‹ La monnaieChapitre 6 sur 54 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

notions générales.

l'Échange. — la valeur. — la monnaie.

L'échange. — La civilisation ne vit pas seulement des dons de la nature et du labeur de riiomme. Il lui faut aussi l'échange, sous toutes ses formes. Et qu'est-ce que l'échange? Les enfants même ne l'ignorent pas. Il y a échange entre deux personnes quand la première donne à la seconde une chose et en reçoit d'elle une autre, à titre de compensation. Donnant donnant, comme dit le proverbe. Do ut des, comme disaient les jurisconsultes de l'ancienne Rome. Au sens économique du mot, l'échange peut s'entendre non seulement de produits concrets et matériels, mais encore de services rendus : do iitfacias^ facio ut des, fado ut fadas,,. Quand c'est un objet qu'on donne et un objet qu'on reçoit, l'échange s'appelle aussi le troc.

La pratique de l'échange nous est naturelle. Les animaux n'en ont guère l'idée. Les hommes, au contraire, y sont vite amenés, ayant l'intelligence qui leur révèle les avantages de l'opération, la sociabi-

LA MONNAIE. l

leté qui leur en fournit roccasion, la parole qui leur permet de faire des offres et de discuter les conditions de l'affaire.

Ce que les hommes comprennent aisément, là même où la science ns le leur enseigne pas, c'est que réchange, l'échange intelligent et libre tout au moins, profite aux deux parties en cause : sans quoi elles s'abstiendraient.

Oui, l'échange nous enrichit, tout comme le travail, et l'on n'aurait que l'embarras du choix pour justifier cette affirmation par des exemples probants.

Si, dans une tombola, un petit garçon a gagné une poupée et une petite fille un fusil, tous deux seront déçus; mais une simple permutation suffira pour changer leur déconvenue en joie.

Si un Allemand qui ne sait pas l'anglais se trouve posséder un Shakespeare et si un Anglais qui ne sait pas l'allemand se trouve posséder un Gœthe, il y aura bénéfice évident, pour l'un et pour l'autre, à faire l'échange de ces ouvrages. Etc..

A vrai dir<5, il ne s'agit, en pareils cas, que de simples expédients, sans lendemain ; et si l'échange ici-bas n'allait pas plus loin, le bienfait en serait intermittent et limité. Mais, dans les sociétés humaines, même dans les sociétés primitives, l'échange est devenu tout autre chose que cela. Transportons-nous, par la pensée, dans une de ces tribus arriérées qui, sur certains points de l'Afrique ou de l'Océanie, perpétuent encore, au xx® siècle, les rites de la vie sauvage. Là pas de troupeaux, pas de culture, pas d'industrie digne de ce nom. On n'y connaît guère, comme moyens d'existence, que la chasse et la pèche. Eh bien, c'est assez pour que la division du travail puisse s'instituer utilement. Voici une famille qui, campée au bord de l'eau, s'adonne à la pêche et prend plus de poisson qu'elle n'en pourrait manger; et

voilà, non loin d'elle, une autre famille qui, se livrant à la chasse, abat force gibier. Une entente est tout indiquée entre les deux groupes. Qie le chasseur remette au pêcheur, chaque ,soir, la moitié de son butin, et réciproquement : tous y gagneront d'avoir une nourriture moins monotone. Et c'est déjà, sur une petite échelle, Toi'ganisation de l'échange.

Mais que de progrès à faire dans cette voie ! L'échange, qui fut d'abord l'exception, devient peu à peu la règle ici-bas, favorisant dans toutes les directions cette répartition méthodique du travail dont Adam Smith a le premier mis en pleine lumière les. merveilleux effets. De génération en génération, le travail va se divisant, se spécialisant davantage et, par cela même, il devient de plus en plus efficace, de plus en plus fécond. Les métiers et les professions ne tardent pas à s'organiser. Chaque individu alors se perfectionne dans l'art qu'il a choisi, par cela seul que ses efforts, au lieu de se disperser, se concentrent sur une tâche unique. Seulement si l'un fait du blé et l'autre du vin, celui-ci des tissus et celui-là des armes, il faut, pour donner satisfaction à la multiplicité des besoins existants, que cette production spécialisée puisse passer de main en main. Il faut que les produits se divisent, comme s'est divisé le travail. Un partage incessant s'impose et c'est l'échange qui se chargera d'y pourvoir. Ainsi élevé à la hauteur d'une institution, l'échange s'appellera bientôt le commerce et son rayon va graduellement s'étendre : commerce local, d'abord; puis commerce interprovincial; plus tard commerce extérieur. D'une hémisphère à l'autre, maintenant, les produits circulent et voyagent. Il y a pour des milliards de marchandises en route, sur terre et sur mer, à toute heure. Et cela pour le commun avantage des producteurs qui ont ainsi vingt peuples pour clients et des consomma-

