CHAPITRE XV
Nombreuses sont, on Ta dît, les causes extérieures, les causes non monétaires, qui peuvent venir, à tout moment, actionner le mécanisme général de Toffre et de la demande.
De ces causes extérieures, les unes sont particulières à tel ou tel commerce, à tel ou tel produit; les autres affectent beaucoup) de prix à la fois.
Causes particulières. — Elles défient toute tentative d'énumération. Il s*agit là de répercussions très directes où la cause et Teffet se montrent nettement, face à face. Qui peut s'étonner que le prix d'une denrée végétale, blé, vin, sucre, coton, fruits, s'élève ou s'abaisse quand la récolte, en ce qui la concerne, s'annonce ou comme très réduite ou comme très généreuse? Mais ce ne sont pas seulement les complaisances ou les rigueurs de la nature qui peuvent déterminer ces mouvements isolés. Chaque produit est à la merci de faits imprévus. La guerre de Sécession, aux États-Unis, tripla le prix des cotons. La guerre russo-japonaise a doublé le prix des conserves de porc et du camphre. Il y a quelques années, le bruit s'étant répandu à Paris qu'on risquait la fièvre typhoïde en mangeant des huîtres, une baisse accentuée s'ensuivit. En temps
de choléra, les fruits ne trouvent plus d'acheteurs. La mode, par contre, donne quelquefois lieu à des renchérissements extraordinaires, à raison de Tesprit d'imitation qui est si développé chez l'homme et surtout chez la femme. On a vu le coût de certaines fourrures, de certaines plumes, de certaines pierres, perles, émeraudes, saphirs, etc.. augmenter ainsi, d'une année à l'autre, dans des proportions invraisemblables. Sous le second Empire, quand les dames se mirent à porter force nattes et chignons d'emprunt, les cheveux, importés à l'état brut, montèrent graduellement de moins de 10 francs le kilogramme à plus de 80. Hier encore, la mode des bras nus et des gants longs pour les femmes s'étant propagée dans les deux mondes, les peaux de chevreaux ont fait prime, et la hausse s'en est suivie, même pour les gants d'hommes.
Chaque spécialité commerciale se trouve ainsi exposée à des vicissitudes qui lui sont propres; et l'observation attentive ou même, si possible, la prévision des incidents de ce genre se recommande aux gens d'afiPaires qui peuvent y trouver des occasions de gain ou de perte.
Quant aux hommes de science, ils ont plutôt intérêt à suivre, dans leurs effets, les causes collectives, celles qui impressionnent à la fois tout un groupe de prix.
Causes collectives. — Pour énumérer les principales d'entre elles, point n'est besoin de s'attarder à de minutieuses explorations. Retournons le problème et disons-nous que toute modification profonde qui se fait dans les conditions d'existence et de travail de l'espèce humaine doit influencer les prix, en agissant soit sur la production même, soit sur l'offre, soit sur la demande. A plus forte raison
doivent-ils se ressentir de toute révolution commerciale, industrielle, financière, sociale... Et il suit de là que pour découvrir les motifs ordinaires de leurs variations, il suffit presque de voir quels ont été les grandes évolutions économiques de notre temps. Prenons-les dans l'ordre où elles se présentent.
Transformation des moyens de production. — Les prix de vente, ayant pour base les prix de revient, se trouvent nécessairement conviés à la baisse par toute innovation technique ou autre qui permet de produire avec moins de matières premières, ou avec moins de main-d'œuvre, ou avec moins de frais généraux. Or tel est le but et tel est le résultat de la plupart des inventions; et les applications pratiques de la science sont devenues, depuis cent ans, si nombreuses et si fécondes que cette forme du progrès mérite de figurer ici au premier rang. Dans toutes les branches de l'activité Humaine, une connaissance plus complète des ressources de la mécanique, de la physique, de la chimie,... a permis au producteur de s'assurer, sous toutes les formes, la collaboration des forces naturelles. La vapeur, l'électricité, la chaleur, la lumière,... se sont mises à son service. Mille engins, plus ingénieusement combinés les uns que les autres, se partagent les tâches où s'épuisait le labeur de nos ancêtres. Et, comme conséquence de toutes ces découvertes, de tous ces perfectionnements qui semblent s'appeler l'un l'autre, la productivité individuelle de l'homme se trouve prodigieusement accrue.
