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CHAPITRE XX

L AVENIR DE LA MONNAIE ET LA MONNAIE DE l'avenir.

La prudence nous conseillerait peut-être de réduire ce dernier chapitre à un simple point d'interrogation. Il est dangereux de prophétiser quand on n'est pas prophète, et qui peut aujourd'hui se vanter de l'être ? Les plus grands faits économiques du XIX® siècle ont été des surprises, non seulement pour la foule ignorante, mais même pour les hommes de science, qui ne les avaient nullement pressentis. Que de vues erronées même chez de puissants esprits ! Arago et Thiers se sont trouvés d'accord pour contester aux chemins de fer naissants toute valeur pratique. La crise agricole fut la négation de ce qu'avait dit et prédit Ricardo. Michel Chevalier, loin de s'attendre à la chute du métal-argent, cherchait des remèdes contre la baisse de l'or. Et le géologue Suess venait d'annoncer l'épuisement prochain des richesses aurifères du globe quand la production des mines prit, de tous côtés, l'extraordinaire essor que . l'on sait» De tels exemples recommandent la circonspection aux maîtres, à plus forte raison aux disciples. On ne s*essaiera donc pas à esquisser ici l'histoire monétaire des temps futurs; aussi bien nos contemporains s'en inquiètent peu et nos arrière-neveux, pour la connaître, n'auront pas besoin de nous.

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Il est néanmoins certaines questions qu'on a peine à ne point se poser, dût-on renoncer d'avance à y répondre. Et voici celle qui prime toutes les autres. La monnaie, telle que l'ont comprise et pratiquée tant de générations, durera-t-elle autant que l'humanité même ou est-elle destinée à disparaître à un moment donné? Elle n'a pas toujours existé : existera-t-elle toujours, ou fera-t-elle place tôt ou tard à d'autres combinaisons?

Les docteurs qui font le procès de la monnaie se montrent pour elle inégalement sévères.

Il en est qui se bornent à lui reprocher de ne pas tenir ce qu'elle promet. Pour mesurer les valeurs, il faudrait une valeur invariable en droit et en fait. Or on a dû reconnadtre (chap. xiii) que nos espèces d'argent et d'or ont toujours été, par elles-mêmes, susceptibles de plus-value ou de moîns-value, tout comme le fer ou le platine, tout comme le plomb ou l'aluminium. C'est un mètre élastique que la monnaie et cette élasticité, dont Locke lui faisait déjà grief, n'a pas diminué depuis Locke : au contraire. Y a-t-il à cela un remède possible?

Beaucoup l'ont cherché et plusieurs se sont flattés de l'avoir découvert.

Ceux pour qui la théorie quantitative est article de foi se sont quelquefois demandé s'il n'y aurait pas moyen d'immobiliser la valeur de la monnaie en augmentant ou en réduisant, d'office, le volume de la circulation. C'est bien à quoi tendent, quand il y a lieu, le jeu de l'escompte, le cours des changes et les libres courants internationaux; mais, quand ces réactions automatiques ne suffisent point, pourquoi, dit-on, l'autorité gouvernementale n'interviendraitelle pas, une fois de plus? A l'instar de ces vastes réservoirs qui servent à régulariser le débit de certains fleuves, protégeant tour à tour les riverains contre la

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sécheresse et contre rinondation, l'État ne pourrait-il pas, alternativement, grossir ou raréfier lui-même le numéraire disponible, métal ou papier, et neutraliser ainsi les autres influences qui viennent parfois altérer la valeur propre des monnaies? Sans doute il y a des cas où la sollicitude des pouvoirs publics peut utilement s'exercer en ce sens. L'Inde anglaise en a eu la preuve, depuis 1893, et l'Union latine aussi, il y a trente ans. Mais, dans les circonstances ordinaires-dé la vie monétaire des peuples, l'ingérence de l'État me semblerait plus inquiétante que désirable. Il lui faudrait, pour éviter les fausses manœuvres, une double infaillibilité : infaillibilité dans l'appréciation du but à atteindre, infaillibilité dans le dosage alternatif des émissions et des retraits. Et que de tentations auxquelles il faudrait résister, sans quoi ce système soi-disant perfectionné ramènerait vite les errements du temps passé, alors que la trésorerie royale faisait la livre tournois lourde ou légère selon qu'il s'agissait pour elle de recevoir ou de payer !

Quelques auteurs donnent à entendre que tout irait bien si, dans les contrats à longue échéance, les seuls, disent-ils, que puissent inquiéter les fluctuations éventuelles de la puissance acquisitive du numéraire, il était loisible aux parties d'exprimer leurs engagements en marchandises, au lieu de les exprimer en or. Je ne vois pas que rien les en empêche. La constitution d'une rente payable en blé serait aussi licite que la constitution d'une rente payable en or. Les particuliers avaient souvent recours à cet expédient au temps des assignats et l'État lui-même en vint alors à chififrer en « myriagrammes de froment » le traitement des membres du Corps législatif, l'indemnité des académiciens, les gages des nourrices, etc.. En Angleterre, la chose n'avait jadis rien d'inusité. La

reine Elisabeth obligea les collèges d'Oxford, de Cambridge, d'Eton, à stipoldr en blé le fermage de leurs terres, et Jevons, il y a trente ans, les en félicitait, ces établissements étant ainsi devenus beaucoup plus riches qu'ils ne Teussent été autrement; mais, depuis trente ans, le mouvement s'est renversé et Taflaire est devenue moins avantageuse. La monnaie-blé, en fait, est sujette à plus d'instabilité encore que la monnaie-or et serait-il juste qu'ayant emprunté la valeur de dix sacs de grain en temps de disette, je pusse me libérer avec une livraison égale en temps d'abondance?

