous un asile.
— Peut-être a-t-elle craint de me compromettre. .
— Pour elle et pour vous, monsieur Haristéguy, je souhaite son retour, reprit Angélique. Je le souhaite et je l'espère. Elle voudra revoir le pays qui fut son berceau. Tôt ou tard, elle y reviendra.
Charlotte, qui n'avait encore rien dit, s'écria vivement :
— Pourquoi y reviendrait-elle? Où trouverait -elle un abri, maintenant qu'on l'a dépouillée de son patrimoine? Si, comme je le crois, elle est fière, elle ne consentira pas à paraître en mendiante, là où sa famille a régné, riche et puissante. Si jamais elle revenait, ce serait sans doute en se cachant, afin de ne pas donner aux spoliateurs le spectacle de sa détresse.
Un silence suivit ces paroles. Mais Angélique ne tarda pas à l'interrompre.
— Je connais le citoyen Dolissalde. Il est humain,
intègre et généreux. Que Mlle de Saint-Marsans se présente à lui, en se nommant, et, sans attendre qu'elle lui réclame l'héritage de ses pères, il le lui restituera, je Taffirme.
— Je suis prêt à l'affirmer aussi, déclara Dominique Haristéguy.
— Qui vous a donné le droit de parler en son nom, Angélique? demanda Charlotte surprise.
— Je tiens ce droit de son attachement, de sa confiance en moi, répondit la chanteuse.
La vieille Manette jugea le moment opportun pour intervenir.
— Le citoyen Dolissalde est notre ami, dit-elle en se rengorgeant.
L'arrêt de la voiture, brusquement, coupa court à ces propos. Elle venait de faire halte, non devant le château qu'on apercevait à l'extrémité d'une terrasse, portes et fenêtres hermétiquement closes, mais au seuil d'un vaste pavillon qui le précédait et qui servait d'habitation au régisseur.
— Noussommesrendus, dit celui-ci. Voilàma maison.
La portière ouverte, il s'élançait et, quand ses pieds eurent touché le sol, il se retourna pour aider les voyageuses à descendre. Derrière lui, un cri joyeux s'éleva. Accourue de l'intérieur au bruit de la voiture, une paysanne, d'âge mûr, accorte et alerte sous ses cheveux presque blancs, se montrait sur le pas de la porte.
— C'est toi, Dominique! Pourquoi ne m'as-tu pas annoncé ton retour? Tout serait prêt pour te recevoir. Mais que de monde!
— Appelle nos gens, femme; je t'expliquerai plus tard...
Lorsqu'elle eut obéi, et comme elle revenait de son côté, il s'avança vers elle et l'étreignit affectueusement en lui glissant ces mots dans l'oreille :
— J'ai ramené de Paris notre demoiselle, en la faisant passer pour notre nièce. Ne t'étonne de rien.
Pétrifiée par la soudaineté -de l'événement, la citoyenne Dominique ne savait que répondre. Son trouble s'accrut encore à l'aspect de Charlotte. Quoique celle-ci fût une enfant quand elles s'étaient séparées et se fût transformée depuis, elle la reconnaissait. Elle manqua de s'évanouir lorsqu'elle sentit, autour de son cou, la douce chaîne de deux bras qui l'enlaçaient, tandis qu'une voix, toute palpitante d'émoi, répétait :
— Chère, chère tante !
— Mademoiselle, mon enfant, balbutia Mme Dominique.
Cependant elle parvint à recouvrer un peu de sangfroid. Après avoir répondu^ux affectueuses paroles de sa nièce et aux salutations d'Angélique et de Manette, elle put s'occuper de l'installation de ses hôtes inattendus, tout en écoutant son mari qui lui expliquait en hâte par suite de quelles circonstances ils étaient arrivés avec lui.
— Où allons-nous loger madame? lui demanda-t-elie, en désignant Angélique.
— Mademoiselle, si vous le voulez bien, objecta Manette qui l'avait entendue, à moins que vous ne préfériez l'appeler citoyenne, comme on l'appelait à Paris.
