LE MONNAYAGE. — LES STOCKS MONETAIRES
Tout à rheure, je faisais, par la pensée, de tout l'or que les hommes ont extrait du sol des continents une sorte de pavé cubique, de dix mètres de côté; et le contraste était saisissant entre l'exiguïté d'un lingot dont on aurait si vite fait le tour et l'incalculable influence que chacun de ses fragments a exercée sur les destinées d'un siècle ou d'une race. Quelle disproportion entre la cause et l'effet!
Et pour l'argent, qui est plus abondant et moins dense que ^o^^ la même hypothèse aboutirait au même étonnement, toutes proportions gardées, car les dimensions du bloc métallique se trouveraient seulement triplées.
Les peuples ont-ils, du moins, su conserver intégralement cet argent et cet or? Non : chaque jour, il s'en égare un peu. Les pertes accidentelles sont fréquentes et ce qui le prouve bien, c'est que, lorsqu'un gouvernement procède au retrait d'une monnaie déjà ancienne, il ne retrouve jamais le montant total des émissions^. Où sont donc passées les unités qui, en si grand nombre, manquent à l'appel?
i. Densité de l'argent, 10 1/2; densité de Vov, 19 1/2. 2. Les retraits de pièces divisionnaires qui ont été effectués à diverses époques par la France, par l'Italie, par la Suisse, per-
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Un peu partout. Il en est tombé dans l'eau. Il en est tombé dans le feu. La terre souvent a repris ce qu'elle avait donné et elle ne le rendra peut-être jamais. Et puis il y a le frai, dont les sévices sont loin d'être négligeables, puisqu'on cent ans nos louis d'or perdent un centième de leur substance, nos écus d'argent deux centièmes, nos pièces de 10 francs trois centièmes... A cet invisible ennemi, l'argenterie de table, les bijoux personnels paient également tribut; et tous ces atomes qui disparaissent finissent par faire des dizaines, des centaines de millions... Les doreurs et les argenteurs, les chimistes, les photographes, les dentistes, les fabricants de miroirs... consomment aussi, au jour le jour, de notables quantités d'argent et d'or qui, par leur fait, se trouvent irrévocablement soustraites à toute autre destination.
Et puis, pour les civilisations occidentales, l'exportation a souvent le même résultat. Certaines populations, en Afrique, en Asie, sont plus avides encore que nous de tout ce qui est argent, de tout ce qui est or... C'est leur parure : bracelets, colliers, breloques ; mais c'est aussi leur capital. Nul ne saurait dire ce qu'il y a d'or et d'argent cachés dans les palais, dans les temples, dans les maisons de la Chine et de l'Inde. Ce qui en sort aux époques de grandes disettes ou de grandes fêtes ne donne qu'une faible idée des trésors ainsi accumulés de siècle en siècle. La thésaurisation, le hoarding, est là-bas non pas seulement une coutume, mais une passion.
Pour toutes ces raisons, il y a beaucoup à rabattre
mettent de croire que, pour les coupures de 2 francs, de 1 franc et de 50 centimes, la mortalité moyenne, si l'on peut s'exprimer de la sorte, n'est guère inférieure à l p. 100 par an. Et pour les pièces de 20 centimes, c'est bien autre cliose.
sur les 1 25 ou 130 milliards de métal précieux (valeur au pair) dont le compte a été fait au précédent chapitre et qui résument la production mondiale de quatre siècles. Dire 100 milliards serait encore trop dire, si Ton classe comme indisponibles les richesses que les peuples orientaux ont su attirer, retenir et cacher dans les profondeurs de TAsie ou des archipels qui Tentourent.
Tout considéré, je ne pense pas que le vrai monde civilisé détienne, à Theure qu'il est, plus de 40 milliards d'or, plus de 30 milliards d'argent (valeur au pair).