Ainsi que Michel Chevalier se plaisait à le démontrer, V Odyssée à la main, la mouture du blé, qui prépare notre pain quotidien, occupe proportionnellement cent fois moins de bras qu'au temps
1C2 LA VIE icONOMIQUE DES MONNAIES.
d'Homère et coûte vingt fois moins cher. Toutes les fabrications courantes ont bénéficié de miracles analogues, et de nos jours, après tant d'expositions universelles ou autres, c'est un lieu commun que de célébrer les merveilles du machinisme ou les victoires de la science industrielle. Pour rajeunir un sujet si banal, il faut pouvoir y introduire des précisions comme celles de cette curieuse enquête américaine de 1895, que M. Levasseur a si bien su résumer et développer tout à la fois. Qu'on lise son mémoire; qu'on feuillette le vaste répertoire que M. Alfred Picard intitule le Bilan d'un siècle [I80i-i900)\ qu'on interroge, pour chaque spécialité, le savoir des professeurs et l'expérience des praticiens. Et, devant tant de conquêtes accumulées, on s'étonnera d'apprendre que, lorsque, vers 1880, les prix de gros dont la guerre avait exhaussé le niveau se mirent à décliner visiblement les uns après les autres, les économistes anglais crurent devoir expliquer le fait que par une soi-disant plus-value de l'or [appréciation ofgold].
Pour citer des exemples des étonnantes économies dont notre temps peut faire honneur au seul progrès technique, nous n'aurions que l'embarras du choix, car les arts purement mécaniques, les arts chimiques, les arts métallurgiques, les arts textiles et d'autres encore pourraient, à ce point de vue, se disputer nos préférences. Si l'aiguille fut jadis une inestimable trouvaille, que dire de la machine à coudre? Et, comme rendement, elle est encore bien loin de certains métiers mécaniques. Pour les tricots, les résultats obtenus confondent l'imagination. Un seul ouvrier, aujourd'hui, fait trois mille fois la besogne d'une tricoteuse du bon vieux temps. De même pour tous les tissus réticulaires.
Mais nous devons nous borner ici aux considéra-
tions d'ordre général. En voici deux qui ont leur éloquence.
1® On a calculé qu'à la fin de l'ancien régime (1788), abstraction faite des frais généraux, la maind'œuvre entrait pour environ 60 p. 100 dans le coût des produits manufacturés et la matière première pour 40 p. 100. Vers la fin du xix* siècle, malgré le relèvement des salaires, c'est le contraire qui est vrai : 40 p. 100 de main-d'œuvre, 60 p. 100 de matières premières. D'où sur chaque milliard de produits, une économie de plus de moitié.
2° Les machines à vapeur, en France, machines fixes et machines mobiles, représentent, en chiffre rond, 10 millions de chevaux-vapeur. Et comme le cheval-vapeur fournit une somme de travail équivalente à celle de 21 ouvriers adultes, on voit que cette seule source de force motrice constitue pour l'activité nationale le même renfort qu'une armée de 200 et quelques millions d'hommes. Notre capacité productive se trouve ainsi plus que décuplée. Et ce chevalvapeur, dont le savoir-faire va toujours grandissant, se montre de moins en moins exigeant comme nourriture. Primitivement, il lui fallait, par heure, de 4 à 5 kilogrammes de charbon : or, dans beaucoup de machines, la consommation est tombée fort au-dessous d'un kilogramme! Ce sont là des succès que les pères de nos pères n'avaient ni pressentis ni même rêvés. Le bon marché universel s'en serait suivi si les prix n'avaient eu à compter avec des courants contraires; et la théorie quantitative, qui ne tient pas compte d'une telle révolution, est par cela même jugée.
Transformation des moyens de transport. — Autant et plus que les autres, l'industrie des transports s'est transformée. Les voies de terre,
de fer et d'eau se sont multipliées ; de nouveaux véhicules et de nouveaux moteurs ont fait leur apparition : bateaux à vapeur, chemins de fer, tramways, bicyclettes, automobiles, ballons... Partout les distances se sont réduites, les communications devenant tout à la fois plus abondantes, plus rapides et plus économiques. Or rabaissement du coût des transports tend, suivant les lieux, à diminuer ou à augmenter la valeur des marchandises.
