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CHAPITRE II

' Au principe fondamental qui veut que les monnaies avec lesquelles on vend et on achète soient elles-mêmes des marchandises et non de simples simulacres, les sociétés primitives se conformaient instinctivement; et, en fait, elles n'allaient pas chercher loin les termes de comparaison dont elles avaient besoin pour y ramener toutes les valeurs échangeables. « Chez les peuples pasteurs, dit Turgot, tout s'apprécia en bœufs et en moutons ; chez les peuples pêcheurs les poissons et chez les peuples chasseurs les peaux de bêtes remplirent le même office ; ce fut le blé, le maïs et l'orge chez les agriculteurs... » Ailleurs c'est l'outil quotidien, l'ustensile familier, qui devient monnaie ; souvent aussi Tornement dont l'homme ou la femme aime à se parera De ces divers produits on fît, soit de simples unités verbales pour le calcul des valeurs, soit un véritable numéraire destiné à être effectivement remis par l'acheteur au vendeur.

Pour voir fonctionner ces monnaies-là, point n'est

i. Gomme le fait observer ingénieusement M. Luzzatti, il y avait économie à prendre pour numéraire ces objets usuels. La monnaie métallique suppose un excédent de richesse disponible. Le bœuf ou le mouton, entre deux paiements, faisait son office de bétail. Et celle monnaie-là, par le croît, était même productive d'intérêt.

besoin de remonter aux âges préhistoriques : il suffît de regarder vivre certaines populations. Il n'y a pas extrêmement longtemps que l'on comptait en clous dans certains villages écossais, en thé au Thibet, en morues sèches à Terre-Neuve, en fourrures au Canada et chez les Japons, en sucre dans le Maryland, en tabac dans la Virginie, en cacao dans le Mexique, en café à Sumatra...

Plus près de nous, l'Afrique défend encore contre rinvasion des espèces métalliques les vieilles monnaies un peu enfantines qui, de temps immémorial, y furent en usage. Avant qu'elles aient définitivement disparu, ce qui sans doute ne tardera guère, il m'avait semblé désirable d'en assurer au Musée monétaire du quai Conti une collection aussi complète que possible et, grâce au concours de l'Union coloniale française, ce désir a pu se réaliser. Il y a là, depuis 1898, toute une série d'authentiques et curieux spécimens des monnaies usitées dans les profondeurs du continent noir.

Celle que les voyageurs connaissent le mieux est le cauri ou la corie : l'un et l'autre se dit ou se disent. La nature seule en fait les frais, puisque c'est une coquille; une jolie petite coquille blanche et polie, ct/prœa moneta. Les cauris pullulent autour des îles Maldives, à Bornéo, aux Philippines...; et depuis des siècles, on s'en est fait un moyen de paiement dans l'Inde, dans le Siam, dans le Laos. Ce billon d'un genre particulier s'est aussi répandu en Afrique, les navigateurs s'en servant comme lest, et l'emploi en est encore général au Soudan. Les cauris valent là plus cher que sur l'Océan Indien ; cependant il en faut posséder des monceaux pour être riche. Aux dernières nouvelles, une pièce d'or de 20 francs représentait 20.000 cauris (soit 10 cauris pour un centime). A Tombouctou, on se procurait

un poulet avec 200 cauris ; mais il en fallait donner 40 ou 50.000 pour un bœuf, 60 ou 70.000 pour un âne, 160 ou 200.000 pour un esclave, 300 ou 400.000 pour un cheval...

Les nègres emploient également comme monnaie de véritables articles de consommation : les feuilles de tabac, les noix de kola, la gomme, les arachides, le sorgho, le mil blanc et le mil rouge. Le mil se met dans des calebasses de dimensions graduées : la plus petite contient dix poignées de grain et se nomme ouoroutali; le niklife est double et le moudou quadruple. Un esclave se paye communément 330 ou 350 moudous de mil.

Mentionnons aussi le sel, dont la valeur va croissant à mesure qu'on s'éloigne des lieux de production. Il y a lieu de distinguer le sel blanc du sel noir ou du sel rouge, et le sel en barre du sel en poudre. Dans le Haut-Niger, les caravanes apportent le sel blanc du nord de Tombouctou. On le taille en morceaux de deux coudées et une main de longueur sur deux mains de largeur et une main et demie d'épaisseur. Quatre de ces lourdes barres font la charge d'un âne ; un chameau en porte sept ou huit. Le sel noir vient de l'Adrar. On en fait des barres moins lourdes que les précédentes. Le sel rouge, qu'on recueille à l'état pulvérulent dans le sable de certains déserts, s'échange contre un volume double de riz ou de mil.

Le sel faisait aussi naguère et fait peut-être encore fonction de monnaie divisionnaire chez les Éthiopiens. Vamulet ou amolé, sous-multiple du talari, consistait en un petit lingot de sel blanc, mesurant de 20 à 25 centimètres de longueur et pesant près de 700 grammes. Les amolés se tiraient de l'ancien lac Alalé-Badd, situé au sud de Massaouah. Le talari d'argent s'échangeait à Harrar contre sept ou huit

amolés et à Addis-Ababa contre cinq ou six seulement, car le transport d'une si pesante denrée en majore vite la valeur.