teurs qui voient venir à eux, de près et de loin, tout ce qui peut leur être nécessaire, utile ou agréable.

En fait, le monde entier est arrivé de nos jours à former un immense atelier et un immense marché où réchange règne en maître. Grâce à l'échange, l'agriculteur, l'industriel, l'artiste... sait qu'il pourra écouler sa production personnelle et acquérir en retour, sur la production d'autrui, ce qu'il ne produit pas lui-même. Dès lors son ambition sera d'exceller dans sa partie, pour produire le mieux et le plus possible.

Cela est si vrai que, en tout pays, rien n'est maintenant si ordinaire que de voir des gens passer leur vie à fabriquer des produits dont ils ne font, par eux-mêmes, aucun usage. Les professeurs d'économie politique se plaisent à citer, comme tels, le pêcheur de perles de la mer des Indes ou le nègre des champs de diamants de Kimberley. Mais, sans aller si loin, nombreux sont les Français à qui s'appliquerait aussi le mot de Virgile : sic s>os non çobis. Dans certaines de nos campagnes, le paysan éleveur de bétail ne mange pas de viande et, dans les villes, le bijoutier, l'armurier, l'encadreur, le carrossier... n'opèrent guère que pour autrui.

L'échange est ainsi devenu le grand ressort et le grand distributeur de la vie économique, le grand metteur en œuvre, le grand utilisateur des choses et des hommes. L'échange assure :

1° l'utilisation d'une foule de produits qui, sans lui, faute de débouché, resteraient inexploités;

2° l'utilisation d'une foule de capacités ou de talents qui, sans lui, ne pouvant s'exercer d'une manière lucrative, resteraient inactifs et même ignorés.

En réalité, le monde moderne doit en grande partie ses progrès et sa prospérité à l'échange, manifestation quotidienne de cette solidarité humaine dont tant de gens parlent aujourd'hui comme d'une nouveautés

Et le collectivisme même, qui serait la négation de la concurrence et de la propriété, ne supprimerait l'échange qu'en apparence, car plus que jamais s'imposeraient, dans cette hypothèse, la spécialisation du travail et la distribution des produits.

Nous voilà édifiés, d'une manière générale, sur la nécessité de l'échange et sur ses bienfaits. Mais il a aussi ses difficultés. Un exemple suffira pour les faire comprendre.

Si, après récolte faite, j'ai pour ma consommation trop de blé et pas assez de vin, tandis que mon voisin a trop de vin et pas assez de blé, le simple bon sens nous conviera à troquer du blé contre du vin. Mais, d'accord sur le principe, il restera à régler l'exécution. Combien de blé vais-jc offrir? Combien de vin vais-je exiger? Il n'y a plus ici conformité d'intérêts, mais opposition. Je trouverais intérêt à donner peu de blé pour beaucoup de vin ; mon voisin préférerait donner peu de vin pour beaucoup de blé. De ce petit procès, où nous sommes à la fois plaideurs et juges, quelle sera la vraie solution et comment faudra-t-il opérer pour que nous ne puissions nous croire et nous dire lésés ni l'un ni l'autre?

La valeur. — C'est ici qu'apparaît et s'impose, avec toutes ses conséquences, l'idée de valeur.

Que vaut, à l'hectolitre, le blé que je vais livrer? Que vaut, à l'hectolitre, le vin que je vais recevoir? Si nous le savions,. l'équation s'établirait d'elle-même.

