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Voir Anatole France, Sur la pierre blanche

l'avenir d5 la monnaie. 235

Qu'est-ce que le comptabilisme ? L'opulent fondateur de l'Institut des sciences sociales de Bruxelles s'est essayé plus d'une fois à le dire et, malgré l'obscurité de ses explications, il nous semble qu'on peut résumer comme suit le mécanisme nouveau sur lequel il compte pour régénérer le monde.

Supposez qu'il existe quelque part, en haut lieu, un grand livre, un registre énorme, où chaque particulier ^ aurait un feuillet à son nom. Moyennant hypothèque générale sur votre bien, il vous sera ouvert là un crédit d'importance correspondante, et ce crédit sera, au jour le jour, grossi de toutes vos recettes, réduit de toutes vos dépenses, comme un compte courant. On vous délivrera, d'ailleurs, dans les limites de ce crédit mobile, des carnets qui vous serviront de bourse. Voulez- vous acheter une boîte de bonbons? Rien de plus simple. Elle est marquée 5 francs, ou 5, tout court. Vous détacherez de vos carnets, en le poinçonnant, un coupon de cinq unités : le confiseur le collera sur ses carnets à lui et, dûment averti de la transaction, le registre central augmentera de 5 le crédit du confiseur et réduira le vôtre d'autant. Donc plus d'or, plus d'argent, plus de ces symboles surannés que l'esprit nouveau réprouve : rien que du papier, de la gomme et des écritures ou, comme dit M. Solvay, « des écriturements ». Et, quand tout le monde s'y sera mis, l'unité monétaire, devenue aussi immatérielle qu'un chiffre, échappera par cela même à toutes les causes de perturbation qui peuvent actuellement l'influencer. Ce sera le numérateur, le numéraire par excellence; et, comme les prix n'en continueront pas moins à monter ou à descendre, tout ira bien. Tout ira d'autant mieux que ce ne sont pas seulement les biens présents du capitaliste qui pourront, en s'hypothéquant, autoriser l'ouverture d'un compte, mais aussi les gains futurs du travail-

leur et que, de la sorte, Tenfant même, en naissant, trouvera dans son berceau un bon petit carnet, gagé par les services qu'attend de lui la collectivité. Et alors « comptabilisme et productivisme ! libre socialisation! capacitariat-ppoductiviste-généralisé! disparition graduelle de Tanarchisme économique des individus dans la société nationale et de Tanarchisme économique des nations dans la société universelle! etc... etc.. » Je condense: je ne songe pas à analyser.

Cette conception grandiose ne semble pas à Tabri des objections : mais Tauteur les craint peu. L'ambition suprême du nouveau Morus est de se voir qualifier d'utopiste, car, dit -il, « l'utopie n'est que la phase préparatoire de la toute grande réalisation » . Nous venons de feuilleter quelques-uns des plans élaborés, en vue de l'avenir, par des cerveaux ingénieux qui se montrent moins frappés des bienfaits de la monnaie métallique que de ses imperfections. N'est-ce pas le cas de dire que le mieux peut être l'ennemi du bien? A examiner froidement les solutions que je viens de passer en revue et d'autres encore qui leur ressemblent, la conclusion suivante s'impose :

Si, par impossible, la France se trouvait mise au régime des stocks monétaires artificiels, ou au régime de l'étalon commercial multiple, ou au régime des bons de travail, ou au régime du comptabilisme et des écriturements, les difficultés et les protestations seraient telles que la foule acclamerait comme un sauveur, comme un bienfaisant génie, l'homme qui viendrait resubstituer à toutes ces chinoiseries la monnaie pure et simple, la monnaie métallique, la monnaie d'or étalon, et ses fidèles auxiliaires, argent, billon, billets... Ce n'est pas un instrument parfait que notre monnaie : la perfection n'est pas de ce