— Citoyenne! Je n'oserai jamais.
— Donnez-moi le nom que vous voudrez, madame, s'écria gaiement Angélique. Mais surtout, ne vous mettez point martel en tôte pour mon campement. Un petit lit dans une chambrette me suffira, pourvu qae
j*aie auprès de moi votre nièce qui me fera compagnie et Manette qui est au courant de mes habitudes.
Avant de répondre, Mme Dominique sollicitait l'avis de son mari.
— Le citoyen Dolissalde m*a donné ses instructions, dit-il, et nous devons nous y conformer. Il désire que Mlle Mongautier prenne possession du château, ainsi qu'il le ferait lui-même s'il était là. Elle occupera la chambre d'honneur, et, puisqu'il lui plaît que notre nièce ne s'éloigne pas d'elle, celle-ci prendra la chambre voisine. Mlle de Saint-Marsans y logeait jadis. Tu y seras à merveille, petite, ajouta-t-il, en s'adressant à Charlotte.
Elle le remercia d'un signe de tête, se faisant violence pour ne pas laisser voir combien la touchait ce témoignage de délicate attention qui lui rendait sa chambre de jeune fille.
— Et moi, où me nichez-vous, mon brave homme ? demanda Manette, d'un accent de reproche.
— Je ne vous ai pas oubliée, la vieille, répondit Haristéguy. Vous aurez un cabinet à côté de votre maîtresse.
— Mais voilà si longtemps que le château n'a été habité, qu'il vous faudra plusieursjours pour préparer notre installation^ observa Angélique.
Haristéguy protesta :
— Détrompez-vous, mademoiselle. Quelques heures suffiront. Depuis qu'il fut mis sous ma garde, il n'a jamais cessé d'être en état de recevoir ses maîtres. Il ne faut qu'allumer les feux et mettre des draps aux lits.
Quelques instants après, deux domestiques, mari et femme, les seuls qui restassent de l'ancien personnel.
renvoyé quand le domaine avait été placé sous séquestre, procédaient, sous la surveillance de Mme Haristéguy et avec Taide de Manette, aux préparatifs nécessités par l'arrivée de Mlle Mongautier. Pendant ce temps, celle-ci et Charlotte, après une promenade sur la terrasse, parcouraient ensemble le rez-de-chaussée de l'antique demeure. C'était une suite de vastes salons, s'ouvrant sur les jardins et reliés ensemble par une galerie aux murs de laquelle figurait, en de nombreux portraits, la longuelignéedesSaint-Marsans. Chevaliers, courtisans, évoques, soldats, marins, abbesses, châtelaines, ils étaient tous là, en tenue d'apparat, rappelant, par une foule de traits qui se retrouvaient chez les uns et chez les autres, le type caractéristique de la race dont l'illustration formait leur œuvre à tous et leur patrimoine commun.
Les sensations que cette visite procurait à chacune des jeunes femmes, quoique ne résultant pas des mêmes causes, agissaient sur elles avec une égale vivacité. Pour Charlotte, c'était comme un agenouillement sur des tombes, un retour au milieu des siens, une évocation des souvenirs de son enfance, entrevus à travers un voile de deuil. Pour Angélique, c'était, en même temps qu'une satisfaction donnée à la naturelle curiosité qui s'éveille en nous au seuil d'un monde nouveau, la consécration du droit éventuel qu'en lui offrant son nom, Dolissalde lui avait reconnu sur ce vaste domaine et sur les richesses qu'il renfermait.