Le premier de ces deux effets est celui qui paraît le plus logique. 11 est bien peu de prix où n'entrent, comme éléments constitutifs, des frais de déplacement : il faut, pour nous servir, que les choses voyagent et les hommes aussi, bien souvent. Lors donc qu'hommes et choses voyagent à moindre compte, les prix de revient s'allègent d'autant. Quand il s'agit de matières lourdes et volumineuses, quand il s'agît de denrées exotiques et lointaines, le boni ainsi réalisé peut devenir considérable.
Mais le phénomène est complexe, et la même cause qui ici modère les prix peut avoir commencé par les relever ailleurs.
L'effet inévitable des économies obtenues en matière de transports, c'est de rapprocher l'un de l'autre les deux prix successifs qu'un même article comporte à son point de départ et à son point d'arrivée. L'écart des termes extrêmes se resserre, naturellement. Seulement ce resserrement peut être obtenu par la hausse du prix initial aussi bien que par la baisse du prix final. Et dans la majorité des cas, on voit les deux mouvements se produire à la fois. Les choses se passent à peu près comme dans l'expérience classique des vases communiquants, où le niveau monte d'un côté et descend de l'autre. Là où les prix étaient surélevés, ils s'abaissent, et là où ils étaient déprimés, ils se raffermissent.
De ce nivellement des prix ou, du moins, de cette tendance au niçellement, qui restera une des manifestations caractéristiques de la civilisation contemporaine, les preuves abondent. Le blé, le sel, le coton, la laine, le bois, la houille, la glace... en fourniraient de concluantes. Rien n'est plus frappant que l'exemple de ces marbres qui nous viennent de la Belgique, des Vosges, des Pyrénées... Après l'établissement des réseaux ferrés, ils n'ont plus coûté à Paris que la moitié ou le tiers de ce qu'ils y coûtaient antérieurement. Mais, dans la carrière, loin de décroître, la valeur des blocs a souvent décuplé. Le rapprochement des prix profite ainsi aux régions qui produisent en même temps qu'aux marchés qui consomment. Il n'y a guère de lésés que ceux des producteurs qui se trouvaient à proximité des centres de consommation et, réciproquement, ceux des consommateurs qui se trouvaient à proximité des centres de production. C'est ainsi que la vie, aujourd'hui, ne coûte pas beaucoup moins cher — sauf les loyers et l'impôt — dans nos campagnes que dans nos villes.
Transformation des procédés commerciaux : prix de gros et prix de détaiL — En
même temps que les moyens de production et les moyens de transport, les procédés commerciaux se sont modifiés, et c'est encore pour beaucoup de prix une cause de variation.
Dans le commerce de gros se sont introduites des pratiques nouvelles, favorisées par la croissante solidarité des diverses parties du grand marché international. Les transactions tendent à devenir de plus en plus directes. Le télégraphe, le téléphone facilitent l'élimination des intermédiaires et beaucoup de grands industriels, maintenant, appellent directe-
ment des lieux de production les matières premières dont ils ont besoin. La rapidité actuelle des communications permet encore aux producteurs d'autres économies. Il fallait jadis plus de temps aux marchandises ou au numéraire pour franchir une seule fois r Atlantique qu'il ne leur en faut maintenant pour faire deux fois la traversée. On verra d'ailleurs (chap. xix) que, de plus en plus, les achats et les ventes se règlent, de peuple à peuple, par de simples écritures. La facilité avec laquelle le capital va et vient d'un bout du monde à l'autre permet de réduire à peu de chose les fonds de roulement d'une maison et ses frais généraux en sont atténués.
C'est, d'ailleurs, un grand avantage pour le commerçant, quel qu'il soit, que de pouvoir se mettre en rapport avec un nombre indéfini de producteurs et de consommateurs. La publicité l'y aide. A cet égard, le marchand du bon vieux temps s'en tenait presque à V enseigne, et il n'avait pas tort, puisque la force des choses limitait sa clientèle à un étroit rayon. Désormais, moyennant finance, une liqueur, un pneu, un médicament, un théâtre, un bain de mer, un livre... peut se faire une renommée presque universelle, et l'expérience prouve que la réclame constitue, quand la campagne est bien menée, un placement des plus fructueux. En fin de compte, c'est l'acheteur qui la paie, avec le reste; mais, lorsque l'usage incessant et intelligent de la publicité, sous toutes ses formes, a eu pour résultat la formation d'une puissance commerciale de premier ordre, le public peut lui-même avoir à s'en féliciter.