monde : mais c'est un instrument facile à manier et conforme aux exigences naturelles de la mentalité humaine. La preuve en est que, moyennant quelques variantes, ce mécanisme a pu convenir à toutes les époques, à tous les pays, à toutes les races, à tous les états sociaux. Et, quand il a mal fonctionné, la faute en était moins à la machine elle-même qu'aux mauvais ouvriers qui en avaient pris la direction. Étant donné la souplesse dont elle a toujours fait preuve, il est permis de croire qu'elle saura se prêter encore à de nouvelles évolutions et qu'elle suffira longtemps, sinon toujours, aux besoins de l'humanité. L'histoire des assignats de la Révolution prouve assez qu'une monnaie abstraite, loin d'éviter les inconvénients de nos espèces métalliques, serait plus sujette encore à changer de valeur. La crise de l'argent a été, à son tour une instructive leçon. Le bimétallisme est aujourd'hui jugé et nous ne pensons pas qu'on y revienne de si tôt. Les mines d'or sont maintenant assez productives pour que l'or puisse peu à peu devenir la vraie monnaie du monde entier. 11 n'y aurait péril pour l'état de choses actuel que si Textrac^tion du métal jaune arrivait à se développer outre mesure. On a vu que l'humanité s'est contentée, jusqu'ici, d'un volume d'or qu'on exagérerait en le représentant par un cube de dix mètres de côté. La découverte de quelques montagnes d'or fin serait pour l'économie générale des peuples une terrible secousse et il faudrait alors invoquer le secours de la chimie pour trouver à l'or un digne successeur. Mais, après tant d'explorations et de recherches, il est douteux que les trouvailles qui restent à faire puissent excéder de beaucoup, comme importance, celles qui ont déjà été faites.

L'hypothèse contraire, celle de l'épuisement des dépôts aurifères, semble, pour longtemps, plus im-

probable encore. II reste sans doute bien des milliards à faire sortir de terre. Et, de plus, nos descendants conserveront mieux sans doute que nos ancêtres leurs richesses métalliques, anciennes ou nouvelles. On les remuera moins. Dans Tantiquité, la majeure partie des métaux précieux venait s'emmagasiner dans les temples et les palais, le plus souvent sous forme d'objets d'art, sceptres et couronnes, vases et statues... A l'avenir, l'or s'accumulera surtout dans les caves des banques, à l'état de monnaies ou à l'état de lingots. Déjà, rien qu'en Europe, les banques d'émission détiennent pour plus de 10 milliards d'or* et pour près de 3 milliards d'argent*.

Les peuples toucheront de moins en moins à ces lourdes réserves, parce que le papier saura de mieux en mieux s'en incorporer la valeur. Souhaitons néanmoins, ne fût-ce que pour le plaisir des yeux, que les hommes n'en arrivent pas à employer exclusivement les billets. Certains États, même en Europe, se sont trouvés à ce point démunis d'espèces métalliques, même de menu billon, qu'on y payait avec du papier ce que nous payons avec des sous. L'Italie, près de nous, a connu cette extrémité, et quels affreux chiffons il y fallait manipuler ! C'était pire encore dans telles de nos colonies où les nègres, qui n'ont pas de bourses parce qu'ils n'ont pas d'habits, donnaient à ce qu'on appellerait ici leur argent de poche les plus fâcheux refuges. L'hygiène n'était pas seule à en souffrir. Numismatique à part, une belle pièce

1. Situation au l®' octobre 4906 : Banque de France, 2.836 millions ; Banque de l'État russe, 2.177; Banque d'Autriche-Hongrie, 1.185; Banque d'Angleterre, 791 ; Banque d'Italie, 665 ; Banque impériale d'Allemagne, 642, etc.

2. Situation au i" octobre 1906 : Banque de France, 1.044 (au pair) ; Banque d'Espagne, 616; Banque d'Autriche-Hongrie, 301; Banque d'Allemagne, 202, etc.

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d'or, une jolie pièce d'argent seront toujours choses agréables à voir; et, eu égard à la diversité des effigies, ce sont de vrais petits musées que nos portemonnaies.

L'idée que, dans mille ans, les hommes régleraient encore leurs comptes comme nous n'a donc rien d'inacceptable. Nous le souhaiterions presque en voyant ce que risqueraient d'être les autres solutions du problème. Espérons seulement que d'ici là l'unification se sera faite dans les unités monétaires et que les mêmes valeurs porteront partout les mêmes noms.

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