LES INDEX- NUMBERS
La valeur de la monnaie, par cela seul qu'elle sert de mesure à toutes les autres, est elle-même immesurable. Il nous manque, pour la bien saisir, le point d'appui dont tout compas a besoin; et le plus sage est de renoncer à une poursuite qui serait illusoire.
Notre conclusion sera moins négative si, déplaçant un peu notre objectif, nous cherchons à suivre, dans ses mouvements successifs, non plus la valeur proprement dite, mais le pouifoir de la monnaie, et par suite le coût de la {fie. Lorsque Ton sait que, d'une époque à une autre, les prix ont doublé, on doit en conclure que la force acquisitive du franc a diminué de moitié, sans qu'il soit bien nécessaire de se demander dans quelle mesure ce résultat est imputable à la monnaie elle-même ou aux autres facteurs de la formation des prix.
Le coût de la vie! C'est là, pour l'immense majorité de nos semblables, un souci quotidien et, pratiquement parlant, le pouvoir de l'argent intéresse plus les hommes que sa valeur. Or il est clair que le pouvoir de l'argent est, exactement, en raison inverse du niveau général des prix. Essayons-nous donc à la
statistique collective des prix : si nous pouvons lui donner une assiette scientifique, ce sera une très utile contribution à l'histoire économique des peuples.
11 est vrai qu'ici encore, nous sommes sur un terrain quelque peu inconsistant. La tâche à remplir serait relativement aisée si tous les prix marchaient parallèlement, montant ensemble et descendant ensemble. Ce n'est point là, à beaucoup près, ce que Tobservation révèle. Les prix ont des causes communes de baisse ou de hausse et nous avons dit lesquelles (chap. xv), mais il existe aussi, pour chacun d'eux, des sollicitations spéciales ; et, en fait, loin de voir tous les prix marcher d'accord, dans le même sens et du même pas, comme des soldats qui font l'exercice, nous les voyons évoluer aussi confusément, parfois, que la foule dans la rue, les uns montant pendant que les autres descendent et ceux-ci se mettant à courir, tandis que ceux-là s'arrêtent et se reposent. Certains produits coûtent aujourd'hui plus cher qu'il y a cinquante ou soixante-quinze ans; d'autres, en grand nombre, coûtent moins cher. On pourrait citer quelques prix qui, dans cet intervalle, ont baissé de 80 p. 100 et d'autres qui ont quintuplé.
Comment, dès lors, faire de tout cela une moyenne?
Rien, en tout cas, n'interdit de le tenter. Mieux que les maîtres de la science peut-être, le grand public a toujours eu l'instinct de ces moyennes-là. Quand tout augmente, comme c'est actuellement le cas, nul ne l'ignore. Sous Henri IV comme sous Napoléon III, les vieillards accusaient la croissante cherté de la vie. Ils ne disaient pas : « Le numéraire a perdu la moitié de son pouvoir d'achat » ; mais ils disaient, ce qui revient au même : « Tout a doublé depuis cent ans. » A la fin du xvii° siècle, au contraire, la vie semblait devenir moins coûteuse en France et Bussy-Rabutin pouvait écrire, en 1683, à
M™® de Sévigné : « Deux cent mille francs ont été de tout temps un bon mariage ; mais en ce temps-ci la somme est plus considérable qu'il y a vingt ans. » Les générations ont eu ainsi, depuis que le monde est monde, Tintuition d'une sorte de courant, tantôt progressif, tantôt rétrograde, auquel les prix obéissent implicitement, sans que chacun cesse pour cela de subir les influences qui lui sont propres. C'est ce qui nous permet de parler des prix^ au pluriel, et de les solidariser.
A nos prédécesseurs toutefois, faute d'unedocumentation suffisante , une telle synthèse devait paraître irréalisable ; et ainsi s'explique la faveur imméritée dont ont joui autrefois d'assez étranges hypothèses. La plus usuelle consistait à prendre comme critérium, comme prix-type, celui d'une marchandise unique, ce qui simplifiait beaucoup le problème, mais ce qui le simplifiait vraiment trop. 11 va sans dire qu'on ne prenait pas un article quelconque : c'est le prix du blé qui joue d'ordinaire le rôle de prix-type dans les ouvrages du xviii® siècle et du commencement du XIX® : « On a lieu de croire, écrit J.-B. Say, que la valeur du blé, année commune, a moins varié que celle d'aucune autre marchandise et bien sûrement moins que celle des métaux précieux. » Aussi recommande-t-il aux historiens qui ont à mentionner des sommes d'or ou d'argent dans les temps anciens de faire connaître la quantité de froment que représentaient les sommes et de rechercher ensuite le prix actuel d'une égale quantité du même grain. Ce mode de calcul, commode mais trompeur, fut également préconisé ou pratiqué par Dupré de Saint-Maur, par Quesnay, par Adam Smith, par Cibrario, par Esmenard du Mazet, par Stirling...
D'autres écrivains ont cru mieux faire en interrogeant, au lieu du prix du blé, celui de la main-
d'œuvre. Les salaires des ouvriers et en particulier les salaires ruraux passent pour avoir longtemps représenté le coût minimum de la vie. On pouvait donc être tenté d'y voir comme la totalisation spontanée des prix d'un certain nombre d'objets de première nécessité. C'est comme cela qu'ont opéré, entre autres, Huguenin et de Saulcy.
L'idée est spécieuse; mais elle néglige un élément de moins en moins négligeable, à savoir l'amélioration graduelle du sort des salariés.
Il faut préférer aux solutions précédentes celles qui, multipliant les termes de comparaison, tiennent compte, non seulement du cours des grains ou du taux des salaires, mais de bien d'autres éléments encore. Les érudits qui ont collectionné de nombreuses données sur les conditions de la vie de nos ancêtres arrivent, en les combinant, même d'une manière empirique, à mettre en lumière les principaux mouvements de hausse ou de baisse dont le passé a été témoin. Parmi les auteurs qui ont appliqué avec plus ou moins de succès ce système éclectique, on peut, sans remonter jusqu'à l'évêque Fleetwood et à sir George Shuckburgh-Evelyn, citer Scipion de Grammont, Coignard, Dupré de Saint-Maur, Arthur Young, Duchatellier, Pierre Clément, W. Jacob, Charles Leber... Il faut mettre hors de pair, parmi leurs successeurs : en Angleterre, le savant professeur d'Oxford, Thorold Rogers et, en France, le vicomte d'Avenel. Les recherches de l'un et de l'autre embrassent toute une suite de siècles. lien est de même de celles de l'abbé Hanauer, concernant l'Alsace, et de celles de M. Ch. Guyot, relatives à la Lorraine.
Plus on remonte le cours des âges, plus les généralisations deviennent dangereuses. Il existe cependant d'assez frappantes concordances entre les con-
clusions des divers écrivains que nous venons de citer.
Le livre de Leber [Essai sur l'appréciation de la fortune priç^ée au moyen^âge) date de 1847 et les données ne doivent en être retenues qu'à titre de première approximation. Représentant par 1 le pouvoir de l'argent au commencement du xix* siècle (1820- 1841), il révalue à 2 pendant les 215 dernières années de l'ancien régime, à 3 pendant le troisième quart du xvi" siècle, à 4 pendant le deuxième quart, à 6 depuis la fin du XIII* siècle jusqu'au commencement du xvi®, à 8 au commencement du ix* siècle, à 11 à la fin du