11 y a malheureusement des cas où l'affiche et le journal ne servent qu'à faire accepter aux naïfs des prix usuraires.
Le commerce de détail a d'autres méthodes que le commerce de gros, et les prix y ont d'autres allures.
L'exagération des prix de détail a été si souvent dénoncée, tant d'écrivains, depuis Fourier jusqu'à Alphonse Karr, s'en sont préoccupés et s'en sont irrités que nous n'avons guère ici qu'à rappeler leurs critiques, inégalement fondées. On voit, suivant les cas, l'écart entre les prix de gros et les prix de détail ressortir à 10, 20, 40, 60, 100 p. 100... parfois 500 p. 100... L'abus est d'autant plus fâcheux qu'il lèse surtout les petites bourses. Le bourgeois est moins que l'ouvrier à la merci du détaillant, et c'est ce qui faisait dire à l'auteur des Guêpes : « 11 n'y a pas beaucoup de riches qui auraient le moyen d'être pauvres. »
Mais, objectera-t-on, s'il y a réellement exaction, comment la foule en prend-elle son parti et comment la concurrence n'y remédie- t-elle pas? Il faut reconnaître que la concurrence, lorsqu'elle ne s'exerce qu'entre unités commerciales du même ordre, est loin d'avoir toute l'efficacité que lui attribuent les purs théoriciens. Llnutile multiplication des petits patentés, dans les grandes villes, suffirait à le prouver. Nous avons plus de boulangers, plus de bouchers et de charcutiers, plus d'épiciers, plus de pharmaciens... qu'il ne serait nécessaire, et chacun devant tirer d'un petit nombre d'acheteurs le remboursement de ses frais, les prix s'élèvent sur toute la ligne. La concurrence, en pareil cas, loin d'enrayer l'essor des prix de vente, les fait tous monter bien au delà de leur niveau normal, comme elle fait, dans certaines futaies, monter à des hauteurs démesurées les arbres qui , trop serrés les uns contre les autres, se disputent vainement la lumière et l'aire
1. Voir mon Enquête sur les prix de détail (Comité des travaux bistoriques et scientifiques, 1887).
La fixité de certains prix de détail ne fait qu'en dissimuler l'exagération. Cela est surtout vrai pour les menues denrées, et leur résistance à la hausse comme à la baisse s'explique par des raisons diverses. Quand il y a 100 ou 200 p. 100 d'écart entre le prix de gros et le prix de détail, on comprend que le premier de ces prix puisse longtemps s'agiter sans que le second s'en émeuve. Puis, lorsqu'il s'agit d'objets de très faible valeur, leur tarification se trouve obligée de compter avec le despotisme des petites unités monétaires. Le centime est maintenant comme inexistant, même dans nos villages; la création du demi-sou a été vainement demandée ; et là où l'on paye quatre sous la livre de pain ou le litre de lait, ce prix qui, pratiquement, ne peut se réduire de moins d'un quart à la fois, résistera à des pressions dont chacune, sans cela, aurait pu être suivie d'effet. En fait, il ne baissera qu'à la dernière extrémité. Du côté de la hausse, il se montrera moins inerte; et là où un relèvement de 10 p. 100 suffirait, le prix augmentera de 20 p. 100.
Plus-value ou moins -value de la propriété foncière. — Du prix des immeubles dépend, dans une certaine mesure, le prix de la plupart des meubles, le mot meuble prenant ici son sens le plus large. Il existe d'abord entre le prix de la terre et le prix des denrées agricoles une étroite corrélation; car le loyer des superficies exploitées constitue, avec la main-d'œuvre, la plus lourde charge du cultivateur. L'industriel lui-même est forcé de tenir grand compte des valeurs locatives qui grèvent son budget.
Or, en France, la terre a beaucoup baissé (au moins d'un quart) depuis 1875; mais auparavant sa valeur avait progressé extraordinairement : le prix
moyen de l'hectare s'était trouvé quadruplé en moins de cent ans (500 francs avant la Révolution, près de 2.000 francs vers la fin du second Empire). Et, sans doute, une portion notable de cette plus-value n'était que la restitution de tout ce que, au jour le jour, le sol national avait absorbé de travail et d'argent; mais la concurrence avait fait le reste*
La propriété bâtie a eu, elle aussi, ses vicissitudes et ses crises. On l'évaluait à 20 milliards au milieu du siècle dernier; on l'évalue à 55 milliards au commencement du xx® siècle. Et, là encore, l'augmentation vient surtout des maisons nouvelles qu'on a bâties. Cependant certaines villes ou certains quartiers ont changé de valeur sans changer d'aspect. Et ces fluctuations, générales ou locales, réagissent sur le coût de beaucoup de produits.