Et tout cela n'est pas à l'état de monnaie, il s'en faut de beaucoup. L'orfèvrerie, la bijouterie, l'art et l'industrie en ont toujours prélevé une bonne part. Quelle part? demandera- t-on. Avouons qu'ici la statistique se montre assez impuissante. Môme en s'en tenant à l'époque contemporaine, elle a peine à suivre les produits des mines dans leurs lointains voyages et dans leurs successives métamorphoses. Naguère Féminent professeur W. Lexis, de Tûhingen, se plaignait qu'il lui manquât toujours quelques centaines de millions pour mettre les importations annuelles de métaux précieux au niveau des exportations. Il les réclamait impérieusement : il eût volontiers crié : « Au voleur! »
Il n'est pas facile non plus de mettre les consommations d'accord avec les productions. Les statisticiens officiels de Washington, qui remplissent le monde de leurs questionnaires, dressent, avec les réponses qui leur sont faites, de grands tableaux numériques d'où il résulterait que le monnayage absorbe habituellement, dans le monde, trois fois autant d'or et deux ou trois fois autant d'argent que l'industrie et l'art. La consommation artistique et industrielle ressort là, bon an mal an, à 400 millions
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de francs pour For, à 300 ou 350 millions (valeur au pair) pour l'argent. Mais — outre que ces tableaux ne sont ni complets ni homogènes — on n'en peut tirer aucune conclusion nette parce qu'il n'y est pas fait de distinction entre le métal neuf et le produit des refontes. L'argenterie nouvelle se fabrique souvent avec de vieilles argenteries avariées ou démodées. On fabrique aussi — à tort ou à raison — des eagles américains avec des soi^reigns anglais, de l'or allemand avec de l'or français \ des François-Joseph avec des Helçetia, etc.. Enfin, entre l'industrie monétaire et l'industrie artistique, les échanges de matière première sont fréquents. Aux heures sombres du règne de Louis XIV, on a vu affluer à la Monnaie la vaisselle plate du roi, des princes et des courtisans. Sous la Révolution, ce fut la confiscation qui y amena tout un riche butin provenant des églises ou des châteaux. Aujourd'hui encore, l'or, l'argent qui viennent se faire monnayer au quai Conti ont pu être, antérieurement, bagues ou chaînes, cuillers, fourchettes, timbales... Par contre, la dorure galvanoplastique s'alimente parfois, dans les petits ateliers, avec des pièces de 20 francs. Il s'opère ainsi entre les deux principaux emplois dont les métaux précieux sont susceptibles de nombreux va-et-vient, et la statistique n'en peut mais. Ne lui demandons pas ce qu'elle ignore et bornonsnous — puisque aussi bien c'est là ce qui nous im-
4. Les publications officieUes allemandes nous apprennent que, du 5 décembre 1871 au 13 avril 1873, le gouvernement impérial avait fondu pour 847 millions de pièces d'or françaises, savoir : 273 millions faisant partie de IMndemnilé de guerre, 245 achetés à la pièce en Allemagne, 287 aclietés au poids en Allemagne, et 42 achetés au poids en Angleterre. Le tout a été converti en monnaie allemande. On sait que, depuis cette époque, la tour de Spandau sert de coffrefort à un trésor de guerre de 120 raillions de marlts (150 millions de francs).
porte le plus — à considérer Tor et l'argent à l'étal monnayé.
Sur l'importance des émissions dans le monde, à plus forte raison en France, nous sommes nettement documentés.
Il est plus difficile de dire ce qu'il reste aujourd'hui de numéraire, or et argent, dans chaque pays, car ici les décès sont moins surveillés que les naissances. On peut toutefois se faire une idée approximative des existences monétaires et, au point de vue économique, c'est une donnée du plus haut intérêt.
Le monnayage et le stock monétaire en France. — Déjà, sous l'ancien régime, la France était le pays d'Occident qui possédait la circulation monétaire la plus copieuse. De 1726, date de la refonte générale des espèces d'or et d'argent, à 1780, il avait été émis pour 2.446 millions de livres de monnaies royales (or, 957 millions; argent, 1.489). Postérieurement à 1780, on frappait encore une cinquantaine de millions par an, sinon plus. Cependant Necker, en 1784 [Administration des finances^ III, 59), n'évaluait le stock monétaire du royaume qu'à 2.200 millions, avec un accroissement moyen de 2^ par an.
Au xix^ siècle, les fabrications françaises se sont encore singulièrement accrues. On en trouve et le détail et l'ensemble, à partir de l'introduction du système décimal, dans les Rapports annuels de la Direction des Monnaies. Pour simplifier les états récapitulatifs qu'on va leur emprunter, on comptera par millions et non par francs et centimes.
Nos frappes d'or, depuis 1795, ont atteint et dépassé 10 milliards de francs. Les frappes d^argent, dans le même intervalle, ont largement dépassé 5 milliards. Et les deux tableaux ci-après donnent,
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sinon le détail, du moins les principaux éléments de ces énormes fabrications ^
Monnaies d'or fabriquées depuis 1795.