O millions de fr
L'argent est compté, ici encore, au pair monétaire (222 fr. 22 le kilog.). En lui appliquant le cours de 100 francs, on verrait tomber la valeur de la production : en 1904, de 1.164 à 524 millions ; en 1905, de 1.186 à 524 millions.
Les résultats dont nous venons de prendre acte sont extraordinaires : qui les eût prédits, il y a trente ans, eût été traité de visionnaire. Et l'on ne sait aujourd'hui de quoi s'étonner davantage : que le sol terrestre, jadis si avare, en soit arrivé à sécréter annuellement pour 2 milliards d'or ; ou que la production de l'argent continue à s'accroître malgré l'avilissement des prix.
L'histoire de ces deux industries jumelles, depuis 1875, se confondrait presque avec celle de la civili-
sation contemporaine et c'est assez dire que Ton ne peut pas même songer à Tesquisser ici. Comme il s'agit de faits récents, il est permis de faire appel aux souvenirs personnels du lecteur et de s'en tenir à des considérations d'ordre très général.
Or. — Pour l'or, la production avait plus que décuplé du commencement au milieu du xix® siècle. Mais, après ce grand effort, on l'avait vue reculer sensiblement et, à Vienne, le géologue Ed. Suess expliquait déjà par de savantes considérations l'imminente disette d'or dont le parti bimétalliste menaçait aussi le monde. Malencontreuses prophéties, puisque, en moins d'un quart de siècle, le rendement des mines d'or allait encore quadrupler : moins d'un demi -milliard en 1883; et maintenant deux milliards par an !
Si un tel développement a été possible, c'est que les progrès simultanés de la colonisation et de la science ont eu pour effet, d'une part, de révéler de nouvelles richesses souterraines et, d'autre part, de perfectionner partout ou même de transformer les méthodes applicables à l'extraction de l'or. La substitution de la grande à la petite industrie n'a été nulle part plus féconde que dans les mines. Là où Tor est emprisonné dans la roche dure, à des profondeurs qui dépassent quelquefois mille mètres, il a bien fallu mettre en œuvre toutes les ressources de la mécanique pour creuser les puits, atteindre les filons, abattre, transporter et broyer le minerai. Telle compagnie met en mouvement des centaines de pilons qui, pesant chacun une demi-tonne, se soulèvent et retombent jusqu'à cent fois par minute. Dans les mortiers d'abord, puis sur les tables d'amalgamation, le minerai cède son or au mercure. S'il est trop faiblement oxydé pour cela, la chimie intervient (chloruration ou cyanuration). D'année en année,
grâce à tant d'ingénieuses combinaisons, l'extraction devient et plus complète et moins coûteuse. Dans certaines régions, il suffit, maintenant, pour qu'une usine bien montée fasse ses frais, que l'or atteigne dans le sol la proportion d'un millionième (1 gramme d'or par tonne) !
Cependant ce sont surtout les mines nouvelles qui ont fait faire à la production de l'or ces pas de géant dont nous donnions tout à l'heure la mesure. Le coup ûe théâtre de la Californie s'est répété de plus d'un côté, notamment à l'Extréme-Nord de l'Amérique (Klondyke et Alaska) et à l'Extréme-Sud de l'Afrique (Transvaal). Nul n'a pu oublier encore les dramatiques épisodes qui ont ensanglanté le pays des Boers. Les tardives victoires de l'Angleterre lui ont coûté cher et cette guerre qui semblait devoir accélérer l'exploitation des mines sud-africaines l'a plutôt ralentie, heurs outputs, comme on dit là-bas, s'étaient, en douze ans, élevés de quelques milliers de francs à 418 millions (1898). Ils redescendaient à .60 millions en 1900 et à 51 millions en 1901. En 1904, on est revenu au niveau de 1891 (446 millions). En 1905, de nouveaux progrès portent la production à 589 millions.
En somme, le Transvaal a déjà déversé sur le monde 4 milliards d'or.
Les statistiques américaines divisent comme suit, au point de vue des provenances, la production totale de l'or dans le monde en 1904 : États-Unis, 121.000 kilogrammes; Canada, 25.000; Mexique, 19.000; soit, en tout, pour l'Amérique du Nord, 165.000. Viennent ensuite l'Australie, 132.000 kilogrammes; l'Afrique, 129.000; l'Empire russe, 37.000; l'Inde anglaise, 17.000; la Chine, 7.000; le Japon, 5.000; etc..
Argent. — Pour l'argent, plus encore que pour
Tor, le coût de production a pu être successivement réduit, soit par l'ampleur même des entreprises, qui diminue les frais généraux, soit par Tintroduction de moyens de traitement de plus en plus efficaces : c'est ainsi que l'effondrement des prix de vente n'a pas, comme on le supposait, découragé les capitaux. D'ailleurs, l'argent s'obtient souvent d'une manière accessoire, avec l'or, avec le plomb... Les mines nouvelles aidant, le chiffre de 5 millions de kilogrammes, par an, qui eût autrefois paru fantastique, est devenu un minimum.
Les statistiques américaines donnent la répartition suivante, pour les 5.239.000 kilogrammes d'argent récoltés en 1904 : Mexique, 1.892.000 kilogrammes; États-Unis, 1.795.000; Australie, 453.000; Bolivie, 189.000; Allemagne, 180.000; Espagne, 152.000; Canada, 116.000; Japon, 100.000; Pérou, 94.000; etc.
Il y a là quelques chiffres dont on ne peut garantir l'exactitude. Ce qui complique beaucoup ces classements géographiques, c'est que certains minerais vont se faire traiter en dehors des frontières de leur pays d'origine. L'Allemagne extrait tout au plus de son sol une centaine de kilogrammes d'or ; et, jusqu'en 1896, elle en enregistrait plusieurs milliers, parce que la statistique officielle qualifiait d'or indigène celui que les usines allemandes tiraient de minerais ou lingots aurifères importés sous la rubrique « argent ».
Maintenant totalisons les productions mondiales des 413 années écoulées depuis la découverte de l'Amérique (1493-1905). En chiffres ronds ce serait : pour l'or, 17 millions et demi de kilogrammes; pour l'argent, tout près de 300 millions de kilogrammes. Valeur totale (argent compté au pair) : 127 milliards, dont 66 milliards et demi d'argent et 60 milliards et demi d'or.
Au début de ce long chapitre, je parlais de la rareté des métaux monétaires, de la rareté de For tout au moins. Le mot pourrait sembler injustifié, puisque nous avons vu, dans les productions annuelles, les dizaines de millions faire place aux centaines, puis les centaines de millions faire place aux milliards. Il est certain que notre temps a infiniment grossi le stock d'or de l'humanité.
Et cependant quel volume représenteraient donc les 60 et quelques milliards d'or arrachés par les hommes à la terre depuis que la terre porte des hommes? Oh! pas grand'chose; pas même mille mètres cubes. Tout cela tiendrait dans une tour carrée qui mesurerait dix mètres de côté et dix mètres de hauteur. N'est-ce pas surprenant? Comprend-on que ce bloc de métal jaune qui, posé sur l'Arc de triomphe, en augmenterait à peine la masse, ait pu exercer sur les destinées de tant de générations une si formidable influence? Que de guerres, que d'invasions, que de tyrannies, que de lâchetés, de trahisons et de crimes dont Vauri sacra famés du poète a été le vrai mobile! Par contre, quel élan brusquement imprimé au progrès matériel et à la vie économique partout où s'est montré, en Amérique, en Australie, en Afrique, le métal envié entre tous!
On ne saura jamais si l'or a fait aux hommes plus de bien que de mal ou plus de mal que de bien.