Mais, d'abord, qu'est-ce donc exactement que la valeur des choses et d'où vient que, selon les cas, elle est petite ou grande? Énigme troublante qui pèse sur toute l'économie politique. Et cela de l'aveu des adversaires comme des défenseurs de cette science. Pour Proud'hon lui-même, la valeur en était « la pierre angulaire » et il se rencontrait ainsi,

b THEORIE ET LEGISLATION.

une fois par hasard, avec son terrible contradicteur, Frédéric Bastiat, pour qui « la science économique se résume dans le mot de valeur, dont elle n'est qu'une longue explication ». — « La théorie de la valeur, écrit encore Bastiat, est à l'économie politique ce que la numération est à l'arithmétique! »

Règle générale : quand un mot est difficile à définir, cela se reconnaît au nombre même des définitions proposées. Celles qu'on a données de la valeur ne se comptent plus. Nous n'entreprendrons pas do les passer en revue. 11 y a la définition naïve, comme quand Littré dit : « La valeur d'une chose, c'est ce qu'elle vaut. » La Palisse eût parlé de même. Il y a la définition profonde et mystérieuse, comme quand M. Yves Guyot dit : « La valeur, c'est le rapport de l'utilité possédée, par un individu au besoin d'un autre individu. » On en a suggéré vingt autres qui ne sont pas meilleures.

L'embarras des auteurs vient de ce que, dans la plupart des langues, vivantes ou mortes, le mot « valeur » cumule deux acceptions différentes, et que l'on ne peut confondre impunément « la valeur en usage » avec « la valeur en échange » .

Cette dualité, au fond, n'est pas une découverte récente : bien avant Smith et Turgot, elle avait été pressentie, comme tant d'autres vérités, par Aristote et aussi par saint Thomas d'Aquin. Mais les esprits superficiels s'y laissent encore prendre.

Voici la distinction à faire.

La valeur en usage d'une chose, clest l'intérêt qu'un homme attache ou attacherait, personnellement, à la possession de cette chose.

Et sa valeur en échangey c'est, d'après l'opinion commune, la puissance acquisitive dont elle se trouverait douée, au cas où le possesseur serait disposé à s'en dessaisir.

Entre ces deux valeurs la connexité est manifeste, mais il n'y a point identité et il peut y avoir inégalité ; car nous ne jugeons pas de la même façon C(î qui est à notre service exclusif et ce qui n'est pour nous qu'un article de commerce éventuel. Il se peut que je tienne infiniment à une lettre, à une photographie, à une boucle de cheveux que vous jetteriez au feu. Et il est naturel que mon voisin, le grand marchand de bois, voie d'un tout autre œil les arbres qui, dans son jardin, lui prêtent, chaque été, leur ombre familière et les baliveaux qu'à vingt lieues de là, il se prépare à acheter ou à vendre. Il existe ainsi pour l'homme, en fait de valeurs, deux poids et deux mesures; et telle est précisément la cause déterminante de cette multitude d'échanges qui s'effectuent continuellement dans le monde. Ce qui me décide à céder certaines choses et à en acquérir d'autres, c'est que les premières me sont moins précieuses qu'à vous et que les secondes me le sont davantage. A ce point de vue, en tant que moteur intime de l'échange universel, la valeur en usage exerce icibas une considérable influence. Mais, en fait, elle intéresse plus la psychologie que l'économie politique. Toute valeur est subjective, puisqu'elle réside, non dans les choses elles-mêmes, mais dans l'esprit de l'homme. Seulement la valeur en usage est bien plus subjective encore que la valeur en échange. Les raisons que j'ai de beaucoup désirer ceci ou cela peuvent m'étre tout à fait personnelles. Dès qu'il s'agit d'échange et surtout de commerce, les considérations purement individuelles passent au second plan et la valeur des choses tend à se mesurer à tout un ensemble de qualités dont la plupart de nos semblables ont coutume de faire à peu près la même estimation.