La verroterie, chose plus portative, se prête aux mêmes transactions; mais chaque sorte n'a cours que dans un rayon limité. Les Soussous veulent être payés en corail, les Foulahs en boules d'ambre. Les Malinkés du Sangavan recherchent les perles de verre à reflets d'or ou sannoukonos; à ceux du Kouranko et du Kissi, il faut l'œil de chat ou gnarignaïy grosse perle massive de couleur verte. A Fouta, ce qui fait prime, ce sont des grains noirs et jaunes dont les femmes aiment à s'orner le front ; ils portent le nom de youlatessikonkola, ce qui signifio qu'avec ce bagage-là le voyageur n'a pas à craindre de mourir de faim en route. Les explorateurs et les missionnaires ont tout un apprentissage à faire pour s'assimiler de si capricieuses distinctions.

Le fer et le cuivre jouent aussi, de plus d'un côté, le rôle de monnaie, sans qu'on ait à prendre la peine d'y graver la moindre effigie. Le mitlako congolais est une baguette de laiton. Au Soudan, le gbibsin ou guinsin-ourè est une tige de fer de 62 centimètres de longueur, large d'abord de 14 millimètres, puis de quatre seulement, qui se dédouble en forme de T, les deux branches horizontales se terminant en pointes. Cela représente à peu près 10 sous. On attribue la même valeur, dans le Konian, le Tomadougou, le Kouranko, aux sommek-ouréy minces rubans de fer, ondulés et flexibles, formant fourche aux deux bouts.

Comme la métallurgie, l'industrie textile a fourni son contingent à l'arsenal monétaire de l'Afrique. L'unité élémentaire est ici la tagara, longue bande de coton écru de 10 centimètres de large. Ces rubans, juxtaposés et cousus deux à deux, constituent

des pagnes pour les femmes ou des boubous pour les hommes : vêtements sommaires, dont la valeur dépend surtout de la coloration qu'ils ont reçue. L'article courant, dans toute la Gambie, est le pagne de 2 shillings [bassa fanas), C^est à Balanghar, d'ordinaire, qu'on teint ces ceintures de toile en bleu clair, avec des réserves blanches formant damier. Une application d'indigo plus soignée et moins pâle caractérise le pagne de 4 shillings [n'dor]. Et il y a mieux encore. Le nom de gainées, que les Européens et les Maures du Sahara donnent aux tissus dont on vient de parler, n'avait rien d'illusoire quand ils étaient cotés vingt et quelques francs pièce. Aujourd'hui les cotonnades s'étant vulgarisées en Afrique comme partout, on a au moins cinq guinées de belle toile bleue pour un sovreign d'or (25 francs).

Le bétail, à son tour, sert de monnaie dans les régions où les indigènes pratiquent l'élevage, et le langage des affaires y rappelle celui des personnages homériques exprimant en bœufs la valeur des choses. Mai?, hélas! le vrai pecus de l'Afrique barbare est moins l'animal que l'homme lui-même. Pour l'indigène soudanais, ce sont les esclaves qui personnifient surtout la richesse et tous ses efforts tendent, au moins théoriquement, à en peupler sa démeure. De là, comme dans Homère encore, cette conception d'une valeur fixe attribuée à l'esclave en général, sans préjudice de toutes les différences de prix auxquelles donnent lieu, en fait, les q.ualités variables du sujet. Vesclaç>ey au Soudan, c'est une centaine de francs. Quand un cavalier dit que son cheval lui a coûté trois esclaves, ou quatre, ou cinq..., ce n'est le plus souvent qu'une manière de parler. L'esclave est devenu, là-bas, une vraie monnaie de compte.

Pour les autres produits précédemment énumérés

et même pour l'argent monnayé, dans les régions où il commence à se répandre, T Africain qui les donne ou les reçoit a toujours le sentiment d'un troc, d'un échange de marchandises, plutôt que d'une vente ou d'un achat, tels qu'on les conçoit en Europe. La plupart du temps, il croit vendre quand il achète. Un noir qui s'adresse à un marchand ne lui dit pas : « Combien la mesure de riz? Combien le morceau de calicot? » Il montre la pièce d'argent qu'il a dans la main et propose de la céder pour tant de toile, tant de riz, tant de sucre... De même, quand il y a hausse ou baisse sur le marché, ce n'est pas le prix en argent de la denrée qui change, mais bien la quantité livrée. Ainsi, dans la rivière de Gambie, on continue à payer encore la mesure d'arachides 2 shillings, alors que la graine s'est dépréciée de moitié. Seulement, la mesure s'élargit peu à peu : sa capacité a doublé d'une génération à l'autre. Et chaque saison la modifie encore. En été, pendant que les ouvriers sont aux champs, ils demandent au « traitant » les vivres dont ils ont besoin et lui livrent en retour des pagnes. La récolte faite, on leur rend chacun de ces pagnes moyennant un boisseau d'arachides, invariablement : mais ce boisseau est grand ou petit, selon que l'année a été bonne ou mauvaise.

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