LIVRE III, CHAPITRE VIII
on fixe ses regards sur l'appât brillant que vous offre la fortune ; on en est ébloui, et Ton ne voit pas Tabîme qui vous en sépare. Le nombre des familles qui, depuis quelques années, ont été ruinées par des spéculations de bourse est véritablement effrayant. Les loteries publiques portent leurs ravages parmi les indigents et souvent les conduisent au vol; les maisons de jeu données à ferme par la police ruinent les fortunes moyennes de la société : Fagiotage renverse les maisons de commerce et les grandes fortunes * ! » Depuis que ces observations ont été écrites, Timportance des jeux de bourse a centuplé, et l'aflauence des capitalistes ignorants a rendu faciles des opérations auxquelles il est impossible de donner un nom honnête. Prenons-en un exemple dans le rapport d'une commisson d'enquête, nommée par la chambre des Communes pour informer sur les émissions d'emprunts étrangers : on y trouve quelques faits qu'il est utile de relever. Il s'agit de Temprunt de Honduras. — « M. Lefèvre était le détenteur du stock entier, et sa première opération fut de créer un marché. Pour ce faire, il employait une centaine de personnes, courtiers et agents, qui achetaient et vendaient constamment des obligations du Honduras. Un seul courtier acheta et vendit deux fois la totalité de l'emprunt de 1870, se montant à 62,500,000 fr., et au 15 décembre de cette même année, le public avait acheté seulement pour 5 millions de francs d'obligations. Tout le reste était rentré dans les mains de M. Lefevre. Mais le marché était fait, le prix de lobligation de Honduras établi, et M. Lefèvre commença à vendre sérieusement à partir de cette époque. — Il lui fallut dix-huit mois pour compléter son opération. Pendant ce temps, il eut quelquefois, mais rarement, à soutenir les cours en achetant de nouveau, et il parvint à réaliser cinquante et quelques millions d'obligations en faisant des profits énormes, que la commission d'enquête évalue à 25 millions de francs. Au mois de juin 1872, il n'avait plus une seule obligation de Honduras entre les mains, et en quinze jours ou trois semaines les cours tombaient du pair h 1 5 fr. par obliga-
' Court complet d'Êcofinmir politique, \iu* partie, chap. xv.
tion de 300 fr., et les petits capitalistes qui avaient employé leurs économies à acheter du Honduras avaient tout perdu * . »
On remarquera que les maisons désignées par Tappellation générique de haute banque n'ont en réalité du banquier que le nom. En effet, le banquier est un commissionnaire chargé d'une spécialité dans le commerce de marchandises pour lequel il fait des recouvrements, des emprunts et des prêts. Au contraire, les maisons de haute banque n'empruntent guère et ne travaillent que par exception avec le commerce de marchandises. Fortes de capitaux immenses, elles se portent tantôt sur une opération, tantôt sur une autre, selon les chances de gain qu'elles y voient, évitant de s'engager pour longtemps et de subir les risques et les soucis du commerce régulier. Toutes leurs combinaisons sont fondées sur la force d'attraction qu'exerce naturellement un puissant capital.
Ces maisons ne font point des opérations de banque ^ leur principale occupation : elles n'y cherchent qu'un moyen d'employer leurs capitaux d'une manière sûre et pour un temps très-court, chaque fois qu'il ne se présente pas un emploi plus lucratif. Ainsi elles font volontiers le commerce en gros des métaux précieux, les arbitrages, et souvent même les réescomptes sur place, lorsque les banquiers escompteurs en ont besoin. Mais ces opérations ne sont qu'un pis-aller pour la haute banque, une distraction, en attendant mieux.
Les soumissions d'empnints publics, les créations de compagnies industrielles lui conviennent davantage. Quelquefois aussi elle spécule sur les marchés à terme, dans lesquels elle trouve des gains assurés.
Toutes les opérations de ces maisons ont un tour particulier : elles tendent au monopole. La haute banque essaie toujours de s'emparer d'un des deux termes dont le rapport règle le prix courant de la marchandise sur laquelle elle opère : elle veut être maîtresse de l'offre et répandre seule
* Edm. Barbier, Réforme économique du 15 novembre 1875.
2 Elles prennent toutefois facilement les comptes courants de particuliers riches, non commerçants et placés de manière à leur fournir au besoin un point d'appui. Ces particuliers ont assez souvent, sans s*en occuper, une participation aux bénéflces de leur banquier auquel ils se trouvent ainsi attachés pai' les liens do la reconnaissance.
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