Malgré tout, cependant, elle n'avançait qu'avec un respect mêlé de crainte parmi ces témoins muets d'un passé détruit. Elle s'y trouvait mal à l'aise, comme si sa présence dans ces lieux, où ces grands seigneurs et ces belles dames avaient vécu, eût constitué un
outrage à leur mémoire et aux droits imprescriptibles de leur descendant, cette héritière dont Haristéguy avait parlé tout à l'heure et dont il ignorait le sort. ^ Tout en se disant ces mots, Angélique examinait successivement les portraits alignés sur les murs delà galerie. L'un d'eux, à l'improviste;, captiva son attentioft et la retint plus longtemps que les autres. Il représentait une femme brune et mince en qui semblaient réunis tous les dons corporels et toutes les grâces. Sa merveilleuse beauté resplendissait sur la toile, où, d'un pinceau étincelant et magique, lepeintre L'avait fixée sans doute telle qu'il l'avait vue dans une fête, car cette enchanteresse, quelque grande dame de la cour des Valois, à en juger par son costume, était en atours de gala.
— Gomme elle est belle I murmura Angélique éblouie. ;
i — C'est la comtesse Bernadette de Saint-Marsans, dit Charlotte. Elle vivait sous Charles IX. On raconte qu'elle fut aimée de ce prince, mais qu'elle lui résista, voulant rester pure et fidèle à son époux.
La sûreté de cette explication parut étonner Angélique, j ■
— Je ne vous savais pas si savante, ma chère, ditelle en souriant.
Charlotte, embarrassée, balb,utia : .
— J'ai si souvent entendu raconter ces histoires, quand j'étais petitç...
, A ce moment, Angélique, qui Tobservait, fut frappée par sa ressemblance avec la dame du portrait, mêmes traits, mêmes yeux, et surtout un airde famille qui, tout à coup, éclatait avec la force et la soudaineté d'une révélation.
— La comtesse Bernadette pourrait passer pour votre ai'eule, tant vous lui ressemblez, reprit-elle.
— Je lui ressemble, moi, quelle idée!
Les joues de Charlotte Vempourpraient, et sa rougeur révéla son trouble. Angélique feignit de ne pas s'en apercevoir. Mais, à la faveur de cet incident, un soupçon s'emparait d'elle. Déjà frappée par les airs aristocratiques de sa conipagne, sa mémoire maintenant lui rappelait diverses circonstances du voyage, propres à conârmer ce soupçon : certains mots dits par Charlotte, qu'elle semblait regretter après les avoir dits, des allusions mystérieuses à son passé qui transparaissaient dans son langage, le respect qu'en dépit de ses efforts pour le contenir, lui témoignait Haristéguy durant la route, mille traits enfin qui contribuaient à prouver qu'elle était d'accord avec lui pour cacher quelque chose de sa vie. Pour la première fois, Angélique commençait à croire qu'on ne lui avait pas dit la vérité.
— Si c'était Mlle de Saint-Marsans, pensait-elle. Elle eût voulu rinterroger et n'osait, craignant de
l'offenser en tentant de pénétrer ses secrets. En revanche, elle interrogeait les autres portraits, y compris celui du dernier comte de Saint-Marsans, cherchant cette ressemblance dont l'obsession maintenant la poursuivait. Mais elle ne trouvait rien qui justifiât ses soupçons.
Déçue dans ses recherches, elle allait renoncer à en savoir plus long, lorsqu'une miniature sur émail, un peu perdue dans la file des tableaux, l'arrêta ,au passage. C'était une suave figure de petite fille, brune comme Charlotte, avec des yeux profonds et caressants comme les siens. Les cheveux noirs cou-
vraient de leurs boucles frisées le front, les joues, tombaient sur les épaules à peine indiquées. A travers l'embroussaillement de cette chevelure défaite, le regard brillait, et de nouveau, dans ce portrait comme dans celui de la comtesse Bernadette, avec plus d'évidence encore, apparurent à Angélique les traits de Charlotte.
— Mais c'est vous , ma chérie , c'est vous I s'écriat-elle. Et comme Mlle de Saint-Marsans prise au dépourvu ne protestait pas, elle ajouta : — Vous avez manqué de confiance en moi. Me supposez-voijs donc capable de vous trahir?
Le silence de Charlotte était un aveu. Elle le confirma en se jetant dans les bras d'Angélique et en disant :
— Vous avez surpris mon secret. Je ne le regrette pas. Il m'en coûterait trop de vous mentir, maintenant que je vous aime comme une sœur.
