‹ La monnaie bimétalliqueChapitre 73 sur 343 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

NÉGOCIATIONS DIRECTES d'eMPRUNTS ET d'aCTIONS.

Le plus souvent^ au lieu d'émettre comme commissionnaire les titres d emprunt ou les actions industrielles, le banquier achète ces titres à forfait et se charge de rémission à ses périls et risques. Il prend, envers TÉtat ou la Compagnie, seul, ou conjointement avec des capitalistes avec lesquels il s'est concerté au préalable, des engagements directe par lesquels il s'oblige à payer, à une ou plusieurs époques déterminées, des sommes convenues contre lesquelles la compagnie ou le gouvernement lui remettent des titres qu'il vend au détail.

Dans cette situation, le banquier fait une opération semblable à celle du marchand en gros : il vend au mieux et suivant les besoins de ses engagements les titres qu'il a achetés. Mais il faut remarquer que ces titres dififèrent des marchandises ordinaires : 1° en ce que le marchand en gros ou le banquier en possède le monopole ; 2° en ce que l'appréciation de leur valeur est toujours fondée sur des considérations subtiles, et en général éloignées de l'intelligence du commun des hommes.

Il résulte de là que. le banquier connaît exactement le montant de ses ventes, et peut les régler avec la certitude qu'il ne sera gêné ni contrarié par aucun concurrent : d'autre part, la valeur des titres étant toujours éventuelle et incertaine, le cours peut être déterminé par des manœuvres de marché, par des ventes fictives, par exemple. On a vu en 1838, époque où les émissions de titres furent nombreuses et excessives, quelques-uns de ceux mêmes qui étaient chargés des émissions faire acheter publiquemeent et à grand bruit les titres qu'ils voulaient vendre à des prix élevés. Ces achats, tout fictifs, établissaient le cours, et les capitalistes, naïfs ou dupes de conseils intéressés, venaient acheter très-sérieusement les titres à ce prix. Une fois la demande créée, il suffisait au vendeur de restreindre ou de ralentir les émissions, pour obtenir

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un prix élevé. Cette manœuvre est très-fréquemment employée, et presque toujours avec succès.

Du reste, les choses sont maintenant établies de telle façon que ces manœuvres sont presque inutiles. Il existe à Paris une classe d'hommes dont la profession est de spéculer sur les émissions de titres. Auprès d'eux, le nom d'un banquier accrédité suffit à donner aux effets qu'il émet une valeur en bourse. Les spéculateurs ne s'inquiètent pas de -savoir si les titres qu'ils achètent ont une valeur intrinsèque et durable ; ils savent seulement ou présument que le banquier qui les vend a l'habitude de soutenir ses émissions, qu'il n'a pas besoin de réaliser et de surcharger le marché pour remplir ses engagements : ils achètent donc pour revendre. Il arrive parfois que, le banquier ayant liquidé son opération ou subi des événements de force majeure, les prix viennent à baisser, et alors le spéculateur éprouve une perte : mais il ne se décourage jamais.

Le service rendu au public par les négociations de ce genre est au moins problématique. L'emprunt négocié par le banquier peut être sûr ou chanceux ; l'entreprise industrielle dont il vend les actions peut être bonne, médiocre ou mauvaise ; j)eu lui importe, s'il a vendu ses titres avec un bénéfice : il laisse aux acquéreurs, aux capitalistes sérieux, les chances de gainou de perte qui résultent de la nature même de l'affaire.

Les négociations d'emprunts et d'actions des grandes compagnies ne peuvent être faites avec succès que par des maisons puissantes, maîtresses de capitaux considérables et en possession d^un crédit bien établi. Encore présentent-elles des éventualités qu'un exemple rendra sensibles.

Le 10 novembre 1847, la maison Rotschild soumissionnait au gouvernement français un emprunt de 250 millions, moyennant délivrance d'inscriptions de 10 millions environ de rente 3 p. 7o, dont l'État payait par anticipation les arréi^ges à dater du 22 décembre 1847. Le soumissionnaire s'engageait à verser au Trésor 12 millions et demi le 12 novembre, 12 millions et demi le 22 décembre, 5 millions le 7 janvier 1848 et 10 millions le 7 de chaque mois, jusques et compris le 7 novembre 18 49. En faisant le décompte desarré-

rage l'État, qui achetait alors par la caisse d'amortissement le 3 p. Vo au cours moyen de 76 fr. 71 c, le cédait à M. de Rotschild au prix de 72 fr. 48 c. Les 25 millions des deux premiers termes, payés par anticipation, sous escompte de 3 p. o/o, restaient affectés à la garantie du Trésor, jusqu'au payement du solde définitif.

L'opération paraissait donc excellente, et les soumissionnaires la réalisèrent d'abord avec une grande facilité. Nonseulement ils acquittèrent les premiers termes avec exactitude, mais ils escomptèrent une partie des suivants et les payèrent avant échéance. Us avaient acheté à 4 fr. 53 c. audessous du cours du 10 novembre : si l'état du marché ne changeait pas, ils pouvaient donc espérer un bénéfice de 15 millions au moins.

Quatre-vingt-cinq millions environ avaient été payés et réalisés, lorsque survint la Révolution de Février. Les soumissionnaires de l'emprunt étaient donc libres d'engagements jusqu'au 7 juillet 1848; mais, à cette date, ils devaient verser au Trésor un peu plus de 5 millions, puis 10 millions de mois en mois jusqu'au 7 novembre 1849. Or, au 7 juillet 1848, le cours de la rente 3 p. Vo était à 50 fr. 75 c. S'il ne se relevait pas et si les soumissionnaires étaient forcés de réaliser, ils avaient en perspective une perte de plus de 60 millions sur les 165 qui restaient à verser, ou l'abandoi) de leur cautionnement de 25 millions. Le danger était d'autant plus grand pour eux que le Trésor pouvait sans peine faire face à ses besoins, au moyen du crédit de 150 millions que lui avait ouvert la Banque de France le mois précédent et du produit de l'impôt extraordinaire de 45 centimes.

Heureusement pour les soumissionnaires de l'emprunt de novembre 1847, ils trouvèrent dans la personne de M. Goudchaux un ministre qui consentit à les relever de leurs engagements, et à leur faire donner par TÉtat 13 millions de rente 5 p. Vo au taux même auquel ils avaient soumissionné la rente 3 p. Vo en 1847 * . En admettant que les cours restas-

« Voir au Moniteur la discussion très-courte qui eut lieu sur cette loi dan» r Assemblée constituante, et notamment le l'apport et les paroles de M. Gouin, rapporteur de la commission.

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