Il y aurait bien ce qu'on a appelé « l'étalon commercial multiple ». Les bimétallistes faisaient au double étalon, argent et or, un mérite de ce qu'en donnant à la valeur monétaire deux bases au lieu d'une, il la consolidait d'autant. Et alors, a-t-on dit, pourquoi ne pas faire dans cette voie un pas de plus? On créerait des papiers convertibles, non pas en une denrée unique, mais en un assortiment de produits variés. Le billet de mille donnerait droit, par exemple, à cinq hectolitres d'orge, plus une demi-balle de coton, plus trois pains de sucre, plus dix kilogrammes de café, etc... Cela étant, ce que l'ayant droit perdrait d'un côté, au cas de baisse, il aurait chance de le regagner de l'autre. Peut-être. Cependant il pourrait y avoir perte ou gain sur toute la ligne, autant et plus qu'avec l'or. Puis quelle complication! On se croirait revenu au troc des âges préhistoriques.

Et ce serait une bien insuffisante simplification que celle dont on trouve l'idée dans Joseph Lowe (1822), dans G. R. Porter (1838), dans Jevons (1876). « On organiserait une commission officielle permeinente, revêtue d'une sorte d'autorité judiciaire, dont les employés enregistreraient les prix courants des marchandises et par des calculs judicieux, en déduiraient

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les variations du pouvoir de l'or. Les décisions de cette commission seraient publiées, mensuellement, et la quotité des paiements à effectuer par chacun serait fixée en conséquence, b Supposons la présidence de ce tribunal des prix confiée à M. Sauerbeck. Si j'avais, en 1881, prêté à mon voisin 500 livres sterling remboursables en 1900, les index-numbers de notre honorable collègue indiquant, d'une date à l'autre, une baisse moyenne de 12 p. 100 {voir page 180), au lieu de 500 livres, je n'aurais à en réclamer que 500 X rh' c'est-à-dire 440. Jevons trouvait cela très simple, très pratique. Moi pas. Et je suis sûr que l'honorable M. Sauerbeck lui-même reculerait devant les responsabilités d'une telle magistrature.

Aussi bien ce serait là régler sur des bases nouvelles l'usage de la monnaie : ce ne serait pas en supprimer l'usage.

Les programmes socialistes, eux, promettent l'abolition pure et simple de la monnaie et prétendent qu'ils serviraient ainsi la morale en même temps que la justice. C'est que, par une équivoque analogue à celle qui fait le fond de la vieille doctrine mercantile, les satiristes imputent volontiers à l'or et à l'argent toutes les iniquités, toutes les misères ambiantes. Dans cet esprit, plus d'un réformateur a déclaré la guerre à cette monnaie autour de laquelle on voit tant de passions s'agiter. Thomas Morus, oubliant le mot de Vespasien, montrait les habitants de son Utopia salissant ou déshonorant les métaux précieux pour les vouer au mépris public : « C'est en argent ou en or qu'ils font, dit-il, leurs pots de chambre et leurs chaises percées; les chaînes des esclaves également. » Mais cela se passait au pays d'utopie et les hommes d'aujourd'hui ne se laisseraient facilement dégoûter ni de l'or ni de l'argent. En sera-t-il autrement des générations futures?

Les préventions du collectivisme moderne contre la monnaie métallique s'inspirent surtout des thèses de Karl Marx, thèses mainte fois réfutées et que le simple bon sens condamne, mais qu'applaudissent de confiance les auditoires populaires, parce qu'elles flattent leurs passions. Pour l'auteur du Capital, « la substance de la valeur, c'est le travail ; la mesure de sa quantité, c'est la durée du travail ». Il n'est plus question là d'appréciations individuelles ni de libre concurrence. La marchandise n'étant plus que « du travail cristallisé », la valeur devient, comme la densité, une qualité intrinsèque des choses, et deux produits où s'est trouvé incorporé un égal quantum de main-d'œuvre ont et garderont par cela même une égale valeur. Cela étant, à quoi bon la monnaie ? Le bon de travail suffira atout. Quand j'aurai travaillé huit heures, bien ou mal, l'État me donnera un papier le constatant et ce papier ne sera pas « thésaurisable », mais je n'aurai qu'à le rapporter au service compétent pour me faire attribuer en échange, dans les limites de mes besoins, ofiiciellement constatés et mesurés, le produit de huit heures de travail agricole, industriel, artistique : une jaquette ou un jambon, une course en automobile ou un fauteuil d'orchestre à l'Opéra. Quelle administration il faudra, direz-vous ; quelle bureaucratie! En effet; mais, dans ce temps-là — heureux Français ! — tout le monde naîtra fonctionnaire. Le boulanger fera du pain pendant six heures : le reste du temps, il fera de la statistique ^ Telle s'annonce la Cité de l'avenir et comment, s'il y fallait croire, ne pas en envier les fortunés citoyens?

« Les bons de travail, ce n'est pas pratique », objecte M. Ernest Solvay ; « mais il y a le comptabilisme qui fera merveille quand on voudra bien l'essayer ».

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