Angélique très tendrement répondit à son étreinte, et dit :
— Il faudra que le citoyen Haristéguy fasse disparaître ces portraits compromettants. Ce que j'ai découvert, il ne serait pas bon que d'autres le découvrissent. Quant à vous, si vous le voulez bien, ma chérie, nous n'en parlerons plus.
— Nous en parlerons, au contraire, protesta Charlotte. Il me sera si doux, chère Angélique, de vous entretenir de ma vie passée, de mes parents, des êtres que j'aimais jadis et que la mort m'a pris !
Ainsi, à peine arrivées, elles trouvaient l'une et l'autre et l'une dans l'autre une amitié réconfortante. Entre la descendante des Saint-Marsans et la chanteuse de l'Opéra, se nouait, presque à Timproviste, un lien
étroit et puissant propre à embellir leur exil volontaire et à lui donner plus de charme qu'ell es n'osaient l'espérer quand elles avaient quitté Paris pour gagner cet asile. Heureuses du hasard qui les y réunissait, il leur semblait que maintenant elles allaient trouver bientôt le repos et l'oubli qu'elles étaient venues y chercher.
Leur espoir ne devait pas être déçu. En ce pays où s'était écoulée son enfance, Charlotte au contact des beautés de la nature, avivées par l'approche du printemps, ne tarda pas à sentir se cicatriser les plaies de son cœur. Sa douleur filiale perdit peu à peu sa première^amertume. La vision des maux soufferts durant un passé récent, terreurs, deuils, angoisses de toutes sortes, s'effaçait. En moins de trois semaines, assez d'apaisement entrait en son âme pour qu'elle semblât s'être transformée.
Dans ce résultat, la tendresse grandissante d'Angélique, le dévouement des Haristéguy, eurent une large part. A toute heure, Charlotte voyait se multiplier autour d'elle les témoignages de l'affectueuse sollicitude de ses amis. Peut-être même était-ce là la cause principale de sa transformation, de ce bien-être moral qu'elle éprouvait après tant de cruelles épreuves, et quoiqu'à elle, comme à tous les Français, l'avenir toujours plus menaçant en réservât sans doute d'autres. C'était comme une halte reposante sur une route où de toutes parts la tempête fait rage, et où tout à coup on rencontre un abri.
Angélique, de son côté, jouissait d'un bien-être pareil. Il ne lui avait pas fallu plus de temps qu'à Charlotte pour oublier Paris, ses tragédies, ses horreurs. De tout ce qui le lui rendait odieux et l'en avait fait fuir, elle ne se souvenait plus que comme d'un danger
qu'après Tavoir couru, on a laissé derrière soi. Elle n'osait croire qu'il ne renaîtrait pas. Mais, du fond de la retraite où elle était venue se réfugier, il lui paraissait moins redoutable. Elle espérait maintenant y échapper, si graves que fussent les événements, à la faveur desquels il augmentait de jour en jour.
Presque parfaite eût été sa sérénité d'âme, si elle n'avait appréhendé l'arrivée prochaine de Dolissalde. C'était là son point noir ; ses sentiments pour le jeune conventionnel ne se modifiaient pas. Tels elle les avait conçus, tels ils demeuraient, faits uniquement de sympathie et de confiance, sans qu'elle éprouvât, en évoquant l'image de son adorateur, ni les émotions, ni la fièvre qui décèlent la passion. Ce n'est pas avec les yeux de l'amour qu'elle le voyait. Elle se révoltait même à l'idée de lui appartenir, tant, en dépit des mérites qu'elle lui reconnaissait et des bienfaits qu'elle avait déjà reçus de lui, il réalisait peu l'idéal que, dé tout temps, elle s'était fait de l'homme qu'elle eût voulu associer à sa vie.