Voilà pourquoi, dans la vie extérieure, les choses semblent porter leur valeur avec elles. Et, à vrai dire,

neuf fois sur dix, le mot valeur est pris dans le sens de valeur en échange et non de valeur en usage. Les économistes eux-mêmes, une fois en règle avec la théorie, ne s'occupent guère que de la valeur commerciale, c'est-à-dire de la puissance acquisitive des choses. Et ainsi s'explique, malgré tout le talent de leurs initiateurs, la stérilité de ces fameuses théories autrichiennes qui dissertent si ingénieusement sur le mécanisme du désir humain et sur les causes de ses variations. Oui, sans doute, l'intensité du désir dépend, non seulement de la chose et de l'homme, mais aussi des circonstances. Le même pain me fera plus envie si je me trouve à jeun que si j'ai déjà mangé. Mais le boulanger du coin n'en a cure et, que j'aie très faim, ou peu, ou pas du tout, le petit pain d'un sou me coûtera toujours un sou.

Laissons donc dans l'ombre, où elle se complaît, la valeur en usage; ne séparons plus l'idée de valeur de ridée d'échange et voyons comment la monnaie vient en aide à l'une et à l'autre.

La monnaie. — L'échange ne serait jamais arrivé à jouer dans le monde civilisé le rôle prépondérant qu'il y a conquis si le troc en était resté l'unique et nécessaire modalité. Là même où l'idée de valeur s'est fait jour, l'échange direct d'un produit quelconque contre un autre produit présenterait souvent d'extrêmes difficultés et, si l'on nous ramenait d'office à ce régime, ainsi que le demandait Cambon en 1793 ^ nous le jugerions intolérable.

Quels sont donc les inconvénients pratiques du troc? Dans le commerce maritime, on a pu lui faire

4. Cambon demande, dans son rapport du !«' décembre 1793, que « la valeur monétaire de l'or et de l'argent étant détruite » ces métaux soient fondus en lingots et que « le commerce se fasse par échange pur et simple, ce qui bannirait à jamais Tagiotage >.

un mérite d'assurer le fret des navires, aller et retour. Mais, pour les transactions de la vie courante, il entraînerait des complications extraordinaires. M. Maspero a reconstitué, avec pièces à l'appui, le tableau d'une foire égyptienne au temps des Ramàssides. On y voit, entre autres combinaisons du même genre, le citoyen Alimosou troquer un taureau contre une natte, cinq mesures de miel, onze mesures d'huile et sept autres articles divers. Que de pourparlers il avait fallu pour en arriver là ! Ahmasou n'avait peut-être pas besoin de tout cet assortiment ; mais il fallait bien compléter un lot d'importance comparable à celle de l'animal, puisqu'on ne pouvait couper celui-ci en morceaux. En dehors de certaines denrées très usuelles et très divisibles, l'accord devait être si difficile entre les désirs des uns et des autres que la faillite du troc ne pouvait être qu'une question de temps.

Et c'est bien une ère nouvelle qui s'ouvrit quand, pour mieux résoudre le problème quotidien de l'échange, les hommes eurent imaginé et créé l'admirable mécanisme dont la monnaie forme le rouage essentiel. Invention merveilleuse dans sa simplicité et prodigieusement féconde ! Il y a comme un abîme entre l'économie naturelle des premiers âges (la Naturwirthschaft des économistes allemands) et l'économie monétaire [Geldwirthschaft), J.-G. Hofifman estime que les pays les plus favorisés n'ont pu sortir de la misère que grâce à la monnaie. Lauderdale professe que, de tous nos outils et machines, aucun n'épargne à l'homme autant de travail que la monnaie. Et Kluber ne voit — la morale mise à part — que le langage, l'écriture et la poste qui aient pu, au même degré que la monnaie, servir la cause de la civilisation.

Quel est donc ce magique instrument? Qu'est-ce

exactement que la monnaie? Comment se met-elle au service de l'échange et quelles conditions fautil qu'elle remplisse pour exercer efficacement la haute fonction économique et sociale qui lui est dévolue? Voilà ce qu'il faut expliquer.

Une monnaie, c'est tout produit particulier de la nature ou de l'industrie humaine dont une société a fait choix pour être la mesure commune des valeurs et, par suite, l'instrument ordinaire des échanges. Une fois cet intermédiaire, ce tertiiim cornparationis et permutationis choisi et unanimement accepté, tout va bien. Au troc direct, dont on a vu les vices rédhibitoires, la monnaie substitue le jeu alternatif de la vente et de l'achat. L'opération se dédouble : je vends aujourd'hui, j'achèterai demain. Complication apparente, réelle simplification.