Hausse des salaires. — On trouverait diflicilement un prix de revient ou un prix de vente qui, au nombre de ses facteurs, n'ait pas à faire figurer des frais de main-d'œuvre. Et, comme le xix® siècle a vu les salaires doubler, sinon plus (voir chap. xvi), il est clair qu'il y a eu là de quoi influencer tous les autres prix. Seulement cette cause de hausse s'exerce d'une manière fort inégale, parce que rien n'est plus variable que l'importance proportionnelle de l'élément salaires dans les diverses productions tant agricoles qu'industrielles.
L'enquête de 1861-1865 arbitrait la part des frais de main-d'œuvre dans le coût des objets manufacturés à moins de 3 p. 100 pour les fabrications alimentaires et à plus de 40 p. 100 pour les industries extractives. Pour l'ensemble des seize groupes considérés, la proportion moyenne était de 14 p. 100. A ce compte, si la quantité de labeur humain nécessaire pour obtenir les divers produits industriels n'avait jamais
varié, on pourrait admettre grosso modo qa^une valeur de 100 francs en marchandise impliquait 8 ou 9 francs de salaires sous le premier Empire, 14 francs environ sous le second, et quelque 25 francs aujourd'hui. On peut se faire ainsi une idée de ce que doit être pour le prix de revient Faugmentation provenant de la hausse des salaires.
Mais, on Ta montré tout à Theure, la somme de travail nécessitée par la production industrielle a considérablement diminué, toutes choses égales, en raison de la transformation des procédés de fabrication, de sorte que, dans bien des cas, le doublement des salaires n*empôche pas qu'il y ait aujourd'hui dans 100 francs de marchandise moins de frais de main-d'œuvre qu'autrefois. Ce paradoxe, si c'en est un, défie toute contradiction. Et, assurément, la hausse du salaire n'en est pas moins, pour les prix de revient, une cause d'augmentation : la cause se fait toujours sentir; seulement elle se trouve compensée et au delà, dans bien des ateliers, par une influence contraire. L'artisan d'aujourd'hui faisant faire en une heure aux machines qu'il dirige ce que l'ouvrier d'autrefois mettait 10, 20 ou 100 heures à faire lui-même, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'on ait pu doubler les salaires tout en réduisant de 25, 50 ou 75 p. 100 parfois le prix de certains produits de nos usines.
L'impôt. — Rien de plus évident et rien de plus immédiat que l'influence exercée sur les prix par les lois fiscales. Il est rare que la création de taxes nouvelles n'aflfecte pas, directement ou indirectement, certains commerces et, lorsque les exigence budgétaires se trouvent tout à coup accrues dans un pays par les fautes qu'on y a commises ou par les malheurs qu'on y a subis, le coût de la vie
s'en ressent vite. 11 serait superflu d'insister sur une vérité dont les Français ont déjà fait et se préparent à faire une fois de plus la dure expérience. Il y a près de nous des peuples qui, de l'aveu de tous, vivent à moins de frais qu'il y a trente ans. Il en serait de même pour nous si nos finances avaient été sagement conduites. Mais, malgré trente ans de paix, nos impôts vont s'alourdissant d'année en année, et le renchérissement s'ensuit. Ce ne sont pas seulement les perceptions effectives du fisc qu'il faut voir ici, mais aussi les répercussions d'un régime douanier de plus en plus restrictif. Les droits exorbitants qui guettent à la frontière les blés, les viandes, les fers, les charbons... d'origine étrangère, font indirectement peser sur les consommateurs une surcharge annuelle d'im bon milliard de francs. Ainsi du reste.