En quoi il différait de cet idéal, elle eût été incapable de le dire. Ce sont choses d'instinct et de sensation^ qui s'expriment malaisément. On aime ou on n'aime pas, sans qu'on puisse préciser pourquoi, et elle n'aimait pas Dolissalde. Vainement, elle se répétait que c'était un rare bonheur pour elle, pauvre fille, que sa misère avait livrée à une vie de hasards, d'avoir inspiré un ardent attachement à un homme dont la jeunesse, le caractère, la position sociale, constituaient des gages de sécurité future que toute femme devait être heureuse de s'approprier, et qu'il importait peu qu'elle ne l'aimât pas encore, étant fatalement destinée à l'aimer plus tard, elle ne pouvait se résoudre à l'épouser.
Un grand trouble s'emparait d'elle quand elle songeait qu'elle allait le revoir et qu'elle serait tenue de répondre à sa demande en mariage. Alors, il lui semblait qu'il serait loyal de ne pas attendre cette échéance, et que mieux valait s'éloigner avant qu'il arrivât. Mais la crainte de paraître ingrate en le fuyant et la crainte encore d'aller s'exposer à despérils plus grands que ceux auxquels elles'étaitdéjàdérobée,paralysaient la volonté d'Angélique. Elle restait à Saint-Marsans, retenue par la douceur d'y vivre auprès de Charlotte, non moins que par l'effroi qu'en ces temps calamiteux, devait inspirer à une femme une vie d'aventures où elle se serait lancée sans but et sans appui.
Ainsi se passèrent les premiers temps du séjour d'Angélique et de Charlotte à Saint-Marsans. Leur existence se déroulait uniforme et paisible. Leur confiance réciproque se manifestait en mille traits, sans réticence ni réserve. La Mongautier avait conquis celle de Charlotte par les affectueux égards qu'elle lui témoignait, depuis qu'elle la savait l'héritière des Saint- Marsans. Tout en s'appliquant, devant les étrangers, à la traiter comme la nièce d'Haristéguy et à paraître elle-même comme la dame et maîtresse du domaine, reconnue telle par la volonté dé Dolissalde, elle ne perdait aucune occasion de rassurer Charlotte en lui donnant à entendre que, tôt ou tard, les biens que des lois iniques avaient remis en des mains qui n'y avaient aucun droit, reviendraient à leur légitime propriétaire. Et en effet, elle se promettait d'exercer son influence, afin d'obtenir de Dolissalde qu'il les restituât, dès que les circonstances le permettraient.
Haristéguy était au courant de ce projet. Il n'ignorait pas que son nouveau maître, passionnément épris
d'Angélique, li'attendait qu'un mot d'elle pour l'épouser. Il voyait dans un avenir prochain ce mariage accompli, et comme conséquence Mlle de Saint-Marsans remise en possession de son patrimoine. C'était assez pour faire d'Angélique, à ses yeux, une créature d'élite dont il convenait de ne pas pénétrer le passé, puisque, quel qu'il eût été, elle le rachetait par sa conduite actuelle. Il lui témoignait, par un dévouement qui ne se marchandait jamais, l'opinion qu'il s'était formée d'elle et la sincère vénération qu'il lui avait vouée.
Ses procédés, ceux de Charlotte, ne touchaient pas moins le cœur d'Angélique. Son aventureuse existence ne l'avait guère accoutumée à recevoir de tels hommages. Ceux qu'on lui prodiguait jadis ne s'adressaient qu'à sa beauté. Intéressés de la part des courtisans qui brûlaient leur encens à ses pieds, ils avaient sa déchéance pour but, et si toujours elle les repoussait, c'est qu'ils la blessaient dans sa pudeur. Ceux qu'elle recevait maintenant l'emplissaient, au contraire, de reconnaissance et d'orgueil. Pour s'en montrer digne et les payer, elle eût volontiers versé son sang. A plus forte raison y répondait-elle en entourant Charlotte d'une tendre et ingénieuse sollicitude, qui berçait et endormait la douleur de celle-ci.
LA MONGAUTIER. 8S