Ainsi l'éleveur que je mettais tout à l'heure en scène cédera son bœuf au boucher, quand il en sera temps, moyennant une certaine quantité de monnaie, correspondant à la valeur de l'animal, et pourra ensuite, avec de petites fractions de cette somme, se procurer ici ou là les menues denrées dont il aura besoin. De la sorte, toutes les transactions se ramènent à un type uniforme; et il s'ensuit- une économie considérable d'efforts, de démarches, de soucis. Rien n'a tant contribué à l'assouplissement des relations sociales, comme au développement de l'universel bien-être, que l'invention et l'usage des monnaies.

Telle en est la vertu théorique et pratique que , là où la civilisation est encore à l'état naissant, c'est déjà un sensible progrès que d'avoir imaginé une monnaie, dût-elle ne jamais se montrer. Oui, l'adoption d'une unité fictive, d'une simple « monnaie de compte » sur laquelle on raisonne in abstractOy est déjà un grand avantage, parce que cette unité assure

aux diverses valeurs une commune expression, parce qu'elle les réduit, si Ton peut dire, au même dénominateur, parce qu'elle permet de les chiffrer, de les tarifer, de les combiner et de les comparer entre elles, numériquement.

Mais, si une monnaie purement nominale peut déjà être d'un vrai secours, le bienfait est tout autre quand la monnaie a une existence effective, quand elle revêt une forme concrète, surtout quand, au lieu de consister en un simple signe conventionnel, elle possède une réelle valeur intrinsèque, résultant du travail qu'elle représente et de la réunion de quelques-unes des qualités qui appellent sur les choses les convoitises de l'homme. La monnaie-marchandise, valant ce qu'elle promet, voilà la bonne, voilà la vraie monnaie. Et, sans doute, le fait même de l'investiture monétaire aura pour effet d'assurer au produit spécial qui s'en voit gratifié une faveur plus grande : on aura deux raisons pour une d'en faire cas; mais il importe que, par lui-même, ce produit soit désirable et désiré. Si la démonétisation devait en entraîner l'avilissement absolu, c'est que l'on aurait fait un mauvais choix. Déjà formulé par Aristote et unanimement professé aujourd'hui par les maîtres de la science, le principe de la monnaiemarchandise, de la monnaie-équivalent, est de ceux qui n'ont jamais été impunément violés.

Et là où ce principe est respecté, là où le législateur ne cherche pas à majorer artificiellement la puissance de l'unité monétaire, la monnaie devient vite ce qu'elle doit être : l'instrument et le régulateur. des échanges commerciaux, la mesure générale et comme le mètre des valeurs.

Ajoutons qu'à ce double titre, elle tend bientôt, par la force des choses, à symboliser aux yeux de tous, la richesse elle-même, la richesse dont elle fa-

vorisera également la circulation et la thésaurisation ; car c'est sous forme de numéraire que le capital peut le mieux se transporter d'un lieu à un autre et que l'épargne peut le mieux s'accumuler sur place. La monnaie a donc pour triple office de mesurer les valeurs, de présider aux échanges, d'emmagasiner la valeur. Et, à ce triple titre, on voit partout s'ajouter à ses mérites propres un prestige singulier, presque surnaturel. L'or monnayé n'est plus seulement pour les foules cet instrument, ce mètre et ce véhicule que la théorie nous apprend à y discerner. Pouvant à tout moment s'échanger contre n'importe quoi, se transmuer à volonté, l'or donne par cela même à ceux qui le possèdent et surtout à ceux qui ne le possèdent pas l'impression d'un véritable talisman. Un million en or frappe bien autrement les imaginations qu'un million en maisons ou un million en titres. Et l'or est ainsi devenu dans le monde l'objet d'un culte sui gêner is où les économistes, comme les moralistes et les philosophes, dénoncent une dangereuse idolâtrie, mais qui, malgré leurs protestations, ne s'est peut-être jamais montré plus fervent que de nos jours.

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