La spéculation. — Autre chose est le commerce, autre chose est la spéculation. Mais la spéculation tend à envahir de plus en plus le monde des affaires, et certains prix n'en subissent que trop l'influence. U y a deux espèces de spéculateurs : ceux qui cherchent seulement à deviner la hausse ou la baisse ; et ceux qui cherchent à provoquer artificiellement la baisse ou la hausse en faussant le jeu naturel de l'offre et de la demande. Ces derniers font beaucoup de mal et malheureusement les lois, en ce qui les concerne, sont difficiles à bien faire et plus difficiles encore à bien appliquer. On n'arrive qu'exceptionnellement à punir les auteurs de ces nouvelles sensationnelles et mensongères qui, apportées ou télégraphiées à la Bourse au moment opportun, font brusquement monter ou descendre telle ou telle valeur. Et l'on a plus de peine encore à défendre l'intérêt public contre les agissements de
ceux qui s'appliquent à surfaire ce qu'ils ont à vendre, soit par la voie de ces prospectus illusoires auxquels la complicité de la presse assure tant de puissance, soit par la voie non moins efficace de l'accaparement. Ce n*est pas ici le lieu d'exposer l'organisation et les faits et gestes de ces syndicats^ de ces trusts, de ces rings, de ces pools, de ces corners, de ces cartells dont l'Amérique n'a pas gardé longtemps le monopole. Leur influence sur les prix n'a jamais été jusqu'ici aussi forte ni aussi durable qu'ils l'espéraient : mais la nier serait puéril.
Fluctuations alternatives de la prospérité publique. — L'observation révèle que la vie des peuples civilisés et riches comporte une sorte de flux et de reflux quasi périodique. On y voit alterner, plusieurs fois par génération, les périodes A' inflation, comme disent les Anglais, et les périodes de dépression. Pendant la période prospère, l'activité des affaires va croissant; il y a du crédit pour tout le monde et tout le monde en use; une sorte d'optimisme universel accélère le mouvement commercial sous toutes ses formes : production, consommation, circulation, spéculation surtout. Au début, c'était la santé ; bientôt c'est la fièvre, accompagnée parfois d'un peu de délire. La crise alors est proche : elle éclate, aussitôt suivie de grands écroulements. Et il va falloir des années pour la liquider : années stériles, période ingrate, où la défiance et le découragement paralysent ceux même que le krach n'a pas personnellement meurtris. Puis, à un moment donné, le décor change encore une fois. La voie est libre. Hommes et choses commençaient à s'ennuyer de leur inaction. On va se remettre à marcher, en attendant qu'on se reprenne à courir.
De cette évolution, que Clément Juglar a si bien
mise en lumière, le mouvement des prix a toujours été un des facteurs essentiels. Ils y jouent à la fois un rôle actif et un rôle passif. La période prospère a pour caractéristique la hausse, qui résulte naturellement de la concurrence que se font tous ces capitaux qui cherchent fortune. Le crédit aidant et la spéculation aussi, les prix montent plus haut même que ne les y convierait la situation réelle du marché. Celui qui a revendu 120 ce qu'il avait payé 100 est encouragé à recommencer. Comme son gain a stimulé sa hardiesse tout en élargissant ses disponibilités, il rachètera volontiers à 125, comptant revendre à 150 ; et ainsi de suite. La hausse appelle donc la hausse et contribue elle-même à Taccélération des échanges, jusqu'au moment où l'exagération du mouvement provoque enfin des résistances et où, faute de nouveaux preneurs, ceux qui ont payé le plus cher vont se trouver aux abois... Le crédit se resserre alors, subitement; et la crise commerciale devient vite crise monétaire. Les réserves métalliques des banques sont mises en réquisition. Le taux de l'escompte s'élève. Tel qui naguère achetait sans compter va se voir contraint de vendre à tout prix. L'heure de la baisse est venue et il y a des chances pour qu'elle persiste; car, de même que tout à l'heure la hausse engendrait la hausse, la baisse va maintenant engendrer la baisse.
L'intervalle d'une crise à l'autre — c'est généralement une dizaine d'années — tend donc à se partager en deux phases, caractérisées l'une par la baisse, l'autre par la hausse des prix; et cette re-r marqua ble alternance peut presque toujours être discernée au milieu des autres fluctuations, à périodicité plus courte ou plus longue, qu'impriment aux prix les diverses causes de variation dont il a déjà été parlé.
Et Ton conçoit de mieux en mieux que, dans cette mêlée, la plus-value ou la moins-value de Tunité monétaire ne puisse avoir qu'exceptionnellement les effets presque mathématiques que suppose la théorie quantitative.