LIVRE IV, CHAPITRE IV
Sans doute il y avait dans la constitution même -de la Société Générale et de la Banque de Belgique, comme banques de circulation, des vices nombreux, notamment Timmobilîsation de leurs capitaux et leur prédilection pour des gages susceptibles d'une grande dépréciation. Mais ce n'est pas là qu'il faut chercher la cause de la suspegsion de leurs payements, puisque la Banque de France, qui jusque-là avait borné ses opérations à Tescompte du papier de commerce, a été, elle aussi, obligée de suspendre. C'est parce que, dans lun et l'autre pays, chaque particulier n'avait pas un intérêt direct, personnel, bien compris et bien défini dans les. aflFaires des banques publiques, et ceci justement par VeSet du monopole.
Cependant l'opinion publique a conclu, en Belgique aussi bien qu'en France, qu'il fallait concentrer et renforcer le monopole. « N'avons-nous pas la liberté des banques, s'écriait le ministre des finances dans l'exposé des motifs de la loi de 1850, n'avons-nous pas la liberté des banques ? Quel bien en est -il résulté pour la circulation?... Combien de banques possédons-nous? Il n'existe que quatre étaolissements émettant des billets, la Société Générale, la Banque de Belgique, la Banque de Flandre (à Gand), la Banque liégeoise, et... les affaires des banques, comme établissements d'émission et d'escompte bien entendu, ont été en général si restreintes... qu'il est rare de rencontrer des billets d'une banque locale dans une autre province, même limitrophe de celle où siège l'établissement qui les émet. Il en est même qui, en fait, ont renoncé entièrement à leurs émissions. »
Est-il bien vrai de dire qu'avant 1850 la Belgique était au régime de la liberté des banques? La Société Générale n'étaitelle pas une création du gouvernement? n'avait-elle pas été fondée au moyen des ressources du domaine public et investie de privilèges exceptionnels? N'avait -elle pas pris sur les affaires un tel ascendant qu'il était impossible de rien tenter à côté d'elle et en dehors d'elle? Nous avons vu comment elle avait procédé avec la Banque de Belgique : à quelle guerre n'auraient pas été exposés des établissements plus faibles et qui n'auraient pas compté sur l'appui du gouvernement!
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L'influence de la Société Générale avait d'ailleurs appelé les capitaux à des opérations tout autres que l'escompte, aux placements industriels : son exemple, autant que son privilège, nuisait à la liberté.
Il est possible, du reste, que les habitudes des Belges comme celles des Français répugnent au développement d'un système de crédit étendu et solide : il est certain que la liberté ne pourrait donner dans l'un et l'autre pays des résultats très-utiles qu'au bout d'un temps assez long et à la suite d'expériences réitérées. Mais les difficultés tiennent uniquement à l'état et à la direction de l'opinion, non à la nature des choses.
En Belgique, on s'est bien hâté de répéter, conune en France, l'incroyable assertion de M. Thiers : « C'est un projet insensé que celui de vouloir établir deux banques dans une même localité *. » Cîomme s'il n'existait pas, depuis plus d'un siècle, plusieurs banques de circulation à Edimbourg! comme si l'on n'en comptait pas trente au moins qui ont opéré pendant plus de quarante ans avec un grand succès dans la seule ville de Boston, bien moins importante que Bruxelles !
Ce qui est vrai, c'est la difficulté de faire exister ensemble deux banques privilégiées, non-seulement dans la même localité, mais dans le. même pays. On en a fait l'expérience en Ecosse au commencement du siècle passé, aux États-Unis, il y a quarante ans, et plus récemment en Angleterre, en France et en Belgique. Le privilège est destructeur de sa nature : il tend volontiers à acquérir le monopole des affitires qui existent : il n'essaye presque jamais d'en faire de nouvelles. En Belgique même, où les banques privilégiées se sont montrées plus actives et plus hardies qu'en tout autre pays, il n'est pas certain qu'elles n'aient pas empêché plus d'affaires qu'elles n'en ont créé, et il est constant qu'elles ont donné à l'industrie une direction artificielle dont il n'y a pas lieu de se féliciter. Les progrès industriels de la Belgique sontincon-
* Exposé des motifs de la loi de 1850, par M Frère-Orban, ministre des finances.
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